Télé Poisson

Les hommes ne semblent pas décidés à se sauver du réchauffement climatique. Alors, si l'on est plus capables de prendre les choses en main et aller de l'avant, une seule solution : repartir en arrière sur l'échelle de l'évolution, et rejoindre au fond de l'eau nos frères les poissons.

C’était ce matin. Il faisait chaud déjà. Sur mon canapé je prenais tranquillement des kilos. Ma bonne télé parlait. La clim était à fond et le son aussi, pour que les voisins comprennent bien. C’était important ce qu’il se disait. Un portant. Faut le savoir.

Le Vrai Chauffement climatique était là qu’ils disaient en chœur dans la télé. Le vrai hein, pas celui d’avant. Avant, c’était du vent. Maintenant qu’il était trop tard il fallait réagir. Comme c’est beau la peau litique. On était tous d’accord.
Et puis d’un coup j’en ai eu marre de ces têtes de Ken qui disaient avec le sourire qu’il fallait acheter bio. Alors j’ai utilisé mon pouvoir des mots pratiques, j’ai pris le sélecteur et j’ai zappé.

Je suis tombé fasciné devant Télé Poisson. Mon émission préférée de quand j’étais avant. Le parler vrai du monde du silence, ça j’ai toujours aimé. C’était un communiqué. De leur Raie-sident à eux, un gros poisson. Une carpe ou un espadon, je ne sais plus. De toutes façons moi les poissons j’y connais rien.

Il parlait silencieux devant son micro bien-bien. Il avait l’air sérieux. Derrière lui son drapeau claquait au gré des courants marins. Une étoile rouge de mer sur fond bleu. Il parlait mais on entendait rien. Heureusement pour les humains comme moi qui ne comprennent pas le langage du silence, c’était sur-titré.

« Fraternellement les poissons te saluent ! Camarade T’es Rien !
Ça sent le roussi dans l’Empire du LOL. Ça commence même à sentir fort le barbecue d’humains ! Y’a comme un drôle de goût dans l’écho des télés. Y’a comme un reste de rire niais qui colle. Et puis il y en a marre du concert des paroles !
Tu as beau regarder partout, tout écouter, tout lire, tu ne trouves pas la sortie ?
Allons camarade ne désespère pas ! Car nous sommes avec toi, tes amis les poissons. Et nous avons la solution.

Nous, ceux qui restons, oubliés de tes estomacs, nous qui connaissons déjà les grandes joies du silence, nous allons retourner au monde d’avant le regard, sans nous encombrer de Lumières qui cons-somment, de Philosophes à vapeur et de jouets sumériens ! Parce que tout ça, ça sert aryen. Nous tuerons le gros œil qui voit et qui juge, nous tuerons le temps du futur et toutes les conjugaisons, nous retournerons au fond du plus profond des fonds marins.
Tout au fond, là où qu’y a rien, là où qu’y a pas de kons, là où qu’on est bien au chaud dans maman la mer.
N’hésite plus et rejoins nous camarade humain !
Viens nous rejoindre au temps d’avant le Vrai Chauffement. Retourne en arrière sur l’échelle des volutions, même si tu as le vertige et que t’y peux rien. Viens. Allez. Viens. »

Et puis la télé s’est éteinte toute seule, comme dans les années soixante. Et moi tout silencieux, j’entendais plus que les voisins qui ronflaient, et les rayons de soleils qui tapaient sur les stores vénitiens. Son discours il m’avait fait du bien. Tout flappy je voulais rejoindre les poissons rouges, devenir comme eux, dans le pas trop chaud du bocal originel, pour échapper aux maux. Mais pour ça il fallait d’abord devenir amphibien. Un pas après l’autre, en arrière. En arrière toute. En marche vers le passé d’avant les terriens.

Mais comment faire ? Ça je t’avoue que je n’en sais rien.

Mais pas de pas-nique. Bouge pas. Reste devant ton écran camarade. Je regarde deux-trois bouquins, je me renseigne, et je reviens.

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