Du bidonville aux lumières de la scène

Manolo Marín, bailaor de légende, est le sujet du dernier livre de Christine Diger, « Tout ce que je veux c'est danser », chez Atlantica.

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Comment imaginer que la dernière légende vivante du flamenco ait vécu plus de vingt ans dans divers bidonvilles sévillans et barcelonais. Manolo Marín, enfant de la misère, voit le jour le 18 juillet 1936, à Séville, au moment même où les troupes séditieuses des généraux Franco et Mola débarquent sur la côte du Levant. Le bruit et la fureur allaient ravager l'Espagne, les pauvres s'enfonçant toujours un peu plus dans la misère. Mais les enfants jouent sous les bombes. Dans le cloaque, la mère, les cousines, les amis profitent de toutes les occasions offertes, un baptême, un anniversaire, un mariage, pour danser la danse emblématique de Séville, la sevillana. Le petit Manolo danse avant de savoir marcher. Avec sa sœur Dorita, il forme très vite un couple remarquable et remarqué. Ils sont engagés pour animer des fêtes ou de petits spectacles. C'est payé avec un lance-pierre, le mot est faible. Mais ce sont toujours quelques pesetas qui viennent arrondir les fins de semaine. Dans ses courses à travers Séville, il découvre l'académie du Maestro Realito. Telle la petite fille d'Andersen qui contemple derrière la fenêtre la dinde de Noël, Manolo admire les cours du vieux Maître. Ce dernier le remarque, l'autorise à s'asseoir sur un banc et à regarder ; puis va lui donner quelques cours. Mais pousser à l'exode par la misère, la mère de Manolo prend ses enfants sous le bras et part rejoindre une sœur à Barcelone. Manolo a le cœur chaviré à l'idée de quitter sa ville. Ils atterrissent un jour d'automne au Camp de la Bota, bidonville situé à quelques encablures de la Barcelonetta. Nous sommes en 1950, et Manolo n'a pas 15 ans.

Mais en fait, c'est à Barcelone que la carrière de Manolo Marín va décoller. Dorita et lui vont se faire engager dans les tablaos du centre ville. Les cachets sont maigres et ne permettent pas de quitter le Camp de la Bota. Ils permettent juste de changer de bidonville, pour Bogatell, qui est mieux équipé, moins inconfortable et plus proche du Centre. Chaque soir, quand les lumières de la rampe s'éteignent, ils regagnent leur banlieue à pied. Qu'en diraient les artistes d'aujourd'hui !

Dorita et Manolo sont enfin remarqués. Manolo intègre la troupe d'Antonio El Bailarin, part en tournée, Madrid, Lisbonne ; mais se lasse de l'anonymat du ballet et d'une danse formatée. Il rentre à Barcelone. Il va danser sur la scène du Liceo, l'opéra mythique de la ville, dans une « Jeanne au Bûcher » de Roberto Rossellini. Un impresario français emmène Dorita et Manolo à Paris. La rencontre du Marquis de Cuevas et de Serge Lifar va bouleverser sa vie. Le bailaor devient enfin une figura.

Ce difficile apprentissage de la vie a façonné la danse du Maestro autodidacte. Il faut beaucoup d'imagination pour tutoyer les sommets, dans une danse parfaite, inventive et créatrice, alors que le quotidien est d'une si grande laideur. De ses débuts semés d'embûche, ce jeune homme de 81 ans, à la tête toujours aussi claire et bien faite, a gardé une grande humilité et une grande volonté. Il voulait danser et il a dansé toute sa vie. Il le prouvera lors d'une conférence illustrée à Flamenco en France.

Conférence illustrée de Manolo Marín le 19 novembre à 18 h 30, à Flamenco en France 33 rue des Vignoles – Paris XXe – Renseignements, réservations au 01 43 48 99 92

Masterclass les 18 et 19 novembre Renseignements, réservations au 01 43 48 99 92

« Tout ce que je veux c'est danser » de Christine Diger, aux éditions Atlantica.

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