MARIANNE, LA VIEILLE DAME

Une femme fatale,un peu perdue,forte et fragile. Magnifique beauté barbare, belle comme l’astre naissant. Une femme aux ailes d’espoir qui rêve d’étoiles dans la mélodie du ciel. Que Marianne était jolie quand elle embrasait le ciel de Paris…

marianne-timbre

 

A peine le temps de l’énoncer, que les mouches avaient déjà changé de coche pour un autre homme tout aussi… providentiel. Un autre prêt à tout pour ne serait-ce qu’une once de cet impérial ascendant que l’on puisse nommer Pouvoir, encombrant compagnon d’infortune exhortant les prétendants miséricordieux à succomber à la tentation de ce vice impuni. Et Pouvoir devint… vouloir! Juste un présomptueux instant de grâce et d’hébétude, auréolé de la bénédiction des Dieux de l’Olympe. Le tapis rouge descend les marches du palais, les draperies tricolores claquent au vent. Fermez le ban !

Quelques notes bleues buissonnières s’étaient fait la belle, loin de la sonorité rigoriste de la musique qui marche au pas. La fantaisie militaire, pétrifiée dans son carcan d’orgueil ne s’acoquine point d’affranchies parties jouer les filles de l’air. Hors de la splendeur des hautes instances de l’autorité suprême, débarrassés de leurs encombrants costumes d’opérettes, les gardiens de l’institution affichent une apparence bien plus légère. La posture des contraintes annihile toute liberté de penser, d’agir, d’être. Quand l’exigence Bonapartisme devient sacrifice de la Nation, les canassons de la vielle Garde républicaine hennissent à bride rabattue.

En coulisses, côté jardin, l’arrière-cour contraste  avec ce faste républicain qui fait peine à contempler. Cet apparat impérieux a bien piètre allure, tout n’étant plus que mascarade nimbée de paillettes. Débarrassée de son fard satiné, Marianne retrouve là son originel visage de piété. Les petites mains s’affairent avec minutie, filant bon train pour effacer les fastes de l’orgie gargantuesque, tant le gaspillage fait peine à percevoir. Grands chefs étoilés, amuse-bouches raffinés, verrines gourmandines, petits fours à profusion, grands crus millésimés et fines bulles de roteuse Champagnisée, Homard nous a tuer… Rien n’est vraiment trop exquis, bienheureux les joyeux contributeurs obligés, exclus d’optimisation fiscale ! Gloire à leur pétulante générosité, la corne d’abondance reste luxuriante à souhaits et à merveilles.

La vielle Dame de la V° République qui n’en est plus vraiment une…, n’a pas su et n’a pas encore pu s’affranchir de l’encombrant héritage de la monarchie des rois et empereurs qui lui colle aux basques. Malgré les nombreuses têtes roulées à terre sous la Terreur de l’échafaud, la nostalgie des couronnés n’a de cesse de traverser les siècles, au demeurant intacte, voir inaltérable. Le sacre des ambitions met en scène l’honneur de la noblesse au sang bleu, Saint et sauf, sauf que….

La vieille Dame est royale loyale, lapsus révélateur ! Elle trace son sillon en toute sincérité, avec elle, rien n’est vraiment accompli et rien n’est jamais entamé. Fidèle à ses racines phrygiennes, elle poursuit inlassablement son destin, au risque de cristalliser les passions en ces lieux de cohabitation improbable au milieu de Gauche caviar et Droite bling-bling.  Entre double je et jeu de dupes, la valse des chaises musicales reste une valeur incontournable auréolée de belles promesse à tenir. Le chant des Sirènes, chuchoté jusqu’au fond de l’isoloir, n’engage que ceux qui prêtent l’oreille à la douce mélopée des divinités de la mer.

La vieille Dame est fatale. Incarnation de l’émancipation féminine au regard des mâles dominants. Un brin pudique, elle ne se dévoile jamais au grand jour, s’affranchissant des apparences, au point d’être parfois sacrificielle pour paraître humaine. Beauté indomptable, créature de tous les désirs et de tous les soupirs, elle ne cesse de séduire et d’enflammer ses courtisans, simples mortels. Dans l’écho de son allégorie, elle abolit toutes les frontières, celles entre les hommes et leurs rêves de chimère, point d’orgue à travers rédemption et dévotion.

La vielle Dame est sulfureuse, tendance Meetic, version Mythologique. Face aux adorateurs belliqueux, telle la belle Pénélope, chaque jour elle tisse son ouvrage à jamais inachevé et chaque nuit, inlassablement, elle le défait. Ainsi est tracé le destin de celle qui a prêté serment de vertu et de loyauté. Au plus profond de son for intérieur, son héros providentiel poursuit son épopée d’iles en iles. Les vagues et les humeurs vont et viennent au fil des marées, l’océan reste le même. Sa destinée astreinte à la volonté d’ ole, au gré des vents.

La vielle Dame n’est point dupe. Elle ne se laisse pas compter fleurette. Fleur bleu à l’air sauvage, avec le temps et l’expérience  elle a atteint l’âge de raison. Politique et médiatique, impliquée au cœur des affaires sensibles, elle pousse et repousse chacun des flagorneurs dans leurs moindres retranchements, pantins irrévérencieux manipulés par les apparats du protocole. A l’opéra bouffe le silence s’endort, triste et amère arlequinade des jours fauves.

La vielle Dame n’est pas fidèle. Tantôt à droite, bien trop maladroite, tantôt à gauche, un rien trop peu gauche, elle ne s’encombre peu d’amants capricieux, éconduits au fil de mandats précaires, la place de choix n’étant qu’éphémère. Rien d’éternel sous les flambeaux, quinquennat oblige! A double tranchant, elle évince les prodigues mis en exergue. La persistance des déchirures étalées au grand jour, en place publique, au nez et à la barbe de chacun et de tous. Elle file sa route et trace sa destinée, à la dérive des temps.

La vielle Dame est mante religieuse. Lolita au grand jour, elle dévore ses galants, les destitue et les renverse pour s’en débarrasser sans encombre. Au diable les fioritures de la fidélité judéo-chrétienne, serait-elle dans l’air du temps, contemporaine un brin volage, couguar d’un jour, désirable pour toujours ? Un brin frivole, quelque peu désinvolte, à la fois  décadente et décalée. Ni libertinage, ni papillonnage, juste l’amour pluriel, dans la mouvance des mœurs actuels. L’allure fluide et la démarche chaloupée des grands félins. Femme fatale, fauve d’Amazone.

La vieille Dame surfe sur la vague du dégagisme, balayant les faux semblants de modernité, quand le vieux monde bascule entre ambition et désenchantement. Dans les arcanes du pouvoir, tant de personnages troubles et obscurs qui finissent par se retrouver seuls face à face avec l’amertume des jours de défaite. Le passage décisif, ostentatoire, cruel et obligé de l’homme politique face à l’homme public. Un retour aux sources sur fond de rancœur et de désillusions, entre déroute et débâcle, comme un terrible aveu d’imposture. Ces lendemains de fête qui vous laissent cet amer goût de fiel, entre nausée et dégoût. Gueule de bois carabinée de certains jours de liesse. Aussi stratégique soit-elle, la vieille Dame imprévisible a toujours le monde à ses pieds.

De gros nuages noirs déchirés par les éclairs couronnent l’Élysée. Dans le roulement des tambours, le blues du désamour : Boom boom- boom boom…  Deux noires pour une blanche ! Sous le signe de l’amertume, le Capitaine de pédalo quitte le navire, le cœur battant, les jambes flageolantes, la larme à l’œil, une vague à l’âme. Personne n’a marché sur la lune, retour sur Terre ! Seul son fidèle compagnon d’infortune l’accompagne dans sa sortie effacée, sans auréole et sans gloire. Vertueux petit nuage noir vissé au-dessus de sa tête de béat, habité de la part du doute de la comédie du pouvoir.

Quand les rencontres se font au sommet, la liaison fluctue de passion jusqu’à tourmente, il est écrit que cette relation là ne pourrait être que publique. La solitude du vaincu ne fera pas la une des quotidiens, sauf bien sûr, celle de la presse à scandales sandales. Poids des mots, choc des photos! Faut-il craindre la féroce solitude ou plutôt en profiter de son plein gré ? Étrange sentiment d’exclusion et d’abandon, tel un terrible châtiment divin infligé aux damnés du ciel. Tyrannie de l’investiture : jour d’ivresse ou jour de blues. La piste aux étoiles s’éteint sous le chapiteau, le rideau tombe des hauteurs de l’Olympe. Sous l’antique Persona, le masque des exigences éclaire la face visible de l’être défait, prestance et magnificence n’étant plus qu’illusions. Que reste-t-il, sinon les coups bas, les doux leurres sans non, les blessures à vif et les éternelles questions évasives, sans plus d’explication. Les premières impressions et les dernières déconvenues demeurent dans l’ombre, certains silences précipitent l’effondrement des promesses de l’aube. La vanité cède la place à l’humilité, le sacrifice procure ce goût de défaite. Ainsi se précipite le destin des hommes entre ambition et désenchantement. L’instant fragile d’une philosophie de vie prête à tout pour relever le défi politique.  

« Homme, nous dit Homère, ta démesure ne résistera pas aux Dieux. Pourquoi t’obstines-tu à vouloir te hisser au-dessus de toi-même ? »

Le jeune loup ambitieux, aux dents affutées, incarnation maléfique du jouvenceau outrecuidant, piaffe d’impatience. Il se voit et s’incarne déjà « Sauveur de l’Empire en déroute ». Le temps de l’improvisation est forclos ! L’opportuniste joue les trouble-fêtes, à cheval entre business people et politique fiction. Le nouvel ordre établi, mélange des genres, politique crucifixion : «  Je vous promets démons et merveilles. Je vous promets du sang et des larmes. Je vous promets terreur et chienlit. Je suis de ceux qui fracturent les idéaux, bousculent les certitudes et manigancent les affaires d’état ! Allez donc braves petits Godillots, le petit doigt sur la couture du pantalon, les oreilles dans le sens de la marche, en avant les réformes, au pas cadencé ! »  Les Jours heureux de la démocratie sont décomptés, le compte à rebours est bel et mal entamé. La démocrature en marche martèle le pavé retentissant sous la férule du pas de l’oie. Les Dieux seraient-ils tombés sur la tête ?

La vieille Dame est bien mal en point. A son chevet, la retraite aux flambeaux ranimera-t-elle la flamme de tant de passions déçues sur l’autel des sacrifices ? Dans la trace de son sillon jadis abreuvé d’un sang impur, retrouvera-t-elle cette fragrance suave et sauvage de ce parfum de Liberté épris d’ivresse fraternelle, un certain jour de juillet ? République, ô toi, vieille Dame meurtrie, que deviendras-tu, quand nous reviendras- tu ? Marianne, seras tu là… ?

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.