Mačko Dràgàn
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Politique Fiction

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Billet de blog 14 nov. 2019

L’Enfer des porcs

C’est l’histoire d’un marin, qui portera à jamais le poids de sa damnation. C’est une histoire qui parle de la prostitution des mineures. C’est l’histoire de la domination masculine. C’est l’histoire de l’Enfer. C’est l’histoire des monstres. Il n’y a pas d’oubli, et je ne sais pas s’il y a un pardon –encore faut-il le demander… (attention, récit éventuellement éprouvant)

Mačko Dràgàn
Journaliste punk-à-chat à Mouais et Télé Chez Moi
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« C’est une histoire courte, petit, comme toutes les bonnes histoires. Enfin, bonne… Tu lis des nouvelles, petit ? Moi j’en lis beaucoup. Des nouvelles de science-fiction, celles de Wells, de Wyndham, de Lovecraft, de Moore et Kuttoner alias Lewis Padgett, celles de Robert Heinlein mes préférées, d’Asimov, de Berter, de Bradbury, d’Arthur Clarke, de Dick bien sûr, mais aussi des nouvelles de Gautier, de Borel, de Balzac, de Maupassant, de Renard, et des contes, surtout des contes, pas seulement ceux de Perrault ou de Grimm, aussi ceux dont on ne sait même pas qui les a écrit et qui sont comme la voix d’un père mort au front en 14-18 et qui revient la nuit en costume de soldat, la figure arrachée, pour dire à ses enfants qu’il les aime et surtout de bien faire attention. Cette histoire est un conte. J’ai bu, petit, sinon je ne te la raconterais pas, parce que c’est une histoire de mort et celle de Dieu qui n’existe pas.

Et c’est l’histoire de mon Enfer.

Ça n’importe pas de savoir où elle se passe. J’étais marin. Nous étions à quai dans un port perdu et déglingué, où nous avions dû faire halte à cause d’une avarie. Plutôt qu’un port c’était une grande plage où traînaient des pirogues : il y avait de la terre rouge et le vent soufflait sur quelques maisons de tôle où résidaient des pêcheurs dépités, c’était un endroit où rien ne semblait pouvoir arriver, comme si alors que tout le monde vivait et mourrait de par le monde ici rien ne mourrait car en fait rien n’était vraiment en vie. Les touffes de végétation, surtout des fleurs aux feuilles immenses et recouvertes d’épines noires, sentaient la naphtaline. Plus que par l’attente, l’immobilité environnante semblait causée par une rapidité prodigieuse du temps et de toutes choses, si prodigieuse qu’en fait rien ne se passait, rien du tout. Quelques jours auparavant j’avais été très malade, un accès de fièvre quarte. Je me remettais doucement. Ce qu’il me faut c’est une femme, me dis-je.

Je demandais à des camarades s’ils n’avaient pas envie d’aller en chercher et je trouvais facilement des volontaires. Un pêcheur était assis sous un arbre un peu plus loin, à côté d’une chèvre, et se fumait une chose conique, semble-t-il une feuille d’arbre roulée autour d’on ne sait quoi, qui dégageait une odeur douteuse. Hep toi, dis l’un de mes camarades, où trouve-t-on des femmes ici ? Tu me comprends ? Des femmes. L’autre ne comprenait pas. Mon camarade lui mima la chose en plaquant ses paumes arrondies sur son torse puis en balançant ses hanches d’avant en arrière, ce qui nous fit rigoler. Tu comprends, demanda-t-il encore. Des femmes. L’autre hocha la tête en souriant de toutes ses dents. Il gueula quelque chose et aussitôt un gamin rappliqua, grand et maigrelet, les cheveux sales comme c’est pas permis. Ils échangèrent quelques mots puis le gamin nous indiqua de le suivre. On laissa un billet au type et on le suivit. Il avançait paisiblement en se grattant à chaque minute l’entrejambe. Il me vint à l’idée qu’il ressemblait à une sorte de petit démon tentateur, ou à un nain, ou à un vieillard déguisé en enfant ce qui est à peu près la même chose qu’un nain mais qui comporte en plus une dimension infernale, et je frémissais sans trop savoir pourquoi, tandis que nous progressions sous la chaleur accablante du ciel qui bouillait comme de l’eau croupie dans une marmite, inconscients de l’heure qu’il pouvait être, nos chemises ouvertes, la tête qui nous tournait en tirant sur nos cigarettes. Le gamin m’en demanda une et je la lui donnais. Il ne me remercia ni ne la fuma, il la remisa derrière son oreille débordante de cérumen avec le projet peut-être de l’échanger un peu plus tard contre un peu de colle ou de poisson et il continua à avancer.

À mesure que nous avancions à l’intérieur des terres une angoisse inexplicable nous gagnait, qui se dissipa en partie quand le gamin nous pointa du doigt un groupement de maisons qui se trouvait à une centaine de mètres devant nous, des maisons aussi décaties que celles de la côte. Il y avait des poules dans la cour, ainsi que ces gros creusets en bois dans lesquels les femmes écrasent leurs graines avec des bâtons. De la poussière rouge et jaune. Les camarades et moi on se regardait sans mot dire, sauf l’un de nous qui scruta le sol en disant : On y est. Je lui dis qu’effectivement on y était mais il n’entendit pas, il avait l’air malade ou donnait l’impression de dormir debout ou d’être ivre et d’ailleurs jetant un regard circulaire sur mes collègues je réalisais que nous donnions tous cette impression, celle d’une équipée d’agonisants éteints en route vers un dispensaire.

Le gamin était entré dans une cahute déglinguée percée de fenêtres tellement sales qu’on ne pouvait que deviner, et nous le devinions, ce qui se passait à l’intérieur. On ne l’entendait pas. Il finit par passer sa tête par le rideau qui pendait à l’entrée et nous fit signe de venir. Après s’être tous regardés on pénétra dans la maison où un gros maquereau nous accueillit avec un grand sourire rempli de dents gâtées qui faillirent m’arracher une grimace de dégoût. Il avait une chemise à manches courtes et des lunettes de soleil et il dit Sit, sit, my friends, sit. Les gars et moi on s’attela donc à s’asseoir mais on ne pouvait pas détacher les yeux de ce qui  se trouvait derrière lui, dans l’obscurité, au fond de la pièce.

Des femmes, plein de femmes en robe et maquillées comme des putes et couvertes de bijoux en toc, immobiles, affalées par terre. Des femmes absentes au-delà du possible. Mais surtout, et tandis que le gros maquereau nous répétait My friends, sit, sit, on ne pouvait s’empêcher de le remarquer avec horreur, ces femmes n’étaient pas réellement des femmes, non, non ce n’est pas ce que tu imagines petit, je veux dire que c’était bien des femmes, mais que c’était des filles plutôt que des femmes, des filles déguisées en femmes. La plus âgée ne devait pas avoir plus de seize ans. Le gros maquereau dut prendre notre regard pour de l’admiration ou du désir et il dit Beautiful girls, beautiful, puis il frappa des mains et le gamin crasseux surgit d’on ne sait où avec une bouteille et des verres. Nous on ne disait rien. J’avais l’impression de transpirer du sang. Le gros maquereau se saisit de la bouteille et il nous servit des verres. Il but le sien et dit Drink, drink. Machinalement, il n’y a pas d’autre mot, on prit nos verres et on but. C’était de l’alcool très fort qui nous arracha la gorge et les tripes, et de pas très bien portant on se sentit rapidement à deux doigts de crever. Il nous resservit et on but encore tandis que derrière les filles se tenaient toujours immobiles comme des statues de cuivre à l’entrée du temple d’une religion barbare. Puis le gros maquereau claqua des mains et les statues se mirent en mouvement pour s’approcher de nous. Il nous dit Chose, Chose, beautiful girls. Alors on s’est levé le regard vide, comme pour partir, mais en fait on en a choisi une…

Petit… on en a chacun choisi une.

Elle nous ont conduit derrière des sortes d’isoloirs où elles se ont allongées sans bruit, à même la terre, les cuisses ouvertes. La mienne était une petite qui se tenait un peu en retrait. Je ne sais pas quel âge elle pouvait avoir.

Je sais juste qu’en la choisissant, je me suis condamné à jamais.

Elle s’allongea au sol, la tête posée sur un coussin en grosse toile. Il faisait une chaleur terrible dans les isoloirs. Elle m’attendait en écartant les jambes et je voyais son petit sexe devant moi. Je me dis Cette fille est vierge, bordel, cette fille est vierge. J’eut un haut-le-cœur et je tombais à genoux. Je posais mes mains sur son sexe et lui découvrais les seins. Ils étaient tout petits. Je me dis je ne peux pas, je ne peux pas. Elle ne disait rien. Je ne peux pas, je ne peux pas. Mais en même temps je sentais monter en moi une horrible excitation, plus intense à chaque seconde, comme le parcours d’une braise allumée dans ma cervelle et qui serait descendue progressivement jusque vers mon bas-ventre. J’étais là une main sur son petit sexe rose de vierge et l’autre sur ses petits boutons de seins de vierge et je sentais venir un hideux, un terrifiant, un impitoyable désir à mesure que mon dégout lui aussi gagnait en fureur et en violence. Alors, là… Petit… là, soudain… écoutes bien. Nous sommes des monstres, petit. Nous laissons lâches et nous le restons. Soudain, alors que les flammes qui me brulaient semblaient avoir convergé vers un unique point quelque part dans mon estomac, un point qui irradiait plein d’une intolérable douleur et d’un plaisir inhumain, soudain, soudain alors qu’il faisait si chaud, de plus en plus chaud, tandis que ce petit corps frêle et fragile luisait devant moi, soudain j’ai baissé mon pantalon et je l’ai prise. Je l’ai saisie par les hanches et j’ai pénétré en elle. Elle continua à regarder ailleurs en faisant de petits hoquets avec sa bouche. Je m’agitais sur elle quelques secondes puis criais et m’écroulais sur le sol dans la poussière rouge. Je suffoquais. Le désir retombait, j’étais de nouveau lucide et je réalisais que je venais de me maudire, de m’exclure de l’humanité, je la regardais alors et lui demandais en gémissant Pardon, pardon. Pardon. Évidemment elle ne me comprenait pas. Elle se leva, et remis sa robe en place.  Je me levais à mon tour.

Dehors, les gars étaient là, ainsi que le gros maquereau. Les gars semblaient aussi défaits que moi. Puis nous avons payé et nous sommes partis. Nous aurions dû battre à mort le maquereau, le battre à mort puis nous suicider, mais nous n’avons rien fait, rien dit, nous avons payé et nous sommes partis. Le soleil frappait toujours aussi fort. Nous ne nous sommes rien dit et nous avons avancé, comme des morts-vivants, incapables de nous regarder et perdus sur ce lieu maudit du monde qui gisait offert au soleil comme un ventre ouvert où nous progressions pas à pas vers la côte et le cargo où se déroulerait à jamais notre expiation. Le chemin de retour nous a semblé interminable. Ce soir-là petit, dans ma cabine, j’ai versé plus de larmes que Dieu n’a jamais pu en demander ».       

Macko Dràgàn

Ce texte est tiré d’un roman disponible à cette adresse : mackodragan@gmail.com

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