AVIS DE TEMPÊTE SOUS LE VOILE !

Le contexte politique était propice aux évènements à venir. Chacun alimentait la polémique à coups d’éclats de voix contradictoires, contribuant à un discours de haine normalisé. Peu à peu, un climat xénophobe avait pris racine au cœur même de la démocratie. Le flux de l’idéologie identitaire avait renversé les urnes...

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Dans un souci d'Extrême d’impartialité, les nouveaux conquérants du pouvoir avaient décrété l’abolition radicale de tout tissu ou voilage subversif sensé vouloir voiler la face. Au nom du principe d’équité, sous la contrainte des jeunes loups, le bandeau noir de la discorde, rivé sur l’œil du patriarche, avait subi l’implacable censure, retiré des affiches de propagande d’antan. De quoi révulser les vieux briscards de première campagne. « Je vous hais bien eu ! »

Sous le clair de lune voilé par la brume, drapée d’une délicate étoffe de soie, Marianne privée de son illustre bonnet phrygien ose encore braver le rigorisme des interdits communautaristes. Faudra t’il que demain, les futures promises, respectables mariées de l’an prochain, se présentent et se représentent tête nue sur l’autel des sacrifices afin d’incarner toutes les splendeurs politiques d’une nouvelle féminité républicaine  identitaire?

Dans chaque abbaye et dans chaque monastère, le bout de tissu volé au vent jette le voile. Les religieuses cloitrées sous principe de foi, ayant jadis pris le voile par choix et par conviction, en perdent la face, dévoilées, défroquées, impudiques face au regard amusé d’un bon Dieu tout à coup émoustillé par tant de grâce et de beauté.

Le clergé, fervent et pieux, est tout en émoi. A l’approche de la Nativité, la question fait cruellement débat au sein de cette bondieuserie galopante. Les pèlerins démunis face à ce choix crucial attendent un signe du ciel. Faudra t’il que la Vierge Marie soit figurée, elle aussi, tête nue dans toutes les crèches ? En Provence, les marchands de santons s’en frottent les mains sous le regard médusé des trois rois mages, débarrassés de leurs turbans d'apparat. Quant à Joseph, il pourrait bien en perdre son latin hébreu !

Au marché du village, les ragots vont bon train, l’affaire portée en place publique est devenue quasi capitale, plus question de bottes d’oignons ! Les cartes vermeil ont les cheveux qui volent au vent, défrisant leurs bigoudis effarouchés tandis qu’une volée de bérets de feutre noir s’écharpe dans le ciel !! Tiens donc, les Bodin’s qui volent au vent !

Au port de pêche et au porc de plaisance, tous les bateaux restent à quai ballotés par le clapotis de la houle. Vulgaires coquilles de noix démâtées, privées de leurs voileries, leurs gréements freluquets n’étant plus que ridicules charpentes squelettiques. Marins d’eaux douces et salinées, cloués au pilori sur la terre désormais ferme, voués à la reconversion forcée, épris de vapeurs au fond de leurs alcôves cales feutrées. De quoi en perdre les voiles! Les ferveurs de l’ordre nouveau sont impénétrables, l’obscurantisme rampe sur les flots, pédant et insupportable. Raz le pompon !

Sous la rage du soleil d’Orient, quelque part du côté des dunes du Sahara, dans la tradition millénaire des hommes bleus, les seigneurs  du désert  mystérieux par leur  tenue et leur voile indigo,  brulent d’impatience de revêtir leur grand chèche de tissu froissé, confisqués par leurs épouses dévoilées dans l’air du temps gonflé par les voiles de la nouvelle destinée. La destinée des êtres humains emprunte parfois des chemins tortueux. Mektub…

Voile, tulle, crêpe, dentelles, écharpes de soie, accessoire de mode, tout ce qui drape, enveloppe, masque, dissimule, protège, abrite, n’est plus qu’entrave au bien fondé du regard simplificateur des extrémistes. Les humanistes n’ont plus pignon sur rue, ils ont plié boutique, K.O. par forfait. Nous sommes engagés dans le cercle vicieux de cette vieille politique qui vire à droite toute, entretenant et nourrissant l’obscurantisme des jours sombres. Le communautarisme a renversé l’échiquier. Échec et mat!

 

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