Les demandes de l’Eurogroupe et de la Troïka ne sont ni raisonnables ni dans l’intérêt des européens

L'Eurogroupe avorté de jeudi 18 juin se réunit à nouveau lundi 22 juin pour discuter de la Grèce. Tous attendent de ce pays qu'il recouvre la raison et se comporte de manière « adulte ». Comme le disent Philippe Lamberts, président du groupe Verts-ALE au Parlement européen, spécialiste des questions économiques et monétaires et Ernest Urtasun, membre Verts-ALE de la Commission des affaires économiques et monétaires : « Reste à savoir ce que l'on entend par raison et sens des responsabilités…»

L'Eurogroupe avorté de jeudi 18 juin se réunit à nouveau lundi 22 juin pour discuter de la Grèce. Tous attendent de ce pays qu'il recouvre la raison et se comporte de manière « adulte ». Comme le disent Philippe Lamberts, président du groupe Verts-ALE au Parlement européen, spécialiste des questions économiques et monétaires et Ernest Urtasun, membre Verts-ALE de la Commission des affaires économiques et monétaires : « Reste à savoir ce que l'on entend par raison et sens des responsabilités…»


Il n’y a pas que l’échec des négociations actuelles avec une cessation de paiement de la Grèce comme conséquence directe qui serait catastrophique. Bien que cela puisse sembler, paradoxal, le soi-disant « succès » des pourparlers actuels pourrait mener à un résultat au moins aussi désastreux.   

 

Le prétendu  « succès des négociations » que de plus en plus de commentateurs en Europe appellent de leurs voeux supposerait un « retour à la raison » du gouvernement grec. Cet appel au réalisme n'étant pas ailleurs rien d'autre que la validation du cadre dans lequel s'inscrivent les demandes de l'Eurogroupe et de la Troïka.

 

Pourtant, ce prétendu succès a, à vrai dire, de fortes chances d'avoir des effets tout aussi, voire plus dévastateurs que ce qui serait décrié comme un « échec des pourparlers ». Et ce, non seulement pour la société grecque, en proie à une crise humanitaire qui ne lui laisse guère de répit depuis bientôt six ans, mais également pour le reste des contribuables européens.

 

Il est donc utile de rappeler les éléments fondamentaux des demandes du FMI et des partenaires européens, à savoir : la conclusion réussie du programme actuel à la date butoir de fin juin pour déboucher sur le déblocage de la tranche de nouveaux prêts à hauteur de 7,2 milliards d’euros pour que la Grèce assume ses créances vis-à-vis de la BCE et du FMI. Des créances qui arrivent à échéance tout au long de l’année 2015.

 

Pour qu’un tel déblocage ait lieu le gouvernement grec et ses créanciers doivent se mettre d’accord sur un ensemble de conditions portant sur des réformes des institutions et des marchés en Grèce ainsi que sur des mesures de consolidation budgétaire censées amorcer une trajectoire de réduction soutenue des ratios d’endettement public. Toute discussion portant sur une éventuelle nouvelle restructuration de la dette grecque serait par contre laissée pour « plus tard ». En d'autres mots, la Grèce doit d'abord prouver qu'elle met en œuvre les réformes demandées s'il elle veut regagner la confiance de ses partenaires.

 

En matière de consolidation budgétaire, les créanciers demandent un effort total visant à permettre un surplus primaire (c’est-à-dire les recettes publiques moins les dépenses hors charges d’intérêt) de 1% en 2015. Les domaines ciblés pour y arriver étant la TVA et le système des pensions. Critiquée pour ce choix socialement injuste, la Commission Européenne s'est défendue en laissant aux grecs le choix des moyens pourvu que l’effort budgétaire reste de même magnitude et que les mesures alternatives soient bien entendu jugées crédibles.

 

Cette prétendue flexibilité vient donc s’ajouter à ce que les partenaires européens décrivent comme une « concession majeure » faite à la Grèce en matière de trajectoire revue à la baisse de surplus primaire pour les années à venir. Si concession il y a, elle est faite au réel plus qu'à la Grèce vu que les objectifs de surplus primaires prévus par le programme précédent étaient tout simplement impossible à réaliser.

 

Ces deux éléments sont mobilisés dans l’argumentaire distillé dans tous les médias comme des gages tangibles de la concession des partenaires européens et du FMI avec une mise en garde policée qui somme en fait le gouvernement grec de jouer le jeu, de faire preuve de « réalisme » et de sens des responsabilités au moment où l’on approche dangereusement la date butoir de fin juin.   

 

En fin de compte, ce qui est présenté comme étant « raisonnable » par les leaders européens correspond, en réalité, à la répétition d’une même erreur d’appréciation ou si l’on veut être moins charitable, d’un même déni du réel ou peut être encore pire, d’une même mauvaise fois que pour les plans de sauvetage précédents.

 

Rappelons que le FMI a fait un mea culpa à demi-mot en reconnaissant que les mesures draconiennes d’austérité imposées par ces plans ont eu pour effet un recul de l’activité économique bien plus prononcé que celui projeté par les trois institutions de la troïka. L’effet mécanique de la succession des erreurs d’estimation a été l’augmentation du ratio de l’endettement public en relation au PIB puisque le dénominateur du ratio s’est littéralement effondré (amorçant un recul de plus de 25% en 6 ans). Après une très brève période d’accalmie où la chute semblait avoir touché à sa fin, le pays est retombé dans la spirale infernale du recul du PIB dès le dernier trimestre de l’année 2014, c’est-à-dire, avant l’élection du nouveau gouvernement. Dans ces circonstances, on est en droit de se demander si les nouvelles mesures de consolidation budgétaire n’auront pas un effet aussi autodestructeur que les mesures des deux premiers programmes.

 

C’est d’ailleurs la question que Martin Sandbu s’est posé dans un article du Financial Times la semaine dernière. Sa réponse est alarmante. Si l’on part des hypothèses plutôt optimistes concernant l’impact des mesures de consolidation budgétaire sur le PIB grec, il s’avère que les efforts nécessaires pour atteindre la cible de 1% de surplus primaire pour 2015 devraient déboucher sur une nouvelle chute brutale du PIB de 5% pour la même année. Dans un pays déjà sinistré par une dépression économique et qui a vu sa production reculer de plus d’un quart entre 2010 et la fin de l’année 2014, une telle chute ferait automatiquement augmenter le ratio d’endettement par rapport au PIB de 9%... Dans la mesure où le pays est déjà au bord de la banqueroute, on a du mal à voir comment il pourrait s’en tirer mieux avec des indicateurs encore plus mauvais une année plus tard. La situation d’une cessation de paiements et d’une sortie de jure ou de facto de la monnaie commune - scénario qui semble désormais de plus en plus vraisemblable -  ne serait in fine que retardée de quelques mois pour devenir un scénario pratiquement inéluctable.

 

Un tel scénario, de toute évidence, n'est dans l’intérêt ni des Grecs ni des contribuables des autres Etats membres. La grande majorité du stock de la dette publique grecque a été socialisée durant la période 2010-2014. Malgré la restructuration des créances détenues par le secteur privé, une partie  conséquente de ces créances a été remboursée et remplacée par de l’argent prêté à l’Etat grec par les autres Etats membres de la zone euro et par le EFSF (The European Financial Stability Facility ) qui est garanti par ces mêmes Etats. Selon le commissaire Moscovici,  la France à elle seule devrait faire face à des pertes pouvant aller jusqu’à 40 milliards d’euros en cas de défaut de la Grèce.

 

L’eurosystème (constitué par la BCE et les banques centrales nationales. Leurs éventuels profits sont in fine reversés aux trésors publics des Etats membres) est également détenteur d’une partie non négligeable du stock de dette publique grecque mais est aussi devenu créancier à hauteur de 100 milliards d’euros du système bancaire grec. La solvabilité du système bancaire grec dépend de la solvabilité du Trésor grec puisqu’une partie conséquente des actifs de ces banques est garantie par l’Etat. Un défaut de l'Etat risque donc vraisemblablement de se traduire par l'insolvabilité des banques grecques qui feraient à leur tour défaut sur les lignes de crédits offertes par l'Eurosystème. Or les profits et pertes des banques centrales nationales ont un impact direct sur les dividendes versés par ces Banques centrales nationales aux Trésors publics des Etats membres de la zone euro.

 

Une situation propice à de nouvelles prophéties pour  les tenants de ces politiques aveugles qu’y verront des arguments supplémentaires pour imposer de nouvelles mesures d’austérité dans les autres pays de la zone euro, en l'occurrence pour faire face à ces pertes.

       

Plutôt que de souhaiter de façon simpliste que l’impasse actuelle se solde par un prétendu « succès » des négociations sur base des soi-disant gages de flexibilité mis en avant par les partenaires européens, le seul et mince espoir pour les heures et jours qui viennent est que l’impasse débouche sur une reconnaissance salutaire des responsabilités. Autrement dit, au lieu de reporter le problème à plus tard et de contribuer ainsi à son aggravation, les contours d’un accord potentiel doivent comporter les éléments suivants :  

 

     1- une réelle flexibilité en matière d’effort budgétaire doit être garantie pour l’année en cours tout en liant les cibles budgétaires futures à l’évolution du PIB. Le cas échéant, un effort budgétaire nécessaire pour atteindre la cible de 1% de surplus primaire ne peut être préservé dans son entièreté ou ramené à une proportion plus modeste que si des mesures de consolidation budgétaire sont compensées, du moins la première année, par un programme d’investissements piloté par l’Union. Un tel programme serait de préférence axé sur des secteurs d’avenir telles que l’efficacité des ressources et les énergies renouvelables.

 

     2 - La question de la restructuration de la dette par le biais notamment d’un prolongement des durées des crédits actuels et d’une réduction des taux d’intérêts demandés et, éventuellement, d’une participation directe du Mécanisme Européen de Stabilité au capital des banques grecques, doit faire partie des négociations actuelles et non d’une hypothétique négociation future.

 

     3 - Des réformes de longue haleine sont nécessaires pour venir à bout des pathologies profondes du cadre institutionnel de la société grecque. Ces réformes ont cependant moins à voir avec les réformes classiques impulsées par le doxa européenne - telle que la réduction des prestations sociales ou des salaires - qu’avec la mise en place d’un état de droit garantissant l’équité et la légitimité de la sphère publique. Un colloque récent organisée par la London School of Economics a permis d’identifier une série de réformes permettant d’instaurer un véritable état de droit sur les vestiges du système clientéliste qui a succédé à la dictature. Force est de constater que ces réformes n’ont, jusqu’ici, pas été jugées prioritaires par les partenaires européens.

 

 

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