La fourmi électrique

"Je ne sais pas à quel moment j'ai glissé de l'autre côté"... C'est l'histoire d'une jeune personne qui travaille en hôpital psychiatrique, comme infirmière. Et qui est une femme, donc. Et qui est Noire. Et, à l'intersection de tout ça, à force de pressions, de violences, de refoulements, commence à poindre la folie...

Je ne sais pas à quel moment j'ai glissé de l'autre côté.

Accroupie dans la douche, nue, je me masturbe en gémissant doucement. C'est mon rituel du soir, le moyen que j'ai trouvé, ou plutôt, qui s'est imposé à moi, sans que j'y pense vraiment, pour évacuer la pression accumulée durant la journée. Mais ça, ce n'est pas grave. Ce n'est rien de mal, j'aurais eu un homme dans ma vie, je lui aurais sauté dessus en rentrant du travail, et je lui aurais fait l'amour, et cela serait revenu au même. Pas de quoi en faire une histoire. Ma peur des hommes, par contre, qui me pousse à préférer me masturber sous la douche plutôt qu'à rechercher l'aide d'une autre main, est déjà un plus gros problème, ça, je veux bien le croire, mais ce n'est pas de ça dont je voulais parler.

À quel moment j'ai glissé de l'autre côté ? Je ne sais pas.

Je ne sais même pas si l'on peut dire que j'ai réellement glissé dans cet autre côté (quel est-il ? Je vous le dirais peut-être, plus tard). Quand on travaille comme infirmière dans un hôpital psychiatrique, pourtant, on sait à peu près où se trouve la limite entre l'un et l'autre côté, même si cette frontière ne va jamais de soi. Moi, je l'ai perdue. Ce qui ne veux pas dire que je sois folle : mais j'ai peur de l'être, ou peur de le devenir, et malheureusement je sais très bien, je le sais par mon travail, par mes études, que cette peur peut être, pas nécessairement, mais peut être, le début de la fin. La plupart des gens, face à cette peur, restent rationnels et se fient à ce qui les entourent pour se dire, calmement, sereinement : mais non, je ne suis pas fou, je parle, je vis, je vois autour de moi des choses qui sont là, qui sont réelles, les communications quotidiennes que j'ai avec les gens que j'aime sont réelles, tout va bien, c'est une constatation logique, et ils n'y pensent plus avant la prochaine fois. Mais ceux qui se laissent aller... Pour ceux-là, plus le temps passe, plus la peur augmente, et plus ils sont incapables de rester calmes quand il s'agit de répondre à la question qui se pose insidieusement à eux : Suis-je fou ? Suis-je en train de devenir fou ? Quand on commence à oublier la réponse logique à cette question, que l'on est plus en mesure de répondre instinctivement non, tout va bien, je ne suis pas fou, alors tout se délite, se morcelle, tout va en s'aggravant car quiconque commence à craindre sérieusement d'être fou peux trouver très facilement autour de lui des éléments qui vont confirmer ses craintes, car c'est un fait, le monde est comme ça, la vie de tous les jours est comme ça, tissée d'incohérence, de faux-raccords, de malentendus, d'inexactitudes, comme un chef d’œuvre incomplet, comme cette réalité falsifiée des nouvelles les plus terrifiantes de Philip K. Dick (Mon écrivain préféré. Peut-être est-ce lui qui a largement contribué à me faire glisser tout doucement de l'autre côté. Vous ne connaissez pas K. Dick ? Ne le lisez pas avant de dormir. Vos rêves ne seront plus les mêmes. Il était fou, lui, réellement fou. Ses nouvelles, surtout, en tous les cas certaines de ses nouvelles, font toucher du doigt, je veux dire ressentir vraiment au fond de sa chair, le sentiment d'inexistence que l'on peut parfois ressentir face à la vie, ce qui est, aussi, le début de la fin. Dans l'une de ses histoires, par exemple, après un banal accident de voiture, un homme d'affaire haut placé, PDG d'une grande boîte, append qu'il est une « fourmi électrique », un sosie robotique du vrai patron de la boîte, destiné à s'occuper de ses affaires à sa place. De là, sachant qu'il est un robot, il sait que tous ce qu'il voit et qu'il ressent est le fruit d'un programme, d'un codage : alors, qu'est-ce qui est réel ? Car on peut facilement coder un robot pour qu'il voie ceci et non ça, qu'il voie des choses qui n'existent pas, ou ne voie pas des choses qui existent. Enfermé dans son studio avec son amante, il se met à tripoter le boîtier qui, dans sa poitrine, capte les données extérieures, les code et les lui renvoie au « cerveau » à partir de ce qui s'appelle une bande-réalité, qui est un peu comme la bande de lecture d'un VHS. Il fait des trous dedans : des choses disparaissent. Il en fait d'autres : des choses apparaissent, comme un banc public dans un parc, ou un vol de canards sauvages. Puis il sectionne une longue partie de la bande de lecture : et là, tout disparaît. Il n'y a plus rien, plus d'espace, plus de temps. Le noir total, le néant, le vide. Mais ce vide dans lequel il flotte, n'est-il pas la réalité ? Comment savoir ? Son amante, qui le regarde avec inquiétude faire ses expériences, n'est-elle pas elle aussi une simple donnée sur sa bande de réalité ? Ou sur la bande de réalité de milliers de personnes qui ne savent pas qu'elles sont des robots parce qu'elles sont codées pour ne pas le savoir ? N'en pouvant plus, la fourmi électrique décide de trafiquer une dernière fois sa bande-réalité, afin qu'elle soit intégralement lue en une fois. Après avoir vécu une époustouflante hallucination, il grille. Il s'effondre par terre, la bouche fumante. Son amante regarde son corps, et elle commence à disparaître. Il est écrit que le vent du matin souffle, mais qu'elle ne le sent pas.)

J'ai eu mon orgasme. Je retire ma main, puis je reste quelques temps encore dans ma douche, arrosée par le jet. Je me sens mieux. Détendue.

Comme on peut l'imaginer, être infirmière en hôpital psychiatrique n'est pas un métier facile. Il y a des patients gentils. Mais il y a aussi la violence, les insultes. Commencer le travail à six heures du matin, faire le tour des patients, n'avoir du temps pour rien parce qu’il n'y a pas assez de personnel. Et puis, il y a les gardes de nuit : douze heures de suite, douze heures noires où tout peut arriver, les crises de démences, les tentatives de suicides, les insultes, les agressions physiques, et nous on est seuls, parfois je suis toute seule dans le service, avec la boule au ventre. Alors, parfois aussi, on doit attacher les patients. Parfois, on les maltraite. Parce qu'on n’a pas le temps. Parce qu'on ne peut pas faire autrement. On a pas le temps, alors on perd un tout petit peu de notre humanité, morceau par morceau, et on se demande ce qu'on fait là, avec ses pauvres gens attachés sur leur lit, enfermés dans leur chambre, ces pauvres types bourrés de médocs, tout ces gens malades qui ont besoin qu'on les aide et qu'on les aime et qu'on n’a pas vraiment le temps ni d'aider, ni d'aimer, parce qu'on est seul, parce que la réalité de ce travail est tout autre que ce que nous, ce que moi, naïvement, j'avais imaginé. C'est peut-être aussi, en partie, à cause de ça que j'ai glissé. Ça, et certains des patients qu'il m'est arrivé de croiser, sans doute ça aussi, car certains malades mentaux sont des gouffres dans lesquels personne n'est préparé à regarder. Il ne s'agit pas de dire qu'ils sont mauvais, attention, on ne peux de toute façon pas les juger à partir de ces simples critères du bon ou du mauvais, du bien ou du mal ; mais certains malades, ils sont,  comment dire ? Ils sont au-delà de ça, comme on suppose qu'une divinité peut l'être, mais en même temps plus humains que n'importe lequel des humains, humains jusqu'à faire peur, car en les voyant on se dit, très banalement : voici ce qu'est l'humanité réelle, voici ce qui sommeille dans la tête de chaque humain si on échoue à tasser tout ça au fond de sa chair par l'éducation ou avec des médicaments. Nous avons tous ça en nous. Et moi aussi. La maladie mentale, ça n'est pas comme un virus. Le virus, c'est simple, il arrive de l'extérieur, et on tombe malade, alors que les problèmes mentaux, ils sont tous  présents en chacun de nous. La maladie n'est que la révélation, le dévoilement d'une chose déjà présente dans notre corps, comme si nous naissions tous avec des détonateurs, mais que tous n'explosaient pas. En plus, le détonateur est sensible, et il y a plein de choses qui sont susceptibles de l'activer : le sexe, la violence, les refoulements quotidiens qu'impose la société à tous ces gens qui travaillent dans ces centres d'appels ou comme caissiers chez Leclerc ou à Amazon ou à Disney ou en hôpital psychiatrique et qui travaillent travaillent travaillent et qui emmagasinent chaque jour leur lot de frustrations existentielles et sexuelles et spirituelles et un jour, boum. On les retrouve chez nous. Et certains d'entre eux font peur. 

Un patient, une fois, m'a regardé avec un mélange de haine, de tendresse, de peur, un mélange de presque tous les sentiments qu'il est possible d'éprouver, et ce mélange donnait dans ses yeux la plus absolue des tristesses, comme s'il avait tout vu et que cette vision n'avait pu l'amener que vers cette tristesse, comme si la fourmi électrique de la nouvelle de Dick avait survécu à sa vision de l'ensemble de la réalité, et n'en avait tiré qu'une immense mélancolie.

Il s'est suicidé quelque temps plus tard. Le patient, je veux dire. Comme la fourmi électrique.

À part ça (je change de sujet, c'est morbide, ces histoires), j'ai une vie sexuelle des plus anecdotiques. Je ne voulais pas en parler au début, mais il va bien le falloir, parce que c'est encore, sans doute, une des nombreuses choses qui m'ont poussée de l'autre côté. De toute ma vie, j'aurais pour le moment très peu fait l'amour, et sans beaucoup apprécier ça. Allez savoir pourquoi. Je n'aime pas beaucoup les hommes, je vous l'ai déjà dit, c'est un fait. L'homme est violence. Ce n'est sans doute pas vrai, mais c'est ce que je ressens au fond de moi. Ils me dégoûtent car tout ce qu'ils veulent c'est dominer et quand ils te font l'amour ils sautent sur la première occasion pour te prendre par derrière et te sodomiser et te dire salope parce que c'est ça qu'ils aiment, dominer. Violence et domination. Ces patients qui te foutent la main au cul ou aux seins comme si j'étais juste un corps, une chose, deux mamelons et un trou collés ensembles. Ils fantasment sur moi parce que je suis Noire, et ils m'appellent beauté des îles ou belle gazelle ou je ne sais quelle autre sorte de connerie, et dans leurs yeux on peut voir qu'il n'y a que ça qui les intéresse, et ça ne vaut pas que pour les patients, bien sûr, ça vaut pour tous les autres aussi, ceux qui te parlent dans le bus, dans la file d'attente au supermarché et qui font semblant de rien mais qui attendent la première attention pour voir si ton soutien-gorge ou ta culotte dépasse et qui dans leur tête se disent Elle le fait exprès, elle me chauffe, et qui s'excitent tout seul alors que nous on voudrais juste être tranquilles, pauvres de nous. Donc, moi, à partir de là, je fais rarement l'amour. Je ne crois pas que j'aime les femmes, non plus : mais comme je viens d'une famille très traditionnelle, dans laquelle il aurait été et il serait encore hors de question que je sois homosexuelle, peut-être que j'ai du refouler tout ça, je ne sais pas. Je l'ai déjà dit, tout commence par là, dans le refoulement. Moi je ne fais jamais l'amour, ni avec un homme ni avec une femme, je me masturbe dans la douche à chaque fois que je rentre du travail, et ceci est la partie immergée d'un iceberg inquiétant.   

Alors, quand on cumule tout ça, on comprend comment j'ai peu à peu commencé à glisser de l'autre côté.

Au début, ça n'a été qu'une infime modification de la réalité. Un décalage presque imperceptible, comme si dans un film le son et l'image étaient décalés de quelques microsecondes seulement. Mais je voyais bien, moi, que quelque chose n'allait pas. Et c'est à partir de là que j'ai été peu à peu de moins en moins capable de me rassurer quand survenait la question : suis-je folle ? Et peu à peu, je suis arrivée de l'autre côté. À quoi ressemble-t-il, cet autre côté ? Je vais vous le dire. Rien de très impressionnant. C'est une copie conforme du monde réel, sauf que le monde réel est familier, alors que cette copie m'est complètement étrangère. C'est le même monde, mais une fois retirés tous liens d'attaches avec lui. Est-ce que vous pouvez imaginer ? Tenez, par exemple, vous êtes dans votre chambre, un lieu que vous connaissez, que vous aimez, et d'un coup, le temps qu'un nuage passe sur vos yeux, c'est toujours le même endroit, avec tous les objets à leur place, mais cette-fois ci c'est un lieu étrange, étranger, oppressant. Voilà ce qu'il y a, de l'autre côté. Ça, et des rêves, parfois la nuit, parfois aussi des rêves éveillés, des rêves où tout s'échappe, où le tissu de la réalité s’effondre comme un flan, comme une part de gelée à la framboise, des rêves de destruction dans lesquels moi, moi qui suis si gentille, c'est ce que tous le monde dit, elle si gentille, Fati, si gentille, je tue, je frappe, je démolis et où je suis heureuse, enchantée de tuer, frapper et démolir. Des rêves érotiques aussi, rêves démentiels où plusieurs hommes me chevauchent pendant qu'une collègue de l'hôpital m'embrasse à pleine bouche, et quand je me réveille j'ai mouillé mon lit, je suis en sueur, encore avachie de plaisir. Ces rêves m’accompagnent tout le jour durant.

Ils m'accompagnent dans ce monde étranger qui n'est pas le vôtre, qui est le mien à moi toute seule, même si vous êtes dedans, et dans lequel je suis obligée de vivre, même s'il y règne un froid sibérien, même si à l'intérieur de ce monde mon ennui est immense et ma tristesse, incommensurable.

Je suis sortie de la douche. Là, je suis toujours nue, debout, face à ma fenêtre, indifférente à ce qu'on puisse me voir puisque ce n'est pas moi qu'ils verront, mais mon double.

La fenêtre est ouverte. Le vent souffle sur ma peau humide mais moi, je ne le sens pas.      

M.D. le roman dont est tiré ce texte est disponible à mon adresse : mackodragan@gmail.com

 

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