La justice et l’ordre

Derrière l'uniforme, y a-t-il un cœur qui doute ? Ce texte ose le croire. C’est l’histoire d’un flic qui a des principes. Qui aime l'ordre et la justice. Peut-être l'ordre un peu plus que la justice, certes. Et qui se retrouve mêlé à la chasse aux migrant.e.s. Et au reste. Il se sent mal, parfois. Il a des angoisses. D’autant que, lui-même… A la fin, il y a un twist.

Le flic pénétra dans les locaux du commissariat, le pas alourdi par ses rangers de cuir noir qui couinaient, un peu ridiculement, sur le linoléum. À l'intérieur du bâtiment, hideuse bâtisse blanche noircie de pollution, l'atmosphère était frénétique. Partout, à chaque bureau, dans chaque couloir, des silhouettes assises ou debout s'agitaient, pleuraient, criaient. Des téléphones sonnaient à une cadence infernale. Obsédant comme celui d'une multitude d'insectes grouillants, le clic-clac des ordinateurs produisait un son continu. Des néons pendus au plafond émanait une intense lumière, blanchâtre et aveuglante. À certains endroits, le désordre paraissait complet. Flics en civil ou en uniforme, témoins ou inculpés, victimes ou agresseurs, forces de l'ordre et fauteurs de troubles étaient allègrement mélangés. Un jeune homme, visiblement excité, se faisait traîner jusqu'en cellule en hurlant des injures, une scène qui n’émouvait pas outre mesure deux prostituées qui attendaient leur tour sur des chaises en métal, aguichantes, la poitrine en avant, les cuisses découvertes et recouvertes de résilles noires, cuisses que bon nombres de policiers contemplaient sans discrétion, certains s'accordant même le droit à une remarque salace, accueillie par les intéressées par une moue méprisante de leurs lèvres trop maquillées. Plus loin, à l'abri de cette agitation, c'était plutôt un ennui administratif et protocolaire qui régnait, et que laissait entrevoir des fenêtres et portes entrebâillées.

Le flic était essoufflé. Sa matraque lui pesait sur les hanches. Il posa sa main sur son ventre : il avait mal, son cœur battait, une douleur étrange pulsait entre ses épaules. Et soudain, l’écœurement. Pas un écœurement physique, pas réellement, car il n'eut pas précisément envie de vomir, mais une tension intolérable à l'intérieur de son corps, comme si celui-ci  avait cherché en vain à recracher son âme. Il se dirigea vers les vestiaires, saluant à peine les collègues qu'il croisait, et parvenu devant son casier il s'assit sur le banc en bois qui lui faisait face, juste une seconde, juste le temps de reprendre ses esprits. Sa tête pendait vers l'avant, molle, songeuse. Il souffla, très fort, par les narines, qui se dilatèrent en faisant frémir les poils de sa moustache. Après avoir passé quelques instants ainsi, presque immobile, il se leva, ouvrit la porte de son casier et, après s'être assuré qu'il était bien seul, il en sortit un petit flacon. Il en tira deux petites pilules qu'il avala avec un bruit sourd de déglutition, avant de boire plusieurs gorgées à même le goulot d'une bouteille de Cristalline. Puis il se rassit sur le banc, les yeux levés vers le plafond où une tache d'humidité s'étendait, serpentine, menaçante comme l'ombre d'un reptile.   

Une heure auparavant, le flic avait procédé à une opération de routine. Ou plutôt, à une opération que l'on aurait pu croire exceptionnelle et qui était devenu pour eux une sorte de routine : une intervention dans un appartement squatté par des Soudanais en situation irrégulière, il y en avait un certain nombre à N., Méditerranée oblige. La procédure habituelle : interpellation, embarquement, et mise en arrêt en attendant la reconduite à la frontière ou plus loin encore, destin probable de ces familles. La dernière fois, il y a deux jours, c'était un camp de Roms installé près d'un village des environs. Encerclement, enfoncement des portes, endurer les insultes, les cris des enfants, les pleurs, et aussi faire taire cette petite voix intérieure, insistante, insupportable, encore que dans le feu de l'action on n’y pense guère. C'est plus tard qu'elle vous prend, de retour à la maison. Assis sur le canapé, une bière fraîche à la main, les images ressurgissent, telle mère qui fait bouclier de son corps pour protéger ses enfants, tel père qui fond en larme en regardant ces mêmes enfants s'éloigner de lui tandis que, menotté, il pénètre dans le fourgon, se débattant, hurlant, crachant, maudissant nos morts sur vingt générations. Cas extrêmes, bien sûr. Fréquents, mais extrêmes. Des fois les interpellés ne disent rien, se laissent entraîner sans mots dire, avec pour seul réponse à la brutalité, réelle ou symbolique, qui leur est imposée un regard triste où surnage une incompréhension et qui peux signifier tant de choses pour celui qui le voit de l'extérieur, des choses comme : Et merde, ou comme : Pourquoi ?, ou comme : Et maintenant ? Ou comme : C'est foutu, foutu, retour à la case départ. Ce regard, malgré la routine, le flic ne s'y habituait pas.

Le flic n'était pas devenu flic par hasard. Il avait des principes. Il aimait l'ordre et la justice. Peut-être l'ordre un peu plus que la justice, certes. Il était convaincu que le bon fonctionnement d'une société se devait de reposer sur la stricte application des lois, que sinon tout se délitait, que sinon plus rien n'avait de sens. Il était donc rentré dans la police, ce qui ne déplut pas forcément à ses parents, membres plutôt conservateurs d'une classe moyenne respectable, qui l'avaient imaginé initialement en avocat mais ne lui firent pas de manière à cette annonce. Eux aussi étaient attachés à l'ordre et à la justice. L'ordre et la justice. Le flic se massa la tempe droite avec les doigts. Il commençait à se sentir un peu mieux. Sur la porte demeurée ouverte de son casier était épinglée, comme c'est la coutume dans les films policiers américains, une photo de sa femme et de sa fille. Leurs yeux de papier glacé étaient fixés sur lui ce qui, à cet instant, lui fit mal et le poussa à refermer délicatement le volant métallique.

Les lois ne sont pas parfaites, bien sûr, le flic le savait très bien. Les lois ont été faites par les hommes. Mais qu'est-ce ça change ? Il faut bien les appliquer, même si parfois le cœur s'emballe. Même si parfois la petite voix résonne. Surtout depuis quelques temps, depuis que des directives ministérielles s'étaient mis à pleuvoir sur le commissariat de N., avec des chiffres clairs et précis à respecter, tant d'arrestations, tant de reconduites, une mécanique démente, mais qu'est-ce qu'il pouvait y faire, lui. Le gouvernement est élu, le gouvernement décide et leur tâche à eux, simples exécutants, était de répondre aux ordres avec humanité mais fermeté, humanité mais fermenté, c'est ainsi qu'il voyait les choses. Du moins au début. Être flic à N., cette ville moyenne de Provence où il avait grandi, et plus précisément être un flic intègre dans une ville où la mairie et la police avait dû dans le temps, un temps qu'il n'avait heureusement pas connu, se défendre de nombreuses affaires de corruption ou autres, dans les années 90, en plein cœur de la vague de criminalité mafieuse et d'extrême-droite que connaissait alors la région, n'avait pas toujours été facile, dès son entrée en fonction, en 20**. Mais il s'était accroché. Il croyait en son sacerdoce. C'est ce qu'il répétait souvent le soir à sa femme, quand il rentrait brisé par une journée de travail, fatigué par les sous-entendus continuels qu'il lui semblait percevoir dans les réflexions de ses collègues, dans leurs façons, dans leurs regards. Il lui disait Je n'ai pas voulu faire ce travail par confort, mais pour faire respecter ce en quoi je crois, et c'est ça qui me tient debout.

Le flic n'avait pas gravi bien vite les échelons. Il savait pourquoi. C'était comme ça. Il ne s'en formalisait pas plus que ça. Puis, les choses avaient pris une drôle de tournure. L'état d'esprit ambiant du pays, dans les médias, dans les rues, partout, s'était dégradé, et le gouvernement avait entamé sa chasse aux immigrés. Il n'était pas habilité à juger du bien-fondé, ou pas, de cette politique. Lors des arrestations, ce que les opposants appelaient, d'une façon qu'il trouvait excessive, des rafles, il tâchait de se montrer respectueux et humain, ce qui hélas n'était pas le cas de tous ses collègues, collègues qui le regardaient de haut quand il tentait de les rappeler à l'ordre... Surtout ceux qui étaient comme lui, souvent pires que les autres, comme s'ils avaient quelque chose à rattraper, ce qui d'une certaine façon était vrai. Puis, les malaises avaient commencé. D'abord ponctuels, puis de plus en plus fréquents. Il n'en avait parlé à personne, pas même à sa femme. Uniquement, après quelques mois, au psychologue rattaché au commissariat. Le flic secoua lentement son crâne à droite, à gauche, puis encore à droite, et à gauche. La tête ne lui tournait plus. Il soupira longuement, puis se leva en faisant couiner ses bottes. Sorti du brouillard, il entendait maintenant distinctement le clic-clac des ordinateurs, la sonnerie du téléphone, tous ces bruits qui constituaient le cadre quotidien de son travail au commissariat, et qui lui apportèrent une étrange sérénité.

Perdu dans ses pensées, le flic sursauta quand un autre flic fit interruption dans les vestiaires.

-Ah, te voilà. On te cherchait.

-J'avais besoin de me rafraîchir.

-L'opération s'est bien passée ?

-La routine. Ils se sont laissé faire sans trop protester, à part deux ou trois récalcitrants.

-C'est bien. Bon débarras.

-....

-On a besoin de toi.

-Pour quoi faire ?

-Un interrogatoire. Il y a eu une bagarre dans un café. Avec dépôt de plainte. Tout le monde est un peu occupé et ça nous arrangerait si tu pouvais interroger l'accusé pendant que nous on prend la déposition de la victime.

-C'est bon, j'y vais.

-Par contre méfie-toi : c'est un jeune type qui a l'air complètement allumé. Je ne sais pas s'il est du coin. Pas sûr non plus qu'il soit français, vu sa gueule. Je te laisse gérer ça, t'es notre spécialiste de la question, après tout. Aller, je plaisante, je plaisante.

-Pas d'offense. 

L'autre tourna les talons, et le flic se retrouva tout seul. Il ferma à clef la porte de son casier et, avant d'aller procéder à l'interrogatoire, il voulut se passer de l'eau sur le visage. Son malaise était bel et bien passé. Penché sur la vasque, il s'aspergea les joues et le front. En se relevant, il regarda l'eau couler sur sa peau.

Le miroir lui renvoyait l'image d'un homme fatigué dont le visage, noir d'ébène, surmonté de courts cheveux frisés, semblait porter une accusation imprécise contre celui-là même qui en était propriétaire.

Gêné par son propre regard, Mr. Yaméogo, flic à N., détourna les yeux et quitta les vestiaires, le pas lourd, les épaules un peu affaissée.

 

Macko Dràgàn

 

PS : ce texte est tiré d’un roman, Ni Oubli ni pardon, disponible en pdf à l’adresse suivante : mackodragan@gmail.com

 

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