Festival de Nîmes : la danse flamenca dans tous ses états

Le festival flamenco de Nîmes proposait en première mi-temps trois spectacles de baile, le vendredi 10 janvier, El Sombrero de Manuel de Falla vu par la Compagnie Estevez y Paños, le dimanche Sombra Efimera de Eduardo Guerrero, mardi Distopía de Patricia Guerrero.

Eduardo Guerrero entouré de Samara Montañes, Manuel Soto et Javier Ibañez © Sandy Korzekwa Eduardo Guerrero entouré de Samara Montañes, Manuel Soto et Javier Ibañez © Sandy Korzekwa

 

Ces trois spectacles ont en commun une présentation qui ne dit ni de près ni de loin ce que l'on va voir. Nous sommes dans la culture de l'entre-soi. Celui qui tire son épingle du jeu est Eduardo Guerrero qui présentait son ombre fugace ou Sombra Efimera. Le danseur de Cadix, sans prétention intellectuelle, jouant sur son charisme indéniable, entouré de musiciens talentueux, qui font jeu égal avec lui, embarque son monde dans une promenade onirique dans des contrées lointaines. Le premier tableau, dans une lumière chien et loup, avec comme seul fond sonore des percussions très légères, montre le bailaor, enveloppé d'un vaporeux brouillard, évoluant doucement en ombre chinoise. Et le spectacle prend corps. Il semble que le thème soit je vous aime, je t'aime, je te rejette, j'arrive et je repars. Peu importe, c'est l'histoire que je me raconte. La jeune chanteuse gaditane Samara Montañes, très Catherine Ringer première époque dans son allure, à la voix rauque, chante « les amours qui finissent mal en général ». A contrario, la voix claire de Manuel Soto apporte son contre-point à la jeune cantaora. La musique est signée par le guitariste Javier Ibañez. Et, lorsque le rideau se ferme, la salle est debout. Emballant.

 

Cours magistral de Felix alias Alberto Selles © Sandy Korzekwa Cours magistral de Felix alias Alberto Selles © Sandy Korzekwa

 

Le Tricorne, quant à lui, repose sur un énorme malentendu. En fait, l'argument du ballet de Estevez y Paños est l'histoire de la conception de l'œuvre ou comment un jeune danseur prodige, originaire de Cadix, vivant à Séville, a fasciné Serge Diaguilev, Léonide Massine et Manuel de Falla. Félix Fernandez, devenu El Loco, se laissa embarquer avec les ballets russes, ébaubi par le miroir aux alouettes tendu par les trois mauvais génies. La première partie est emballante, allègre. Farruca, garotin, jota, sevillanas, le rythme est soutenu ; danseurs et musiciens excellents. Quand on ne connait pas l'histoire, on ne voit pas bien ce que vient faire El sombrero a tres picos. Mais on ne boude pas son plaisir, le spectacle peut se voir sans sous-titre. Les choses se gâtent quand l'armada des ballets russes arrivent à Londres ; exit la musique live, place aux musiques enregistrées et à la montée de la folie de Felix. Obsédé par le métronome, le voilà martyrisant les danseurs dans des cours grotesques, les transformant en pantins désarticulés. Montée paroxystique puis chute brutale. Felix, remarquablement interprété par Alberto Selles, se met nu et s'affale de tout son long, entre coma éthylique et crise de démence. Tout aurait pu s'arrêter là. Serait restée vivace dans l'esprit public l'alerte première partie. Mais non, une interminable suite de théâtre sans parole s'en est suivie. Des hommes en blanc s'agitant sans fin, le danseur vedette se ratatinant de plus en plus pour finir un masque à gaz sur le visage évoquant sans doute les gaz calmants qu'il devait inhaler, et pour finir la déception palpable dans la salle. A la décharge de Estevez y Paños, c'était la première de ce Sombrero. Tout est ajustable. Le lendemain, Rafael Estevez donnait une conférence dansée racontant le travail de reconstitution auquel il s'était livré, travail d'historien et d'ethnographe, pour monter ce spectacle. Passionnant.

 

Patricia Guerrero © Sandy Korzekwa Patricia Guerrero © Sandy Korzekwa

Le troisième volet est le  Distopía  de Patricia Guerrero. Foudroyée sans doute par l'idée qu'elle n'est pas assez intelligente, pas assez cultivée, pas assez je ne sais quoi, elle propose un spectacle a contrario de l'utopie, la dystopie. Là encore, à vos manuels. De danseuse gracieuse, sensuelle, infiniment artiste et profonde, elle se transforme en poupée brisée et mécanique. A sa décharge, le guitariste Dani de Morón, qui avait conçu la musique du spectacle, a été évacué après le premier tableau vers les urgences, pris d'une douleur au bras. Le spectacle en a été complètement déséquilibré. La bailaora avait le choix de renoncer, elle a eu le courage de mener l'entreprise jusqu'à la fin. Mais nous sommes restés sur notre faim.

Cela nous amène à poser une question somme toute essentielle, que devient le flamenco dans toute cette histoire. D'un art rugueux, complexe et populaire, dont les artistes, il n'y a pas si longtemps, étaient mis au ban de la société, on est arrivé à des spectacles chichiteux, où, pour comprendre l'argument, il est nécessaire d'être musicologue, philosophe, écrivain, intellectuel patenté, et pour le public français, bilingue. On pourrait renverser la tendance en disant au public ce qu'il va voir. La moitié du chemin serait faite. Et les artistes pourraient revenir à des sujets moins abscons ; là, on se prend à rêver.

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