Syrie: Ma belle mère et son Village Global (2)

Ma belle-mère porte sur la tête une espèce de cône très serré fait de plusieurs éléments, un premier voile blanc, classique, posé sur la tête et dessus un foulard très serré, enroulé autour du crâne d’une façon très particulière qui donne cette allure bien spécifique.
Ma belle-mère porte sur la tête une espèce de cône très serré fait de plusieurs éléments, un premier voile blanc, classique, posé sur la tête et dessus un foulard très serré, enroulé autour du crâne d’une façon très particulière qui donne cette allure bien spécifique. Le foulard est très léger, noir avec de grandes taches bordeaux. Cette coiffe est bien particulière au désert et à la Syrie, enfin en tous cas je ne l’ai vu nul part ailleurs en Jordanie ou au Liban. En fait ça fait plutôt turc maintenant que j’y pense…En tout cas, j’ai remarqué que les femmes jeunes ne courent pas derrière. Elle préfère le voile simple, négligemment jeté sur les cheveux, qui dépassent toujours un peu.…façon Nour de Jordanie, dirais-je. En général, le voile est porté de manière infiniment moins rigoureuses chez les femmes bédouines que chez les femmes urbaines.

Cette remarque est d'ailleurs valable pour tout, le formalisme est moins envahissant "bil bari"....

Je me souviens qu’un jour nous étions tous réunis en train de manger dans le manzoul de la maison. Il ne devait pas y avoir de gens extérieurs parce que mon beau père était avec nous et non sous sa tente. Nous étions entre 10 ou 15, par terre les doigts plein de boulgour, de frikké et de mouton.

J’en profite pour faire une digression alimentaire (dont le sel se trouve dans l'histoire qui suit). En Jordanie comme en Syrie, on ne connaît pas le couscous, d’autant moins dois-je préciser qu’en dialecte oriental « kous » veut dire sexe de la femme. Il paraitrait donc surprenant d’en avoir double ration à table…(J’ose à peine vous décrire les yeux de mon mari quand, à Paris une amie m’a pris le bras en disant « Et si on se tapait un petit couscous avec ton mec ? », mais c’est une autre histoire.)

Le boulgour est donc du blé concassé puis bouilli et le frikké, la même chose mais le blé est un peu grillé, en plus…c’est délicieux.

Je reprends. Donc nous voilà avec un immense plat posé au sol, chacun creusant sa mine sur un bord du plateau quand de grands cris résonnent dans la cour. Un beau frère va voir, mes belles sœurs réajustent leur voile (l’avantage de celui de ma belle-mère c’est qui lui colle tellement au crane qu’il ne bouge pas de la journée).Des cris. Un autre beau frère bondit et sort dehors. L’ambiance s’accélère mais ça parle à peine, on est quasiment dans l’habituel. Mes belles sœurs poussent le plat dans le coin de la pièce, l’autre ramasse ce qui traine sur l’immense nappe en plastique. Un gars affolé passe la tête par la porte et s’excuse auprès de ma belle mère en ouvrant le second battant (les portes des maisons de torchis sont toujours en fer et très étroites). Ma belle mère, impassible, demande à ce qu’on lui apporte un broc d’eau et une cuvette et l’homme repart, soulagé.

 

Il faut vous savoir que la pauvre femme à bien des problèmes de santé. Elle a pris du poids avec ses différentes grossesses (11 enfants quand même), et maintenant elle a un souci à la jambe sur lequel je ne pourrais pas donner de diagnostic, mais cette dernière a doublé. Ma belle mère garde cette jambe raide et de temps en temps, nous allons à Hama, pour qu’on lui fasse un vaccin au pouvoir bien hypothétique à mes yeux, mais je me suis bien gardé de lui dire, l’ensemble du sujet la faisant déjà beaucoup trop souffrir. Moralité elle reste beaucoup assise et ne se lève qua quand elle a du temps devant elle. Elle ne va pratiquement plus dans la cuisine, mais participe activement à tout, de sa pièce, qui est aussi le salon/ salle à manger. Là nous mangions dans le manzoul qui est l’autre lieu, avec la grande tente dehors, où l’on reçoit.

 

Par terre il ne restait donc que la grande nappe en plastique quand je vois deux têtes d’hommes circonspectes jaillir par la porte, accompagnées par de grands cris féminins. Ma belle mère sourit en se lavant les mains. « Posez la là et sortez » De fait, je réalise que les deux hommes portent chacun le pied d’une dame dont chacune des mains est portée par deux autres compères. La pauvre femme bouge dans tous les sens. On la dépose les jambes écartées devant ma belle mère, au milieu de la dizaine de convives que nous sommes et qui ne pipons mot. Les hommes sortent. Ma belle mère soulève légèrement la tunique de cette visiteuse inattendue et déclare calmement « Il aura d’aussi beaux cheveux que toi. Tout va aller ». Chacune s’active autour d’elle.

 

Dire que l’envie d’aller voir moi-même ce qui se passe à l’intérieur des jambes de cette dame, ne me travaille pas, serait mentir, ne serait-ce que parce que la situation est tellement surréaliste pour l’occidentale que je suis, que j’ai tout de même un peu de mal à croire ce qui se passe. La parturiente s’arrête un instant d’hurler pour dire « Je vais salir » « Mais non » lui rétorque ma belle mère "tout partira avec de l’eau. Il n’y a rien qui ne parte pas avec de l’eau » Elle rigole franchement quand l’autre s’excuse, en voyant notre plat dans le coin « Pardon Oum Hussein mais c’est venu très vite » Elle a tellement l’air d’avoir mal que je m’applique à regarder ailleurs, ce qui n’a rien d’évident car je suis assise au niveau de sa jambe gauche. Ma belle sœur arrive avec des carrés de coton immaculés et lui éponge le front. Elle se remet à crier.

 

C’en est trop, je sors, enfin je manque surtout de renverser celui dont je présume qu’il est l’heureux papa et qui guettait discrètement collé derrière la porte. « Tout va bien ? » me dit-il « j’ai l’impression » avançais-je dubitative et les hommes autour de moi n’étant d'ailleurs, pas plus fiers. Je regardais le ciel plein d’étoiles, le désert tout autour. La voix du muezzin résonna soudain au loin.

Peu de temps après, ma belle sœur m’a appelé à l’intérieur. Le papa qui n’en pouvait plus, en profita pour bondir dans la pièce. Son épouse était assise derrière ma belle mère qui tenait dans ses bras un petit paquet de vie et de tissus blancs, vagissant comme un pro sous les regards bouleversés de l’assistance. Mes belles sœurs embarquèrent discrètement la nappe par terre. Pas le moindre commentaire. Une voisine nettoya le visage du bébé avec de l’eau clair et l’on se préparait manifestement à lui mettre du khôl sur les yeux pour le protéger du mauvais œil. C’est d’ailleurs aussi pour cela je pense que les « Il est magnifique ! Quel bele nfant ! » n'ont pas fusé pas dans la pièce. Le père a à peine osé le prendre dans ses bras, son émerveillement étant telle qu’on pouvait craindre qu’il ne s’évanouisse.

« J’ai dis à ta femme de finir le diner avec nous, il faut qu’elle se repose » lui déclara ma belle mère. Docilement, il parti rejoindre les hommes qui avait retranché leur camp sous la tente.

 

L’enfant n’allait recevoir un nom que quelques jours plus tard. Pour l’heure, il était emmailloté bien serré, les bras collé au corps, et prenait le sein dans une ambiance soudain fort calme et un peu abasourdie. Recueillie.

Le diner repris.

Je regrette encore d’être sortie car, en dehors des apparences hallucinantes de cet épisode, le désert et ma belle mère m’ont offert ce jour là un cadeau de vie et de naturel d’une valeur inestimable.

 

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