Syrie : La triste rencontre de ma belle famille et du Village Global

Là, maintenant, en Syrie, tout le monde est à peu près d’accord, c’est la faouda. La « faouda » en syro-libanais, c’est « le désordre » dans tout ce qu’il a d’incontrôlable. En entendant les témoignages de mes amis, de ma belle-famille et des chaines arabes, il n’y a pas d’autres mots qui me viennent. Ça ne touche pas tout les villages bien entendu, mais c’est une trainée de poudre de terreur…

Là, maintenant, en Syrie, tout le monde est à peu près d’accord, c’est la faouda. La « faouda » en syro-libanais, c’est « le désordre » dans tout ce qu’il a d’incontrôlable. En entendant les témoignages de mes amis, de ma belle-famille et des chaines arabes, il n’y a pas d’autres mots qui me viennent. Ça ne touche pas tout les villages bien entendu, mais c’est une trainée de poudre de terreur…

 

Comment expliquer une terreur nationale sur internet ? Comment remettre les choses dans leur contexte dans ce lieu où le contexte, par essence, est sans limite ?

La terreur est totalement dépendante des moyens d'expression et de communication. Elle vit de l'isolement comme le lierre sur la pierre.

Ma belle famille a peur. Pourtant, là bas, dans le désert, il ne se passe rien d’horrible. On est bien loin des égorgements décrits sur Al Arabiya, où les gens cherchent à fuir vers le Liban alors que leur village pue la mort.

 

Dans le village de mes beaux parents on a la télé mais on n'a pas internet. On a le téléphone aussi. On a aussi tous les hommes qui travaillent en ville et qui, à chaque aller et retour, partagent leurs remarques, leur appréciation de la situation.

Ce qui fait que la rumeur est reine. Et la rumeur en l’absence d’information fiable, ça rend fou de peur. D’autant que les semeurs de terreur sont très efficaces dans leur façon de faire : pas de signe distinctif, « on » tue de manière horrible mais surtout « on » ne revendique pas. On appelle ça "les miliciens" c'est à dire à peu près n'importe qui...

Alors, les nouvelles se propagent…. « Ils ont égorgé une femme et ses six enfants a la frontière du Liban ! » « Ils ont tué des militaires ! » « Ils ont menacé des étudiants !»« Doit-on fuir ? » Que l'on habite dans le désert ou pas, impossible de vérifier l’info. On court chez le voisin dont le fils était encore hier à Damas, chez le cousin, qui a son échoppe à Hama, chez la voisine, dont la fille est enseignante à Alep… On court, on court mais dans sa tête, ma belle famille sait déjà qu’elle ne saura pas qui sont les coupables, qu’elle n’a qu’un accès très très petit à une vérité, toute relative…

Jusqu’à peu la Syrie était un pays très fermé, et celui qui a dit et fait pour ouvrir ce pays aux communications, c’est Bachar Al Assad (internet, les téléphones portables, etc…) alors mettez vous à la place de ma belle famille ! Comment le mettre au premier rang des coupables ? Y est-il tant que ça d’ailleurs? Si tout était si simple, ça ferait belle lurette que ce serait réglé....

Comme le disait si bien Caroline Fourest ce matin sur France culture « les crises ont toujours preneurs quand elles n’ont pas d’extincteurs » http://www.franceculture.com/emission-la-chronique-de-caroline-fourest-chronique-de-caroline-fourest-2011-05-23.html. Ce qui fait que pour l’instant en Syrie, l’intérêt ce n’est pas de signer son crime, loin de là, c’est d’installer la terreur. Car avant de polémiquer sur la très intéressante question de savoir à qui peut profiter toute cette terreur, il faut comprendre avec quelle facilité celle-ci peut s’installer en Syrie.

En l’absence d’une presse libre, d’une télévision libre et dans un contexte de tradition musulmane où l’absence de clergé signifie bien que personne n’a plus accès à « la vérité » que soi-même, il devient extrêmement compliqué de construire son point de vue. Avant les manifestations, l’affaire était frustante mais moins douloureuse et plus simple, c’était toujours l’état qui donnait le chemin à suivre et surtout, les règles à suivre. Pour ma belle famille, l’autorité bédouine, le cheikh, était l’autre autorité en place. Mais maintenant ? Maintenant rien, ou plutôt si, l’urgence de la peur.

Il faut donc rétablir le calme me direz-vous. Mais voilà que l’état arrive avec la police et ses chars...peut-on lui faire confiance, et si non, à qui alors? Tous ces gars qui hurlent et qu'on ne connait pas vraiment....? La terreur.

Comme dit ma belle-mère « c’était quand même mieux avant » .

Ma belle-mère est-elle une manipulatrice perverse à la solde de Bachar?

Est-ce à ma belle famille d’en juger ? Est-ce à l’Etat d’en juger ? Est-ce à Israël d’en juger ? Est-ce aux kurdes d’en juger ? Est-ce au Liban d’en juger ? Est-ce aux salafistes d’en juger ? Est-ce à l’Irak d’en juger ? Est-ce à l'Arabie Saoudite d'en juger ? Est-ce à l’Occident d’en juger ? Est-ce à nous d’en juger ? Est-ce à moi d'en juger?

En attendant la boite de Pandore est ouverte et plus personne, maintenant, ne sait vraiment qui repend la peur. Alors, moi, qui est internet comme je veux, des nouvelles comme je veux, mais de moins en moins de gens à qui je fais confiance....bien incapable d'agir, et trop loin pour imaginer savoir..... je pense à eux.

 

(Cliquez ici pour avoir accès au second article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(Cliquez ici pour avoir accès au premier article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

Cliquez ici pour avoir accès au quatrième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie

(cliquez ici pour avoir accès au cinquième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

(cliquez ici pour avoir accès au sixième article de cette série sur le monde bédouin du centre de la Syrie)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.