Festival flamenco de Nîmes : 1ère mi-temps

Nous sommes à la mi-temps du festival avec son lot de succès ou de déception. Ma préférence va sans conteste à la journée de dimanche qui a mis à l'honneur les femmes de la Guerre d'Espagne et a vu le retour, pour ne pas parler de renaissance, d'un géant de la guitare.

Andrés Marín tel le christ de Burgos après la traversée des épreuves © Jean-Louis Duzert Andrés Marín tel le christ de Burgos après la traversée des épreuves © Jean-Louis Duzert
Flamenco 0 – comédie musicale 2 et demi. J'allais voir le « Don Quixote » d'Andres Marin sans aucune illusion. Le flamenco étant superfétatoire dans toute cette affaire. Mais bon, au vu de la qualité des artistes, on pouvait imaginer que l'on allait passer un bon moment de théâtre. Il n'en fut rien. Dans une ambiance crépusculaire qui ne se dément jamais, s'agitent de petits pantins modernes. Reprenant la mosaïque de Cervantes, toquades et moulins à vent, toutes les horreurs de notre quotidien sont condensées en un peu plus d'une heure et demi, pêle-mêle la publicité, l'ordre patriarcal, le sport, la violence, l'islamisme radical, les SDF, la misère en général, la guerre en particulier. Le décor, une piste de skate et des écrans en veux-tu en voilà, histoire de bien enfoncer le clou de cet horrible monde moderne où nous vivons.

Au milieu de tout ce fatras, quelques pépites réjouissantes. L'arrivée de Don Quixote sur un petit scooter électrique, Rossinante moderne, une danse de Abel Harana en femme voilée de bande dessinée, un combat de boxe savamment orchestré, un chant renaissance accompagné à la tiorba (théorbe), un martinete. Toute la partie musicale étant à mettre au compte de la Tremendita, fil rouge du spectacle. Patricia Guerrero, Dulcinée de bazar, est tout à la fois boxeuse, footballeuse et gogo danseuse. Abel Harana est quant à lui Sancho Panza, travello, SDF, footballeur escrimeur. Et Andres Marin est Don Quixote. Des étincelles cocasses et absurdes illuminent cette comédie musicale, affaiblie par un manque de rythme et des longueurs.

Vendredi, retour aux sources. Changement radical d'ambiance musicale. Sono à fond la caisse et réverb poussée au maximum sont les maîtres mots de ce genre de spectacle. Heureusement les artistes sont souvent venus chanter devant, sans micro. Nous avions pu entendre Guadiana et la Kaita en acoustique lors de la conférence du guitariste Miguel Vargas au foyer du théâtre et nous nous étions régalés. Dommage que la sono soit si perverse.

David Coria et ses danseuses © Jean-Louis Duzert David Coria et ses danseuses © Jean-Louis Duzert

Samedi soir, David Coria présentait « El Encuentro ». Pas de surprise. Spectacle agréable à regarder et à entendre. Danseurs et danseuses impeccables, guitares impeccables, chant impeccable, tambour impeccable. Tout impeccable. L'argument du spectacle m'a un peu échappé. Mais il devait y avoir une histoire d'amour qui a mal tourné, entre mariage et bagarre. Mais c'est gai et enlevé. Pas de « piel de gallina », pas de prise de tête non plus, mais pas d'ennui.

Dimanche, journée lourde, mais excitante à tous points de vue, l'après-midi à l'Odéon, « Pasionaria », spectacle sur la guerre d'Espagne, et le soir grand retour de Rafael Riqueni, le guitariste fantasque et emblématique de Triana.

Clara Tudela alias La Pasionaria © Joss Rodriguez Clara Tudela alias La Pasionaria © Joss Rodriguez

La très bonne surprise vient de « Pasionaria ». Si je croyais à la réincarnation, je serais certainement morte, une première fois, sur le Front de l'Ebre, un fusil à la main. La guerre d'Espagne me bouleverse toujours et je suis très attentive au sort qui lui est réservé. Et si ce spectacle est plus jazzy que flamenco, il rassemble des artistes de grande qualité dont le pianiste Raphaël Lemonnier et le guitariste Gregorio Ibor Sanchez. Clara Tudela, âme du groupe, possède une voix de plus en plus intéressante. Sa raucité et son phrasé la rapproche de Chavela Vargas, l'émotion et la colère n'étant jamais loin. Ce « Pasionaria » est un magnifique hommage à toutes ces femmes qui se sont battues et qui, pour finir, ont été parquées en France comme des animaux, avec une mention spéciale pour la réorchestration et interprétation du tube révolutionnaire « Carmela ».

Rafael Riqueni ne faisant qu'un avec sa guitare © Jean-Louis Duzert Rafael Riqueni ne faisant qu'un avec sa guitare © Jean-Louis Duzert

Dimanche soir, Rafael Riqueni foulait la scène du théâtre. C'était son grand retour. Il est arrivé sur scène, emprunté et pataud, le visage marqué par les épreuves, ses cheveux grisonnants éclairés par une mèche blanche étincelante, comme un lunares sur la tête. Pétrifié, il entre lentement dans le concert. L'ennui guette. Et puis Javier Baron apparaît et Rafaël Riqueni commence à se décongeler. L'arrivée sur scène de ses deux complices Juan Campallo et Paco Roldán achève la métamorphose. Le récital se terminant en apothéose. Les doigts sont enfin libres, le toucher se fait délicat et aérien. La seule fausse note est sans doute la présence du violoncelle, principalement pour les bulerias. Le violoncelle est un instrument lent et chaud qui a du mal à rester a compás avec les rythmes trianeros. Mais ne boudons pas notre plaisir, car cette soirée fut de mucho arte.

 

A ne pas manquer l'exposition «10 ans dans l'œil de Jean-Louis Duzert », c'est au musée des Cultures taurines jusqu'au 28 janvier,  et celle de  La Coletilla, « Flamenco » qui rassemble dix photographes dont Jean-Louis Duzert et Joss Rodriguez. Je leur ai emprunté ces quelques photos pour illustrer cet article. Je les en remercie.

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