FLEUR DE MÂLES

La déchéance, l’ignominie, l’inavouable, l’indicible. Quelque part du côté de l’inextricable, dans l’arrière cours de la sauvagerie qui mène les humains parfois au pire.

La parure de la nuit © Siudmak La parure de la nuit © Siudmak

 

Dans un moment de clarté lunaire, la flaque de sang qui maculait le macadam dessinait des arabesques de calligraphie médiévale. Prostré dans son pauvre corps déchiqueté, sous son visage tuméfié, ses yeux vitreux imploraient pitié sous couvert de soudaine incompréhension. Aucune vibration ne parvenait à sortir de sa bouche endolorie, juste un soupir d’humanité soufflant un imperceptible sentiment d’hébétude. Une horde de mots incohérents vinrent se heurter au tréfonds de ses tympans. « Ordure, crève charogne! » …Puis la lumière se mit à scintiller jusqu’à s’éteindre dans le silence de la nuit.

Plus de son, plus d’image. Discordance des temps. La situation devenait illisible, close par la torpeur répréhensible. Une piètre histoire sordide qui allait faire naufrage sur le rebord du trottoir, comme les vagues des grandes marées échouées au pied de la grève de sable blond. Une vie précieuse et fragile qui s’étiolait en pointillés, les battements d’un cœur en sursis qui criait au secours dans un dernier sursaut d’adrénaline, l’instinct de survie en péril. Les élytres souillés de graisse de cambouis, un séraphin, prince des Ténèbres, s’éclipsait dans un vacarme vrombissant de tonnerre mécanique.

Au premier ton de la sirène de police déchirant la torpeur nocturne, la petite frappe d’attitude pusillanime, détala comme un lapin de garenne, s’engouffrant dans l’obscur d’une petite ruelle sans âme qui vive. Le souffle court à perdre haleine, les jambes en coton, son sang à lui ne fit qu’un tour, bouillonnant dans le creux de ses tempes. Et si, peut-être que…Bref instant de flottement dans ce sursaut d’angoisse et de questionnement. Son seul et unique souci, ne pas avoir été vu ou ne serait ce qu’aperçu, le doute minait sa pitoyable survie. Un miaulement de greffier en vadrouille le fit sursauter, bandant tout son corps comme un arc. « Merde !!!! Un chat noir ! »

Ratonnade ou bastonnade ? La question n’était guère primordiale, il avait choisi la première option, plus en verve de ses prétentions que de ses convictions, et surtout bien moins risqué de choper un mauvais coup, tant qu’à faire autant les donner ! Sans trop savoir ni comment ni pourquoi, il s’était laissé embringuer dans cette sordide histoire par un copain de quartier. Par peur de dire non, de passer pour un looser, un raté, il n’avait pas su ou pas pu refuser. Un baptême du feu à la ferveur des rites barbares. L’ange s’était brulé les ailes.

Tombé du royaume des limbes, il cherchait une issue à son délire de puissance destructrice, fossoyeur du pêché originel. Petit malfrat sans grande importance, la violence à l’état brut et sauvage était devenue le maigre quotidien de ses dérives, un baume à l’âme meurtri d’illusions, pétri de convenances, embourbé de croyances sordides. Emporté par le courant, il avait sombré du côté des extrêmes, trempant dans les racines du mal jusqu’à la détestation suprême, avec ce point d’orgue en ligne de mire, l’apologie de la Haine de cet autre que soi. Sa batte de baseball portait les stigmates de cette violence sans concession.

Ses tous premiers pas de travers l’avaient conduit au sein de la bande en commettant quelques larcins ci et là. Quelques filouteries de gamins des rues, rapines, chapardages, vols à l’étalage, premiers faits d’armes de l’escalade de cette délinquance juvénile qui sévissait aux pieds des immeubles de la cité. Poussé par ce tel besoin d’exister et de s’affirmer au sein de toute cette misère sociale, il ne voulait pas sombrer dans les vertiges de la déchéance d’une vie promise sans horizon. Alors afin de forcer son destin, il s’était décidé de se prendre en main quitte à se contraindre. Sans commune mesure, il fallait qu’il sorte de cette ornière, qu’il puisse s’extraire du caniveau et du reflet de la lune.

Certaines rencontres prédestinent le cours d’une existence ou d’un destin, de gré ou de force. Son mentor exerçait sur lui et ses comparses de vadrouille une emprise viscérale et vénéneuse entre admiration et dégoût, un étrange mélange de violence, de manipulation et de domination. Une forme de pensée aride qui traque le non sens et s’octroie en toute impartialité un titre glorieux, tout en s’arrogeant un pouvoir légitime d’accorder des valeurs, de décider de l’importance ou de l’insignifiance des actes et des évènements, selon la grille de lecture de ses propres critères, bétonnés et ferraillés comme un blockhaus retranché  de l’Atlantikwall.

Transcendé par le la fougue et le lyrisme wagnérien de ce leader charismatique, il s’était pris au piège de ses propres désillusions, aveuglé tels les éphémères hypnotisés par la lumière crue des réverbères. Peu à peu, sans trop s’en apercevoir, il avait franchi la ligne de démarcation, où, dans la torpeur des nuits sauvages, la domination se partage sous les crocs les plus acérés. 

Cette Haine chevillée au corps, étrillée par le fiel qui gangrénait les replis de ses entrailles, quand pestilence et putréfaction soufflaient le chaud et le froid sur le territoire verglacé de ses émotions givrées d’effroi mortifère. Il avait rendez-vous avec le néant, sa peur d’y être englouti le poussait jusqu’à se confronter à ses plus sombres tourments, l’affrontement était terrible, sa conscience sombrait chaque jour un peu plus loin dans le marigot des affres de la détresse humaine. Qu’était-il devenu, sinon une épave à la dérive, seul au milieu de la tempête, englouti par les flots, bousculé par les vents, cherchant en vain au large, une hypothétique terre d’asile où larguer les amarres ?

Le silence défiait l’inexplicable. La raison d’être de cette haine sourde et profonde était plus qu’une simple certitude, tout se délitait en lambeaux, cette vie de minable ressemblait à un étrange puzzle éparpillé dans la tourmente. Égaré en route, perdu dans le fil de sa débâcle, vagabond de sa propre dérive personnelle, de son propre déclin. Était-il sur la mauvaise pente, celle qui mène inexorablement à la déchéance ? L’affrontement des forces obscures tiraillaient sa capacité à penser, réfléchir était devenu une épreuve douloureuse, un exercice délicat et éprouvant qui le clouait au pilori de ses persécutions.  Prisonnier de ses débordements, enfermé dans ce cachot humide et putride, son âme périssait. Ne restait plus que cette haine inquisitrice qui le maintenait aux fers, torturé, ravagé, pestiféré, faydit, excommunié, banni de la communauté des humains.

Sa conscience tressaillait, il avait fauté, ses pêchés ne sauraient être absous. Nul salut à espérer du côté du repenti, ses mains imprégnées de sang portaient le sceau de l’infamie. Affranchi de toute once d’humanité, il était ce guerrier de l’Apocalypse qui fauche des vies, le cœur sec et dur comme un bloc de granit. Les émotions, les sentiments, les affects, les états d’âme avaient quitté le royaume des turbulences, parfois il se frottait les yeux rougis, sans jamais trouver trace de lacrymal. Cynique, abject et froid, insensible et miséreux face à la détresse de cet enfant intérieur qu’il avait abandonné sur les rives du Styx, il avait basculé. La violence était sa came, son adrénaline, sa seule et unique raison de survie. Il n’avait pas choisi, sans doute que tout cela faisait partie intégrante de son ADN inscrit au patrimoine de sa destinée. Les hommes pataugent dans la boue de leurs immondices, cherchant un sens à leur errance séculaire. 

Comment sortir indemne de cette méprise ambivalente où dragons et chimères sollicitaient ses soubresauts les plus chaotiques ? Combien de temps allait- il encore continuer à croupir dans les immondices des culs de basse fosse, errant à la dérive sans but, sans cap, sans boussole, en péril de ses demeures ? Oserait-il enfin se dévoiler, affronter ses pulsions mortifères et s’affranchir de l’ombre de tous ses doutes ? En son for intérieur  germait une nouvelle métamorphose dont il cherchait vainement la trace. Les maux seraient-ils chargés de chair, propices aux exhalaisons de désirs extatiques ? Y aurait-il des échappées dans cette tragique fatalité où se meuvent la faiblesse et la tyrannie des hommes ?

« Alors, l’être humain devient, à ses propres yeux, l’indigne. Celui qui n’aurait pas dû exister. Mais tout être humain a droit à sa dignité. Et il est de la plus nécessaire justice qu’il le sache. » Maurice Bellet

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