«Lesroms» n’existent pas

Co-organisatrice du rassemblement du 11 septembre 2010 à Montreuil (93), Les Roms et qui d'autres?, Cécile Kovácsházy interroge cette façon de rassembler sous un «pluriel ethnique» des citoyens, «des personnes espagnoles, françaises, hongroises, roumaines, suédoises, etc».

Co-organisatrice du rassemblement du 11 septembre 2010 à Montreuil (93), Les Roms et qui d'autres?, Cécile Kovácsházy interroge cette façon de rassembler sous un «pluriel ethnique» des citoyens, «des personnes espagnoles, françaises, hongroises, roumaines, suédoises, etc».

 


 

Depuis quelques semaines, il semblerait que la langue française se soit enrichie d’un nouvel idiome : lesRoms (en un mot). Car on n’entend point dans la sphère publique parler d’un Rom ou d’un autre, et encore moins entend-on parler un Rom. LesRoms... Comme si un Rom les valait tous, comme s’ils étaient tous pareils... tous ces prétendus « fils du vent », qui seraient essentiellement ou culturellement des nomades, de « véritables Européens », des gens « tellement libres ». Or ces qualificatifs, arborés comme neutres voire mélioratifs, induisent juridiquement et politiquement qu’une partie de la population européenne est transnationale et n’appartient à aucun lieu, ne participe d’aucune nation ; elle n’aurait donc aucun droit. Ces épithètes quasi homériques justifieraient alors qu’on traitât les Roms en deçà des lois – et c’est bien ce que fait le gouvernement français depuis 2007 au moins.


Ne faut-il pas arrêter l’ethnicisation de nos discours, aussi bien intentionnés soient-ils ? Ne faut-il pas arrêter les identifications culturalistes ? Les familles roms, toutes roms qu’elle sont, ne se réduisent évidemment pas à ce seul point commun. Je serais même tentée de dire : il n’y a pas de Roms. Il n’y a que des personnes espagnoles, françaises, hongroises, roumaines, suédoises, etc. qui se trouvent avoir une culture, des traditions, des désirs particuliers – comme tout le monde, n’est-ce pas ? Les Roms ne sont donc pas d’abord des Roms, comme le martèlent les discours ambiants, ils sont d’abord des habitants d’un pays qui est leur pays ; ils en sont des citoyens, même si on leur dénie cette citoyenneté. L’interpellation du titre (choisie pour la rencontre du 11 septembre à La Parole Errante) est donc distanciée, tout comme elle est grave, car elle évoque un processus historique malheureusement déjà connu : stigmatiser une catégorie de la population pour mieux la priver de ses droits politiques et la rendre haïssable aux autres, en attendant la stigmatisation de la catégorisation suivante.
Que dire alors, si l’on ne veut pas se taire mais qu’on ne veut pas brandir la catégorie lesroms ? Que faire alors, si l’on veut s’extraire de ces constructions avec lesquelles l’orateur gesticule hideusement devant nous, ces constructions qui posent la base sur laquelle les Etats dénombrent, parquent et boutent ? Cessons d’utiliser ce pluriel ethnique, et parlons plutôt de faits réels, de personnes précises, de réalités et non de fantasmes, parlons avec.


Et si l’on renversait la vision habituelle des choses et qu’on parlait d’art ? Parlons de peinture tsigane, de poésie tsigane, de récits de vie tsigane, de théâtre tsigane. Ecoutons-les ! lisons ! regardons ! laissons s’exprimer !

Samedi 11 septembre 2010 à Montreuil (93). © © Céline Gaille. http://lapreneusedetemps.blogspot.com/2010/09/liberte-de-circulation.html Samedi 11 septembre 2010 à Montreuil (93). © © Céline Gaille. http://lapreneusedetemps.blogspot.com/2010/09/liberte-de-circulation.html


Cette nécessité de renverser le regard m’est venue à partir d’un travail d’analyse des textes littéraires romani, c’est-à-dire de la littérature écrite par des écrivains se revendiquant comme roms. Là, représentations figées sont ébranlées par la fréquentation de ces textes, subversifs du fait même qu’ils existent : « ah bon, lesroms écrivent ? lesroms savent écrire ? ils savent lire ? ils savent créer ? Faire autre chose qu’être pauvres ? », peut-on entendre ou sous-entendre en réaction. Car oui, on est ici très loin des discours sur le problème rom, la question rom. Ou bien, si question il y a, c’est au pluriel qu’il faut poser ces questions, ces questions esthétiques. Puisque ce corpus textuel ouvre indubitablement à de nouvelles perspectives esthétiques. Il oblige à poser et reposer avec bonheur les questions fondamentales de la littérature : la question des conditions d’apparition d’une nouvelle littérature, par exemple. De l’hybridité de textes écrits mais damasquinés d’oralité. De la distinction entre culture savante et culture populaire. De la vision évolutionniste des cultures. De la typologie canonique des genres sachant que, le plus souvent, ces textes ne répondent pas aux canons esthétiques enseignés dans nos écoles républicaines et présentés comme universels ou presque.


Tout cela donne matière à réflexion – c’est salutaire. On y gagne de sortir de ses habitus d’interprétation et de pensée.
Et par la fréquentation de ces textes littéraires, on est déjà résolument en politique.
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Cécile Kovacshazy, maître de conférences en littératures comparées, à l’initiative (avec Cécile Canut) de la rencontre de Montreuil du 11 septembre 2010.

Lire aussi:

Les Roms, et qui d'autre?, présentation de la journée du 11 septembre 2010,
Pourquoi les Roms? Intervention d'Eric Fassin publiée sur son blog.
L'intolérable a changé de nature. Intervention de Cécile Canut publiée dans Les Invités de Mediapart.
Chemin inédits vers l'horreur de demain. Intervention de Christophe Mileschi publiée dans Les Invités de Mediapart

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