Cadiz a trouvé son étoile du baile

Cadix, cette île singulière andalouse, est très prolifique en grands artistes flamencos. Le dernier en date est un danseur du nom de Eduardo Guerrero.

 Viva Cadiz ! Son alegria, son compás, son humour. Nous connaissions les cantaores gaditans avec ce rythme si particulier et leur sens de la dérision, pour ne pas les nommer Chano Lobato, disparu en 2009, David Palomar, son digne héritier, les Anillo, Encarna et Jose, bien sûr Camaron de La Isla, celui de San Fernando. On peut concevoir que la situation de Cadix, bout de terre au milieu de la mer, ainsi que son carnaval, imaginé comme une succession de moqueries, de railleries et de plaisanteries, avec ses chansons carnavalesques improvisées chaque année par les chirigotas, les ont profondément influencé. Mais comme on n'est jamais au bout de ses surprises dans cette île qui n'en est pas une, le dernier Gaditan jusqu'au bout des pieds est un danseur. Il s'agit de Eduardo Guerrero que l'on a pu admirer lors de deux spectacles renversants vendredi et samedi à la Salle Ravel de Levallois.

Eduardo Guerrero entre ciel et terre © Christan Bamale Eduardo Guerrero entre ciel et terre © Christan Bamale

 Il oscille entre tradition et modernité. Son taconeo est fin, précis, il danse sur les talons ou sur les pointes, mais il ne se contente pas de virtuosité. Dans le flamenco, la femme danse avec tout son corps, l'homme est réduit à utiliser ses pieds, dans une économie de moyens frustrante. Eduardo Guerrero revendique de danser de tout son être, à l'instar des danseuses. Et le résultat est épatant. Le danseur écrit sa danse comme un poème, il intériorise toute une palette de sentiments pour les restituer dans une harmonie parfaite. Il revendique sa part de féminité sans pour autant être efféminé.

Sur le papier, trois personnes sur scène et le titre du spectacle Las Minas, en hommage aux chants de travail qui sont nés au fond des mines de la région de Murcie et dans les cafés où les ouvriers boivent après le chagrin, pouvaient sembler austère et rébarbatif. Il n'en fut rien. Des Mines, il n'en fut pas question plus que ça. Une très belle minera marque le milieu du spectacle, mais solea, alegria, tango ont bousculé les barrières du baile masculin. Pendant l'alegria, ce fut du délire. Une femme lui jette « Hola guapo », comme un chat il se retourne et jette « hola mi madre ». Le public était pratiquement debout dès ce moment-là. Ebouriffants, les tangos, émouvantes la solea et la minera. L'espace laissé aux musiciens leur a permis de se livrer sans contrainte. Manuel Soto a chanté une très belle zambra nuancée et originale dans son interprétation, mêlant la force de Grenade et la tendresse d'une déclaration.

Manuel Soto, Eduardo Guerrero et Javier Ibañez pour une fin de fiesta originale © Christan Bamale Manuel Soto, Eduardo Guerrero et Javier Ibañez pour une fin de fiesta originale © Christan Bamale

 Alors qu'aujourd'hui, les spectacles de baile sont des tartes à la crème chorégraphiées, avec une armada de chanteurs, palmeros et guitaristes, encore heureux quand il n'y a pas un piano, une flûte ou une batterie, des ingénieurs du son qui se croient au stade de France, et des danseurs qui confondent flamenco et ballet classique, le spectacle de Guerrero est à contre-courant, simple et libre. Un chanteur, Manuel Soto, et un guitariste, Javier Ibañez, d'une justesse absolue. Une relation intime semble s'être établie entre les trois compères. Manuel Soto, au look hipster, barbe, cheveux courts, petit pantalon cigarette et veste étriquée, Javier Ibañez, le jeune homme sage du trio, et le feu follet, à la tête d'indien, barbu aux longs cheveux noirs qu'est Edu imposent une formation qui fonctionne sur la complicité, l'humour et l'improvisation.

Cet Eduardo Guerrero danse son imaginaire, hors des sentiers battus. Il est incontestablement la révélation de ces dernières années et met tout le public debout sans arrière-pensée.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.