Accorder plus de confiance au nouveau gouvernement grec

La réunion de la zone euro consacrée à la Grèce qui s'est conclue jeudi soir, après un peu moins d'une heure et demie de discussions, sans accord ni aucune décision, rapprochant un peu plus le pays d'un défaut de paiement à la fin du mois, fait réagir Efthymios Aravantinos, conseiller de presse auprès de l’Ambassade de Grèce à Paris. 

La réunion de la zone euro consacrée à la Grèce qui s'est conclue jeudi soir, après un peu moins d'une heure et demie de discussions, sans accord ni aucune décision, rapprochant un peu plus le pays d'un défaut de paiement à la fin du mois, fait réagir Efthymios Aravantinos, conseiller de presse auprès de l’Ambassade de Grèce à Paris. 


 

De façon générale, avant les élections grecques, la perspective d’un nouveau gouvernement dirigé par Alexis Tsipras, qui n’avait aucune implication dans le fameux système clientéliste politique, ni dans la corruption, a suscité une vague d’espoir. Celui qu’il pourrait faire face à ces fléaux endémiques.

 

Pourquoi, à présent, refuse-t-on de lui accorder la possibilité de réaliser cette tâche ? Pourquoi ne lui donne-t-on pas l’espace démocratique et le temps nécessaires afin qu’il puisse faire face aux vraies défis de la Grèce : corruption,  reforme administrative, clientélisme politique, construction d’un Etat moderne et juste, réforme fiscale, prévalence de la méritocratie, mais surtout création de perspectives nouvelles pour l’avenir du pays.

 

Les Grecs vivent depuis cinq ans dans l’angoisse. Depuis que la Grèce est devenue le bouc émissaire des maux de l’Europe, elle est stigmatisée, montrée du doigt à cause de ses difficultés présentes et, dit-on, de ses excès passés. Les Grecs auraient ainsi consommé trop de produits européens, plus qu’ils ne pouvaient se le permettre. Mais l’adhésion à l’UE conduisait naturellement à cette situation. Cette adhésion et celle à la zone euro ont désintégré une grande part de la base productive du pays et favorisé les importations. Aujourd’hui, les citoyens helléniques vivent au jour le jour. Il n’y a aucune perspective, pas de plans pour l’avenir. Les jeunes Grecs sont piégés par la spirale infernale de la dette.

 

Chacun sait que les plus instruits partent pour l’étranger, beaucoup de médecins en l’Allemagne ou au Royaume-Uni, les ingénieurs pour les pays du Golfe, les artistes pour la France, d’autres pour des pays accueillant traditionnellement des émigrés Grecs comme l’Australie ou les Etats-Unis. Une nouvelle émigration qui vient aggraver encore une démographie déjà parmi les plus faibles d’Europe. Cette hémorragie de compétence est l’un des fléaux les plus douloureux que subit la Grèce, il mine l’avenir et crée encore plus de détresse dans la population.

 

Pour la Grèce, il ne s’agit pas que d’une crise sociale et économique qui a fait qu’elle est devenue le sujet favori des économistes et des spéculateurs. C’est avant tout un problème politique. Le désespoir qui fait germer les idées extrêmes, seule la loi démocratique et surtout le doute populaire parviennent encore à contenir d’une manière efficace ce phénomène.

 

Certes, pendant un certain temps, les Grecs ont vécu au-dessus de leurs moyens, surtout après l’adhésion de la Grèce au sein de l’UE. Le pays baignait alors dans une sorte d’euphorie : les Jeux Olympiques incarnaient cette euphorie, avec toutes les espérances et les fantasmes qu’ils ont fait naître.  Un nouveau mythe, qui a beaucoup joué dans l’imaginaire des Grecs, un peuple sentimental, peut être pas si réaliste et un peu rêveur.

 

Il conviendrait aussi de rappeler avec force que la Grèce n’a jamais été un pays riche. Peut-être était-il alors inévitable qu’il y eût un coup d’éclat, lorsqu’une crise internationale arriverait. Pendant longtemps, la consommation a été favorisée par un taux d’épargne nul. On s’habitue vite à vivre mieux et, malgré leur respect de l’histoire et de ses enseignements, les Grecs avaient cru, à la fin des années 1990, que les jours sombres étaient loin derrière eux.

 

L’UE et surtout la zone euro ont inspiré de la sécurité. Durant ces années, les Grecs admiraient les grands travaux publics financés par l’UE et faciliter leurs quotidiens : des aéroports modernes, des ponts, des autoroutes, le métro. Ils ont cru que la vie dure qu’ils avaient toujours menée dans le passé était terminée. Ils ont surtout cru que l’avenir serait meilleur pour leurs enfants.

 

Il est incontestable que tout en profitant des avantages de son adhésion à la zone euro, la Grèce devait remettre de l’ordre dans sa maison lorsque les temps étaient favorables. L’inexpérience, un opportunisme en grande partie dû à cette malheureuse méfiance historique des Grecs envers leur Etat, cette chimère de prospérité qui était partout visible, tout cela n’a pas facilité la modernisation de l’Etat, ni sa rationalisation, ni son épanouissement.

 

Sans vouloir nier cette responsabilité d’une partie de notre élite politique et de notre société en général, la jeunesse de l’Etat grec est néanmoins une forme d’excuse. Sous sa forme actuelle, cet Etat a à peine 68 ans. Lorsqu’il est né, cet Etat n’avait pas pour première préoccupation de bâtir une administration moderne et efficace, mais plutôt de soutenir, par tous les moyens, l’effort de guerre pour qu’il puisse rendre l’indépendance aux régions de la nation qui vivaient encore sous le joug de l’occupation.

 

Nous sommes arrivés aujourd’hui après 5 ans de crise violente. Une crise qui, comme on le sait, a conduit à une baisse du PIB d’un quart et à un taux de chômage de plus de 25% de la population active. Un taux qui, chez les jeunes, atteint 60%. Même salariés, les jeunes sont obligés de vivre en-dessous du seuil de pauvreté et à être constamment soutenus par leurs parents, ce qui entame de plus en plus le capital familial. Cette crise a aussi conduit quelques milliers de Grecs au suicide, un phénomène totalement inconnu jusqu’alors dans notre société. Un sacrifice impitoyable sur l’autel de l’austérité. Et les institutions – européennes incluses – nous disent qu’il faut faire plus d’efforts, parce que ceux qui ont déjà été réalisés sont insuffisants. Qu’il faut encore baisser les pensions, un des derniers soutiens financiers de familles qui souvent comptent plusieurs membres au chômage.

 

Les institutions refusent de faire un effort sur la dette, notamment sur la baisse du taux d’intérêt et sur un allongement de sa maturité, ce qui la rendrait plus viable et donnerait un signe positif aux investisseurs pour un pays qui par ailleurs est béni par toutes les beautés du monde et un peuple qui est chaleureux et amical. Ils refusent cet allégement qu’ils avaient promis lors de la réunion de l’Eurogroupe du 27 novembre 2012 lorsque le pays aurait atteint un excédent primaire, ce qui a déjà été fait en 2013 mais aussi en 2014.

 

De nombreux commentateurs disent que l’Europe est devenue punitive, que les citoyens Européens sont désenchantés par l’Europe, qu’il y a plus de précarité, plus d’angoisse. Pour les Grecs, c’est le cas. Et pourtant, les Grecs dans leur grande majorité sont favorables à l’Europe même à l’euro. Les manifestants qui se sont réunis par milliers jeudi à Athènes l’ont fait entendre à haute voix.

 

Les Grecs considèrent toujours que ce projet européen auquel ils ont invariablement adhéré est leur nid naturel pour des raisons historiques, politiques, sécuritaires, mais aussi parce que, dans le passé, ils ont bénéficié considérablement de ce projet. Aucun Grec ne contesterait ce dernier argument et c’est une des raisons pour lesquelles il y a encore un soutien si spectaculaire de la part des Grecs envers le projet européen.

 

Néanmoins, il existe une attitude de méfiance des institutions européennes envers le nouveau gouvernement qui est pourtant amplement soutenu par la population. Cette population croit avec ferveur que ce nouveau gouvernement pourra finalement respecter ses aspirations et donner toute son âme pour un Etat moderne, la méritocratie et un avenir meilleur qui contribuera à endiguer toute tendance vers l’euroscepticisme qui actuellement tourmente l’Europe.

 

Mais qui pourrait savoir mieux que le peuple lui-même ce qui convient à son avenir ? C’est en choisissant leurs leaders et les partis au pouvoir qu’avancent les peuples dans le monde démocratique. Pourquoi l’Europe ne pourrait pas être plus accueillante avec le gouvernement d’Alexis Tsipras en montrant d’une façon substantielle et bienveillante un vrai accompagnement de son effort. C’est ce qu’attend avec impatience des institutions européennes et de ses partenaires, le peuple grec!

 

Il est inconcevable que ces institutions avancent l’argument que 2,5% du PIB de la zone euro ne posent pas un souci tel pour qu’il vaille la peine d’arriver à un compromis satisfaisant pour tous et que le reste de l’économie de la zone euro est à l’abri d’une crise grecque. Espérons que les institutions européennes cessent de freiner le dynamisme et l’élan réformateur du nouveau gouvernement grec dans une interminable négociation qui prend tout le peuple grec en otage.

 

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