SOUS L’AURORE DES CRÉPUSCULES

« L’homme au milieu des sombres manufactures industrielles de Satan a perdu son Âme, la société moderne n’est plus soudée par le ciment de la foi vivante, la vie humaine, privée de spiritualité, n’est que mort et cauchemar sordide » David Gascoyne

Sous la brume © Vent d'Autan Sous la brume © Vent d'Autan

Drapée sous un vaporeux voile de tulle, la campagne endormie s’évanouissait dans les plis de l’impénétrable brume. Dans le paysage alentour, les abords immédiats prenaient des postures fantomatiques, estompées d’un flou éthéré. Suspendu aux rayons du levant, le temps semblait s’être figé dans l’instant, pétri de cet assourdissant silence.

Véritable cordon ombilical, le ruban d’asphalte serpentait entre les territoires parsemés de touches de brumaille automnale. Au fil du cheminement, les paysages alternaient entre cette atmosphère opaque de gouttelettes en suspension et ces trouées d’éclaircies émergeant de l’écharpe de brouillard, dissimulant et révélant les structures squelettiques des arbres dénudés.

Feux clignotants, barrière de péage, vapeurs mazoutés, en guise de bienvenue, la métropole, dans l’écrin de sa sueur, distillait à plein nez  ses pestilentielles émanations. Parkings bondés de scarabées thermiques, bus à l’arrêt vomissant des nappes de fumée, escalators mécaniques, corridors inextricables, catacombes souterraines carrelées du sol jusqu’au plafond, surveillants uniformisés, tourniquets grincheux, tickets à valider, quais bondés, la métropole avalait sa ration du petit matin. Foule solitude.

Au son du grésillement des haut-parleurs, sous les lueurs blafardes des néons, les caméras de service scrutaient en panoramique les visages anonymes, derrière un des multiples terminaux de contrôle. Chacun acquiesçait sans point s’en inquiéter, aucun ne protestait, comme si au final cet état de fait n’était ni plus moins qu’une simple banalité. D’un consentement unanime, la liberté s’effritait en lambeaux dans un silence religieux aussi assourdissant que l’obscurité en pleine lumière.

"POUR VOTRE SÉCURITÉ, CETTE RAME PEUT ÊTRE ÉCOUTÉE "

Sous la clameur sourde des rails d’acier, nul ne bronchait. Après les caméras, les micros, véritable armada de la surveillance globalisée, banalité d’un quotidien aux relents de souffre. Faits et gestes épiés, consignés, sauvegardés, archivés. Les individus vivaient ce monde avec une incroyable désinvolture, comme une fausse banalité apparente, sans ne plus guère se préoccuper de la surveillance accrue de cet œil de Moscou inquisiteur, espion de l’ombre de leurs moindres allées et venues. Était-il le seul à s’en inquiéter quand tant d’autres s’en accommodaient sans vergogne ?

Le monde s’affichait par écrans interposés, en réalité virtuelle, augmentée. L’humanité devenue l’application ultime de grands gourous de la captation des richesses, inventant et multipliant jusqu’aux confins de l’infini, les nouveaux besoins et les prochaines envies. Hypnotisés par la petite lueur bleutée, la nuée de papillons, grisés par l’ensorcellement de leurs écrans portatifs, s’abandonnaient sans concession, dans les eaux dormantes de l’égoïsme et de la vanité d’un Narcisse obnubilé par son ineffable beauté. Vertiges d’un conditionnement sans faille, soumission au Dieu des flux médiatiques. Serviles à souhait, partisans invétérés du toujours plus, aficionados des réseaux sociaux. Ma vie, ma gueule, d’un simple clic, en couleurs et en reflet, en long, en large et en travers, sur le miroir de mes alouettes ! Quand allaient-ils se réveiller, si un jour peut-être, oseraient-ils se révéler ?

Sur le parvis de la cité, les vitrines achalandées comme des sapins de Noël, aguichaient sans vergogne les badauds qui déambulaient. Carte Bleue pour acheter, carte bleue pour payer, carte bleue pour exister, citoyen lambda, consommateur de service, participant volontaire à l’effort collectif des échanges, pantomime du PIB. Vertiges des chaos. Sur un bout de  trottoir, un chien recroquevillé au pied d’un matelas à même le sol, un sac de couchage emmitouflé, un homme dans l'expérience crue de ce monde réel, sordide. Expression désabusée d’une réalité devenue un rien ordinaire.

Au sein de l’étrangeté de ce monde, le moindre espace de nature était aussitôt encerclé de barrières, entouré de barricades, cloitré de grillages et  de barbelés. Sur le square bétonné, quelques fissures un tantinet rebelles, laissaient pousser d’imperceptibles brins d’herbe. En plein centre de la place, une fontaine de pierre taillée diffusait en fond sonore le chuchotement de l’eau, où s’ébouriffaient une escouade de pigeons intrépides. Sur les traits de marbre de la statue pétrifiée, suintaient quelques perles lacrymales. Tout autour, une enfilade de bancs de bois, vestiges d’un temps révolu, une poignée d’individus, vagabonds solitaires, des visages, des figures, à jamais confondues dans l’errance de la décadence.

Perdu dans le flot de ses souvenirs, un homme y murmurait ses pensées, visions d’un langage poétique parvenu à maturité, libéré de ce monde possédé. Qu’était-il venu faire en ce lieu de perdition, à l’épicentre de cette Babylone ? Quel pouvait être le sens de cette incursion en paysage urbain ? Dans le bleu de ses yeux, toute l’amplitude des Cieux.

Cet univers, où se côtoyaient le vil et le sublime le révulsait, il s’en tenait à l’écart autant que possible. Cet endroit, ces lieux, lui rappelaient sans cesse cette rupture amorcée, ce choc des civilisations, ce message subversif auquel il ne voulait point adhérer. Quitte à passer pour décalé, voir dépassé, en marge du système, il créait son monde à l’image de ses rêves, vivre simplement par la vérité de son imagination. Et le vent qui s’enfuit, synonyme d’envolée.

 

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