La Grèce face à l'échec de la stratégie du "bon euro"

Voivi l'extrait d'un entretien avec le philosophe marxiste Costas Lapavitsas, député du groupe SYRIZA au Parlement grec, publiée dans la revue américaine "Jacobin" (12/03/2015). 


Il fait un bilan critique de la stratégie de SYRIZA et propose des perspectives.

Selon Lapavitsas, SYRIZA a bien respecté la ligne définie par Alexis Tsipras depuis 2012. SYRIZA a eu le souci de représenter tous les courants du parti. Il s'est allié avec un parti conservateur représentant une droite populaire, traditionnellement étatiste, méfiante envers la grande entreprise, modérément nationaliste et conservatrice.

Le gouvernement agit conformément aux orientations décidées : suspendre l'austérité, réduire la dette par une restructuration ou une annulation, modifier l'équilibre des forces sociales, économiques et politiques en Grèce et en Europe plus généralement, sans sortir de l'union monétaire et sans vouloir entrer en conflit avec l'Union européenne.

 

Varoufakis, économiste hétérodoxe et centriste

Au sein de ce gouvernement, on trouve Yanis Varoufakis, économiste hétérodoxe plutôt de centre gauche, toujours prêt à examiner les théories alternatives, y compris marxistes. Néanmoins, il fut pendant plusieurs années conseiller de George Papandréou au sein du premier gouvernement qui a présenté des politiques de "renflouement" de la Grèce. Donc il n'est pas ce qu'on peut appeler un homme fondamentalement de gauche.

Varoufakis est associé au keynésien Galbraith. Même si cela n'est pas toujours reconnu, il faut dire que le keynésianisme est un ensemble très important d'idées, de concepts et d'outils, même pour les marxistes.

 

Le marxisme est associé au keynésianisme par la force des choses

Même un marxiste n'a pas tellement d'autre outil que le keynésianisme pour le moment. Il y a bien sûr une différence entre le keynésianisme et le marxisme, qui n'ont pas le même objectif. Cependant, quand il s'agit de questions de politique telle que la politique budgétaire, la politique de taux de change, la politique bancaire, et ainsi de suite - questions sur lesquelles la gauche marxiste doit nécessairement se positionner si c'est pour faire de la politique sérieuse plutôt que de dénoncer le monde depuis son bureau. Qu'on le veuille ou non, les concepts que Keynes jouent un rôle indispensable dans l'élaboration de la stratégie, qui reste marxiste. Il n'y a pas d'autre moyen. Et le plus tôt les marxistes s'en rendront compte, plus pertinente et réaliste deviendront leurs propres positions.

 

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 Illustration : Rob Pybus

 

La théorie du "bon euro" s'affronte à la réalité : l'échec de cette stratégie

Ce gouvernement est entré en négociations pour obtenir des changements significatifs, y compris la levée de l'austérité et l'annulation de la dette, tout en restant fermement dans les limites de l'union monétaire. C'est le point clé. C'est l'approche du "bon euro".

Il y a eu d'inévitables éléments d'inexpérience dans les négociations. Cependant, l'essentiel était la stratégie, et qui doit être très bien maîtrisée, parce qu'on se peut pas se perdre dans des arguments sur le poker, ou le bluff.

Ce gouvernement avait une stratégie et il a découvert la réalité. Une réalité qui a mis fin à cette stratégie qui n'a pas fonctionné. L'équilibre politique avait certes changé en Grèce, et de façon spectaculaire, avec un fort soutien populaire. Mais cet élément a peu compté dans les négociations. Pourquoi ? Parce que les limites de l'union monétaire sont ce qu'elles sont. Elles ne sont pas sensibles à ce genre d'argument. C'est un ensemble très rigide d'institutions avec une idéologie intégrée. Cet ensemble n'allait pas bouger simplement parce qu'il y avait un nouveau gouvernement de gauche dans un petit pays.

Les Grecs sont allés négocier avec de grands espoirs et ils sont tombés dans le piège que ces institutions avaient tendu pour eux. Et ce piège se caractérise essentiellement par (a) une pénurie de liquidité et (b) une pénurie de financement pour le gouvernement. C'est ainsi que les institutions ont formalisé leur avantage structurel par rapport aux Grecs.

Les Grecs n'avaient pas prévu d'alternative. Syriza n'a pas pu gérer cela, parce qu'ils avaient accepté les limites de l'euro. Tant que vous acceptez les limites de l'euro, vous n'avez pas de véritable réponse. C'est la raison pour laquelle cela a finalement pris la forme que ça a pris.

Ils ont essayé, ils ont tenté quelque chose de différent. L'autre partie, en particulier les Allemands, se sont entêtés. Et, vers la fin des négociations, c'était une question de jours avant que les banques ne soient fermées. Dans cette situation, les Grecs ont accepté un mauvais compromis.

Ce bilan est accablant et montre que, en tant que marxistes, nous devons d'abord commencer par faire de l'économie politique avant de penser à la question des rapports de force politiques. Malheureusement la gauche radicale européenne fait l'inverse.

 

La gauche radicale européenne ne comprend pas la question de la monnaie et de la finance

Le marxisme a hélas été réduit à la question du rapport de forces politique. Quand on commence comme cela il est facile de s'emballer et de penser que tout est politique et qu'on peut changer le rapport de force et tout faire. Et bien ce n'est pas le cas, ce n'est pas le marxisme. La politique n'est que la conséquence du rapport de forces entre classes au sein d'une réalité matérielle. Tout n'est pas possible par la politique. Et c'est exactement ce que nous venons de voir. Parce que l'économie politique de l'union monétaire est primordiale. Que cela nous plaise ou non, l'Europe et la Grèce existent maintenant dans les limites d'une union monétaire.

Malheureusement, une grande partie de la gauche marxiste a prétendu que ce n'est pas le cas. Et ce n'est pas surprenant, parce que la gauche européenne ne comprend tout simplement pas la question de la monnaie et de la finance.

Ce qui est faisable ou pas est déterminé par l'économie politique de l'union monétaire. Syriza vient de le découvrir et doit reconsidérer les choses : comment façonner la politique et la manière de façonner son approche politique au sein de ces limites.

 

Il n'y a pas d'autre moyen que de changer le cadre institutionnel, aller à la rupture

Si SYRIZA veut parvenir à quelque chose sur le plan politique, il faut changer le cadre institutionnel. Il n'y a pas d'autre moyen. Pour changer ce cadre, il faut aller à la rupture. Vous ne pouvez pas réformer le système de l'euro. Il est impossible de réformer l'union monétaire. C'est ce qui est devenu très clair.

Maintenant, cette position revient à dire que vous ne pouvez rien faire, sauf si vous renversez le capitalisme. C'est évidemment un gauchisme absurde. Vous n'avez pas besoin d'une révolution socialiste ni de renverser le capitalisme à chaque minute de la journée pour faire de petites choses. Bien sûr, nous visons le renversement du capitalisme, et bien sûr en fin de compte, nous aimerions voir la révolution socialiste. Mais ce n'est pas dans les plans pour le moment.

Vous n'avez pas besoin de révolution socialiste en Grèce pour vous débarrasser de l'austérité. Mais vous avez certainement besoin de vous débarrasser du cadre institutionnel de l'euro. Cette position simple n'est pas comprise - ou pas très appréciée - au sein de SYRIZA ni au sein de la gauche européenne, et c'est une tragédie pour les années futures.

 

Le gauchisme, une peur du pouvoir

Par ailleurs, des formations comme le KKE ou Antarsya cachent derrière leur jusqu'au-boutisme une profonde peur du pouvoir. Parce qu'ils ne veulent pas s'attaquer à la problématique de se confronter avec la situation ici et maintenant, ils parlent de révolution. Si vous faites cela, vous n'avez pas à faire face à la question de l'euro. Vous prétendez que la question de l'euro est mineure, secondaire. Ou vous allez encore plus loin et exigez de sortir de l'Union européenne, de sortir de l'OTAN, de sortir de ceci, cela, et d'autre chose. En d'autres termes, vous n'avez pas de réponses précises à offrir, parce que vous pouvez faire feu de tout bois.

 

Floué, SYRIZA doit affronter les conséquences de son compromis

Cela va être une période très très difficile pour le gouvernement et pour SYRIZA. C'est le résultat du compromis signé lors des négociations. Fondamentalement, les prêteurs et l'UE ont floué Syriza au maximum de ce qu'ils pouvaient envisager à ce moment là. Le gouvernement va avoir une pression constante pour atteindre les objectifs budgétaires et pour répondre aux exigences fiscales.

En mars, il y a des remboursements de dette très lourds, qui posent déjà un très grand problème, parce que le système fiscal s'effondre. En avril, le gouvernement devra procéder à un examen du processus actuel, qui est un examen reporté du programme existant, et ça va être une période infernale, parce que, évidemment, les institutions monétaires seront exigeantes. Et puis, en mai, le gouvernement devra se préparer pour les négociations qui vont venir en juin pour un nouvel accord à long terme qui doit faire face au financement de la dette et réaliser la réduction de la dette que Syriza a promis au peuple grec. Le temps entre maintenant et juin sera un temps de frottement constant et de lutte constante pour éviter une crise, ou plutôt une période de gestion de la crise, sur une base quotidienne.

 

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Illustration : Remeike Forbes / Jacobin

 

Que faire en attendant une révision de la stratégie du gouvernement ?

Or, dans ce contexte, le gouvernement, de mon point de vue, n'a que deux options réelles, s'il veut survivre et faire ce pourquoi il a été élu.

La première consiste à commencer à appliquer son programme autant que possible. Il est absolument primordial que par la législation parlementaire on commence à montrer aux gens que nous entendons respecter nos promesses et, même dans les limites de l'accord, que nous pouvons faire des choses, parfois aller au-delà si nous le pouvons.

La deuxième chose que le gouvernement doit faire, c'est, bien sûr, de retenir la leçon de la stratégie qui a échoué qui a abouti à l'accord léonin de février et commencer à préparer une approche différente pour les négociations en juin. Parce que s'il se présente à ces négociations avec la même stratégie, il aura le même résultat.

Nous devons être prudents et réalistes. Le gouvernement se trouve dans une situation difficile. Quatre mois est un court laps de temps. Le gouvernement est aussi inexpérimenté, et l'appareil d'Etat est lent et généralement hostile au nouveau gouvernement. Cette situation n'est pas propice à des changements forts dans la période immédiate et certainement pas pour un gouvernement de gauche.

Par conséquent, il doit y avoir une certaine hiérarchisation de ce qui peut et ne peut pas être réalisé, avec en perspective le soutien populaire et le fait de démontrer aux gens que nous ne sommes pas comme les autres gangs. Savoir quelles promesses peuvent commencer à être remplies dans les quatre prochains mois est une question de jugement.

La législation relative à la crise humanitaire est primordiale et elle a déjà été mise en place. La législation pour faire face à des dettes envers le secteur public, les questions fiscales, est également très importante. La législation interdisant les saisies de maison pour rembourser les dettes aux banques et ainsi de suite, c'est également primordial. L'augmentation du salaire minimum reste un engagement que nous avons pris et il doit être honoré ; elle pourra attendre quatre mois, ce n'est pas la fin du monde.

Donc, il doit y avoir une certaine hiérarchisation minutieuse. Mais si l'UE et les autres institutions s'appliquent à faire pression sur nous pour ne pas introduire, même certaines des mesures que j'ai mentionné, nous devons tenir ferme. Parce que si nous ne le faisons pas, ce sera fini."

 

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On pourra consulter la suite de cet entretien ici :


- 2 - Une alternative à la stratégie de Syriza

- 3 - Sortir le pays de la misère et relancer l'économie

- 4 - La gauche a perdu son sens critique ou : du devoir de critiquer SYRIZA (du point de vue du marxisme)

- 5 - L'euro, une pathologie identitaire

 

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