Félicitations, la précarité s’installe

Moins de chômage ? La baisse constatée en mars, discutable compte tenu du mode de calcul, cache aussi –et surtout– la précarité de tous ceux qui voient leurs rangs grossir. Catégories B et C, chômeurs radiés ou jamais inscrits. Pour eux, la galère continue : félicitations, vous êtes (travailleur) précaire !

La bonne nouvelle n’est pas passée inaperçue : le nombre de chômeurs à temps complet est en baisse en mars 2016. Les chômeurs à temps partiel, ces inconnus des statistiques, classés B et C, sont les heureux gagnants de la loterie Pôle Emploi.

Stagiaires sous-payés, salariés sous-employés, temps (très) partiels subis, micro-entrepreneurs sans chiffre d’affaire... les réalités précaires se multiplient pendant que la catégorie A dégraisse à coups de radiations et de transferts, sous les applaudissements politiques.

Peut-on encore décemment ignorer cette précarité-là ? Se cacher derrière un « ça va mieux » ? Passer l’étape de l’obtention d’un travail, dans un marché qui casse et précarise, ce n’est pas toujours une vraie bonne nouvelle.

« Simple » changement de case

Le retour à l’emploi, ce Graal, est un parcours semé d’embûches. Les changements de cases ne sont pas de tout repos. Il est d’ailleurs fortement déconseillé de souffrir du syndrome de phobie administrative, dont l’issue peut rapidement être fatale lorsque la précarité frappe à la porte.

Changez de catégorie Pôle Emploi, déclarez votre changement partout, déclarez vos revenus à plusieurs administrations qui ne savent pas encore communiquer entre elles –sauf si ça les arrange, passez de la CMU-C à l’ACS, passez des indemnités chômage ou de l’Allocation de solidarité spécifique (ASS) ou du RSA-socle au RSA-activité (désormais Prime d’activité, PPA). Pour tout ça, des pages de dossiers(*) de photocopies. Des déclarations. Des mises à jour.

Attention en cochant les cases. Surtout lorsque la précarité vous fait naviguer de catégorie en catégorie au fil des mois. La rigueur administrative ne fera pas de cadeau.

Le coût du travail

Survient ensuite la double-peine. L’accompagnement du retour à l’emploi, c’est l’appauvrissement, au moins au début –et il peut être long. Peut-être parce que votre toute nouvelle activité vous fait perdre ce qui vous permettait de survivre avec vos quelques centaines d’euros : les tarifs préférentiels ici ou là, les aides ponctuelles. Vous devenez juste assez riche pour ne plus en bénéficier, mais juste assez pauvre pour ne pas vous en sortir à tarif plein.

Ou peut-être parce que votre toute nouvelle activité est irrégulière et/ou très partielle : les minima sociaux étant calculés sur le salaire imposable (ou le chiffre d’affaire imposable), et non pas le salaire net perçu (ou le bénéfice), c’est vous qui payez pour travailler lorsque vous passez d’une inactivité à une activité partielle ne permettant pas de survivre sans ces minima.

Un exemple ? Vous êtes l’heureux travailleur épanoui qui a empoché un imposant salaire de 500 € en janvier, net payé. En février et mars, vous n’avez aucune nouvelle mission. Au 1er avril, vous déclarez ce revenu. Mais vous ne déclarez pas ce que vous avez touché, vous déclarez le net imposable, qui est un peu plus élevé.

Les minima sociaux qui viennent soutenir votre heureux retour à l’emploi, précaire, seront alors recalculés en fonction du net imposable. Au final, ce n’est pas une opération financière blanche pour votre compte en banque, mais une perte sèche de la différence entre le net imposable et le net payé.

#OnVautMieuxQueCa

La baisse du chômage est une bonne nouvelle, sauf pour les précaires qui en sont nés. Difficile de se réjouir de voir des stages, parfois bidons, devenir un but professionnel. Impossible de considérer qu’un temps partiel subi, ne permettant même pas de couvrir un loyer, est une victoire. Bien sûr, moralement, il est préférable d’être en activité. Mais à quel prix ? Jusqu’où la précarité de l’emploi peut-elle être vue comme une bonne nouvelle ?

Les CDD jetables et interchangeables, les créations d’entreprise qui ne mènent à aucun revenu, sont une bonne nouvelle pour qui d’autre que les politiques dont la promesse était l’inversion d’une courbe aux chiffres obscurs ?

Pour ceux qui sont le chiffre des statistiques, elles n’ont pas tout à fait la signification optimiste politiquement correcte que l’on voudrait bien lui donner. Les millions d’inconnus enlisés dans la précarité des catégories B et C, voire de non-inscrits à Pôle Emploi, ainsi que les premiers concernés par la casse du droit du travail, ne ressentent pas la même bonne nouvelle que celle diffusée. #OnVautMieuxQueCa

 

 

(*) Alors que l’on s’indigne, en certains lieux, d’une annonce de contrôle des comptes des bénéficiaires de la CMU, il est bon de rappeler que pour une demande de CMU-C ou d’ACS, un passage chez le banquier est requis : il remplit une fiche très précise, mentionnant le solde de tous les comptes détenus par le demandeur et des derniers versements d’intérêts s’il y a lieu. Vos trente centimes d’intérêts de Livret A sont déjà connus de la Sécurité sociale, vous n’avez plus grand-chose à cacher. La fraude est sans doute ailleurs que chez les bénéficiaires de la CMU, par ailleurs grands renonciateurs de soins.

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