Du rififi à Athènes - Episode 1 : Egine, mission secrète

Alors que l'Histoire s'emballe et que la main invisible du marché a bien du mal à retrouver ses dix doigts pour agripper la matraque, retour sur l'époque de "Nuit Debout" et de la révolte grecque contre la Troïka à travers un gonzo-reportage sur l'artiste et chroniqueuse - bien réelle - Mari-Mai Corbel. Amis lecteurs de Politique Fiction, voici votre série de l'été : "Du rififi à Athènes".

Episode 1 - Egine, mission secrète

 

Avril 2016.
La crise grecque touche à sa fin. Les marchés financiers ont fini par manger le courageux petit pays. Mais pour tout ce que l'Europe compte de progressistes, cette fin tragique n'est que le début d'une prise de conscience. La nuit s'éveille dans les rues de Paris, on tente de produire des idées pour un nouveau monde. Tout au long de la crise grecque, je regarde les écrits de Mari-Mai Corbel sur Facebook. De là où elle est, l'écrivaine donne à lire la crise dans tout ce qu'elle porte d'espoir et de vie. Toute son écriture, libérée, me fascine parce que je devine que la Révolution ne se produit pas seulement dans les rues d'Athènes mais aussi dans son intimité. Libération individuelle, collective, amoureuse. Elle vit tout cela. Alors aller là-bas, sur cette île d'Egine où elle a trouvé sa source d'inspiration, c'est aussi une tentative pour comprendre comment faire le lien, trouver la source pour mieux lutter, relier quête artistique personnelle et désir politique. Tout cela m'attend là-bas. Ça et le soleil de Méditerranée.

"Je suis vivant, je suis vivant..." Les phrases accompagnent les battements de mon cœur comme un mantra. Mes tempes vont exploser. La carlingue vibre de plus en plus fort à mesure que l'avion s'élève au-dessus des terres parisiennes. J'ai horreur de l'avion.

Mes mains moites sont collées comme des ventouses aux accoudoirs de l'A320. Pourtant j'avais pris tous mes cachets bio contre la peur bleue. J'avais même accepté de la part de ma secrétaire personnelle un massage relaxant aux huiles essentielles ainsi qu'une tisane à l'herbe. Rien n'y avait fait. Je ne comprenais toujours pas comment on pouvait confier sa vie à une boîte de conserve, fut-elle de grande qualité et testée par des professionnels.

Alors je respire, profondément, en prenant tout mon temps.

Puis, peu à peu, j'essaye de bouger pour ne pas donner à mes voisins tous les signes extérieurs d'un évanouissement imminent. Je jette des regards fascinés et apeurés vers le hublot et tente de me donner une contenance de baroudeur à qui on ne la fait pas. Je regarde les champs bourrés de pesticides autour de l'aéroport de Roissy. Je songe aux usines nucléaires qui tournent en bas, aux poumons remplis de particules fines. Une angoisse chasse l'autre. Mon imaginaire apocalyptique fait un drôle de contre-poison.

D'autres sons se rappellent à mes sensations. Ceux produits dans mon crâne par un méchant virus contracté deux jours avant mon départ. Ça fait des bruits bizarres dans ma tête. Les images sont déformées, les couleurs aussi qui sont un peu plus ternes. "Sûrement un coup de la CIA", me dis-je. Quand ils ont su qui j'allais voir, ils ont mis dans mon sang ce déformateur de jugement et d'opinion pour que je n'écrive pas la vérité, nécessairement de gauche. La partie s'annonçait serrée...

L'avion est lancé à présent et les vibrations baissent d'intensité. L'appareil se tient droit sur la ligne d'horizon. Ce calme relatif permet l'oubli. L'oubli conduit à l'imagination qui mène à son tour à l'abstraction. Mon virus américain recharge ses accus, en vue de l'atterrissage peut-être.

Je me rappelle la raison de ce voyage. C'est une suite d'images et de textes écrits sur Facebook par une connaissance : Mari-Mai, artiste et chroniqueuse. J'avais vu il y a quelques temps une performance qu'elle avait faite avec le comédien Nicolas Guimbard. Elle m'y était apparue très présente et bien vivante, disant ses textes comme si elle les inventait sur le moment.

Depuis je la suivais, curieux et un peu envieux dans ce grand bocal d'eau numérique ou nous nageons, flirtons, likons, partageons. Je l'avais vu également évoluer dans son écriture, au point de vouloir m'y intéresser de plus près. Un changement important avait eu lieu. Elle écrivait déjà avant, mais cette fois c'était différent.

D'abord elle avait quitté Paris, ce qui m'avait paru étrange. Comment peut-on quitter Paris alors que c'est la seule ville au monde ? À l'extérieur, les gens ne se mirent-ils pas dans l'image de notre ville, comme peut en témoigner l'omniprésence des cartes postales la glorifiant partout sur la planète ? Être intégré à ce miroir, à la ville des villes, n'est-ce pas ce que peut désirer tout artiste un peu sensé ? Ou alors quand on se déplace on essaye d'être un peu original, on va dans une ville-miroir encore plus grande, New-York, LA, Berlin... Or Mari-Mai était partie à Marseille.

Cela n'avait aucun sens. Marseille, la ville qui ne bouge pas. Le soleil, l'accent cagole, les boîtes de nuit sur les criques, Marcel Pagnol. Quelque chose m'échappait. Et puis il y avait encore eu autre chose. Un petit silence numérique significatif. Marseille est un endroit d'où l'on part, et Mari-Mai était partie elle aussi, on ne savait trop où. Mari-Mai était partie plus loin encore, par amour.

Marseille, c'est pas si mal en fait. Mais il y a mieux. Marseille, c'est pas si mal en fait. Mais il y a mieux.

Je regarde par le hublot. Maintenant que la nuit commence à tomber il y a moins de raison d'avoir peur. L'horizon est noir et rouge. Un soleil de fin du monde se baigne mollement dans la Méditerranée. Nous quittons l'Ouest européen et plongeons dans la nuit vers les origines, vers l'Orient. Mon œil est attiré par l'écran de voyage qui figure notre petit avion, point blanc schématique sur le bleu de la mer et le vert des cartes de géographie. Ça me rappelle l'esthétique d'un jeu vidéo des années quatre vingt dix. Excitation régressive. Le point blanc dépasse l'Italie et arrive au dessus de la mer.

L'Europe à cette époque commençait à craquer de partout, des désirs d'émancipation, de vies nouvelles se faisaient jour. "L'insurrection qui vient" se décidait enfin à montrer le bout de son nez. Enfin on pouvait manifester librement. On pouvait se tenir debout dans la nuit, sans être obligé de suivre au pas un camion syndical ni d'écouter et de répéter les slogans, toujours les mêmes, toujours dits de la même façon par le même militant depuis quarante ans. Enfin on se retrouvait tous ensemble. À la Fête de l'Humanité, Yanis Varoufakis était venu torse nu en faisant vibrer le moteur de sa Harley. Les filles criaient autour de lui, les gens s'arrachaient ses autographes, on se sentait vivant bon sang !

C'est à cette époque que Mari-Mai était réapparue. Et elle l'avait fait de la plus belle des manières. Elle était en Grèce, dans l'œil du cyclone européen. Elle donnait sur Facebook des nouvelles de la Révolution en cours, elle racontait les espoirs les plus fous. Elle les disait avec ses mots à elle et elle reliait cette révolution politique à sa révolution intime. Elle était là-bas débarrassée de la figure du père. Enfin libre.

L'avion fait une soudaine embardée et je me cramponne à mes accoudoirs en respirant très fort. Une hôtesse passe dans les travées en souriant et nous invite à attacher nos ceintures. Des pensées me viennent, qui, par leur caractère sensuel me permettent de me redonner une contenance.

"Elles sont pas mal ces petites Hellènes" songe-je. "Elles ont un étrange métissage, méditerranéen et balkanique, mer et montagne." Je regarde sans trop en avoir l'air le fuselage élégant des jambes des hôtesses en claquant la langue, ce qui me permet d'oublier un peu ma peur d'être dans ce tube de métal qui fonce à 1000 km/h au-dessus du vide. Je pose l'arrière de mon crâne sur l'appuie-tête et fixe un point sur le plafond entre deux loupiotes de lecture. Je respire profondément. Mon virus américain en profite pour repartir à l'attaque. Deux de mes personnalités multiples grattent à la porte de ma conscience.

Excités par la vision de cette jolie hôtesse et par la perspective de bientôt visiter un pays pauvre, le vieux et le nouveau colon se réveillent en moi et entament une grande conversation. Ils se trouvent tous les deux du bon sens, une lecture claire du monde et une évidente ouverture d'esprit. Le machisme paternaliste n'est ici que bienveillance et protection. Mari-Mai, perdue en Grèce, avait besoin d'un regard de son pays, d'un relais. Avec moi, elle avait tiré le bon numéro. On allait voir ce qu'on allait voir. Je respire.

C'est le soir. Tout est tranquille dans l'avion. Pourtant je me sens observé. C'est le soir. Tout est tranquille dans l'avion. Pourtant je me sens observé.

Quelque chose bruisse en moi à mesure que je retrouve mon calme. Ce sont les mots de Mari-Mai elle-même. Ce sont des mots beaux et simples. Lumineux. Je feuillette sur l'écran de ma mémoire les pages consacrées à la maison qu'elle habite.

"Egine, la nuit qui tombe. La nuit et une maison architecturée genre case study house avec piscine et vue hollywoodienne sur l’entrée du golfe Saronique. En face, les montagnes du Péloponnèse. Une maison en rase campagne avec une vue délirante sur la mer et les montagnes. Une maison pour vacanciers qui se relaxent en famille. Ma maison. Une maison que je n’aime pas. Je n’aurais jamais choisi une telle maison. Elle est arrivée comme ça. Je me suis retrouvée avec une maison sur les bras. Il y a pire. Une maison avec piscine en rase campagne. Tout ce que je déteste. La nuit, en plus, c’est flippant, la rase campagne."

C'est là qu'elle écrit. C'est de là qu'elle est. De là qu'elle a trouvé la source en elle. Ambassadrice auto-fictionnelle de cet OXI qui nous a fait rêver qu'un autre monde était possible. Alors on ira la voir sur l'île d'Egine. On tentera aussi d'y voir plus clair dans notre propre quête personnelle.

Mari-Mai a toujours écrit, et bien. Elle est respectée pour son travail critique. Mais cette fois-ci c'est différent. Quelque chose se passe autour de sa présence là-bas. Ça éveille l'attention. Parmi les camarades qui jouent et qui écrivent, parmi tous ceux qui tentent de penser, d'avoir une lecture cohérente du monde ou tout simplement de trouver une expression qui convient à leur intuition, le départ de Mari-Mai éveille curiosité et franche bienveillance. Personne ne s'y trompe : elle a trouvé sa place, son île intérieure, elle a trouvé une source qui, reliée à son écriture, lui permet de s'exprimer pleinement. Son auto-fiction a trouvé un pied-à-terre dans le réel. Il faut y aller et comprendre.

"Il y a en Grèce des tas d’histoires de gens qui se font égorger par des Albanais venus piquer tout ce qu’ils peuvent. La nuit, cette maison, ça peut faire David Lynch. Mais je ne crache pas dans la soupe. Je la loue dès les beaux jours. Mon petit capital, mon usine. Un agréable cadre de travail, comme je dis. Mais l’hiver, il n’y a pas de clients. On y est, là. Depuis dimanche 18 janvier. On : Captain et moi. Pour éclairage, le feu de cheminée et une petite lampe, parce qu’on économise, vu que les factures dans une telle maison grimpent facile. La cheminée c’est aussi qu’on se caille. Captain glane en journée du bois mort dans la campagne comme tout le monde ici. C’est gratuit."

L'avion entame sa descente vers la Grèce. Nous volons au-dessus des montagnes des Balkans. L'Albanie est toute proche. Ils habitent là les gens qui descendent des montagnes, les méchants de bande-dessinée, ceux dont on a besoin même quand on a atteint en soi des sommets d'empathie et de compréhension. Il faut une surface de projection négative pour toute pensée humaine, c'est comme ça. C'est le moteur du frisson, le lubrifiant à cauchemars. Il faut ça. Je regarde par le hublot. Il fait complètement nuit maintenant.

Enfin nous arrivons, sans encombre. C'est un miracle. L'avion atterrit sur une piste de l'aéroport d'Athènes, à peine salué par les applaudissements mollassons de touristes en avance : L'été n'est pas encore là, et sans doute ces vacanciers ne désirent-ils pas faire étalage de leur bonheur prématuré, au risque de passer pour des banquiers. Et puis on est en avril, il fait encore un peu frais.

Nous sortons lentement de l'avion, embarrassés par nos sacs, taraudés par un mélange d'impatience de respirer à l'air libre et d'énervement dû à la fatigue du voyage. Passées les formalités qui n'existent pas puisque le pays fait partie de l'Union européenne, nous nous retrouvons libres, et livrés à nous-mêmes. Les gens s'égayent et je me retrouve rapidement seul.

Il fait nuit. L'aéroport Venizelos est plongé dans un soir de néon. Ce silence et cette solitude ne me disent rien qui vaille. "Encore un coup de la CIA" je songe. "Avec leurs alliés Allemands de la Banque Mondiale et de la Troïka européenne, ils ont évacué l'aéroport et ils m'attendent. Le virus américain va m'empêcher de réagir promptement et de m'enfuir sur ma moto dans un grand rire, comme le ministre grec de l'économie."

Cet aéroport vide et calme contraste en effet beaucoup trop avec le souvenir que j'en avais conservé enfant, lorsque nous étions partis en famille nous dorer la pilule sur l'île de Paros. "Un bordel sans nom" avait alors affirmé mon père, à la vue de la joyeuse activité de l'aéroport. "C'est pas demain la veille qu'ils feront partie de la CEE."

Et puis où étaient les Grecs ? Les rares travailleurs que je croisais, bagagistes pour la plupart, ressemblaient à peine à des Italiens, le teint un peu hâlé et puis voilà.

Pourtant je m'étais documenté sur ce pays et ce peuple en regardant notamment "Zorba le Grec" et des vidéos de sirtaki, si typiques. Alors, où étaient les Méditerranéens ombrageux, les couteaux tirés, les moustaches fournies ? Où étaient les femmes toutes de noir vêtues, engoncées dans leur costume traditionnel mais au regard de braise, pleines de naïveté et de désir ?

Un Grec typique Un Grec typique

Je sors bientôt à l'air libre, mes oreilles sifflent sous les effets du virus. Je regarde partout autour de moi, vigilant. Mes yeux se posent sur chaque mouvement suspect. Ils ne m'auront pas ces salauds. J'irai voir Mari-Mai, je tenterai de comprendre oui, puis j'écrirai sur tout ce qu'elle m'a dit. Le monde doit savoir.

Je suis sur la chaussée à présent. Des bus endormis attendent le client et l'heure de partir. Des chauffeurs parlent entre eux. Des taxis passent sans attendre, chargés de voyageurs. Au loin, la ville d'Athènes brille.

Dans ma poche quelque chose vibre. Mon téléphone. Je regarde l'écran. C'est un appel Skype pour échapper au système d'écoute du réseau, comme on avait convenu. Un nom s'affiche. C'est elle. Mari-Mai.

À suivre...

 

Extraits cités de Mari-Mai Corbel : "La Disparue d'Egine" - Diacritik - Les invités de Diacritik / 31 janvier 2016 / "Ailleurs, Chroniques de Grèce" https://diacritik.com/2016/01/31/la-disparue-degine/

Spectacle cité : "Matériau-X relatifs à un choc amoureux aussi isolé que singulier" - Une performance de Mari-Mai Corbel et Nicolas Guimbard - Festival Artdanté, Théâtre de Vanves, février 2013 ; Festival "Petites Formes Décousues", Point Ephémère, juin 2013

Titre cité : "L'Insurrection qui vient" - Comité Invisible - La Fabrique éditions - Mars 2007

Crédit photo 1 (Marseille) - Mari-Mai Corbel

Photo 2 - Capture d'écran - Compagnie Air Caraïbes

Photo 3 - Capture d'écran du film "Zorba le Grec". Avec Anthony Quinn. Réalisation Michael Cacoyannis

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