La Rochelle, le PS, le sida et les minorités

Alors que se sont ouvertes les universités d'été du PS, Act Up-Paris rappelle le décalage quasi-permanent des propositions de campagne de ce parti avec la réalité de terrain. Les responsables et candidats socialistes ne peuvent plus négliger la parole et l'expertise des minorités ni les impératifs de santé et de droits humains. Se présenter comme le seul parti susceptible de prendre le pouvoir à la place de l'UMP ne suffit pas, surtout lorsqu'on entend renforcer sa politique répressive, au mépris de la santé, comme c'est le cas avec le projet de pénalisation des clientEs de travailleurSES du sexe.

 

"La gauche officielle ne gagnera pas les élections sans nous. Parce que nous sommes la gauche réelle. Nous sommes la gauche qui se bat et s’est toujours battue sur le terrain pour ses propres conditions de vie et pour celles de tous. Pour les immigrés, les chômeurs, les homosexuels, les femmes, les SDF ; pour les séropositifs, les toxicomanes, les prisonniers ; pour toutes les personnes qui subissent quotidiennement l’exploitation, la répression, la discrimination."

 

La tribune « Nous sommes la gauche », co-signée par Act Up-Paris et publiée avant les élections législatives, dont vous venez de lire un extrait, pourrait être encore aujourd'hui publiée dans son intégralité.

 

Bien sûr, au cours des 9 dernières années, des éluEs socialistes ont su s'opposer vigoureusement au pire de la politique de Sarkozy et défendre des principes dans lesquels nous nous retrouvons. Ce fut le cas lors des débats parlementaires sur l'Aide médicale d'Etat qui permet l'accès aux soins des sans-papiErEs, ou encore sur le titre de séjour pour soins. Bien sûr aussi, il reste des sujets pour lesquels il existe une véritable différence entre le PS et la droite : les socialistes défendent enfin2 l'ouverture du mariage aux couples homos, par exemple. Et là où la droite est divisée sur les question de salles de consommation à moindre risque pour les usagErEs de drogue, les socialistes sont quasi-unanimes pour expérimenter ce nouveau dispositif.

 

Mais cela reste bien en-deçà du minimum qu'on est en droit d'attendre d'une force alternative qui se qualifie de gauche et qui serait attentive aux précaires, aux minorités, aux personnes discriminées. Le PS n'a par exemple pas repris ses engagements pour faciliter le changement d'état-civil des personnes transgenres. A l'époque, pour être entenduEs sur ses questions par les responsables de ces partis, il a fallu occuper le siège de Solférino. Faudra-t-il recommencer pour que les dirigeantEs socialistes songent à toutes les minorités sexuelles ?

 

Les propositions en matière de santé du PS sont d'un vide abyssal, et il faut espérer que les universités d'été de La Rochelle soient au moins l'occasion pour les candidatEs de travailler un peu sur ce sujet : comment le PS va-t-il défendre le système hospitalier public ? Va-t-il abolir les franchises médicales, le forfait à un euro, le forfait hospitalier, et financer la Sécurité sociale en prenant l'argent là où il est, par exemple par une taxe sur les bénéfices de l'industrie pharmaceutique ? Va-t-il engager un rapport de force avec cette dernière pour diminuer le prix des traitements ? Qu'entend-il faire pour améliorer la démocratie sanitaire et renforcer la représentation des usagErEs du système de santé ? Face à l'impact sanitaire de toutes les mesures de la droite au cours de la décennie passée, aucunE candidatE représentant une alternative ne saurait être crédible s'il ou elle ne présente pas au plus vite des réponses satisfaisantes à ces questions.

 

Ce qui frappe, à la lecture des propositions socialistes, c'est le manque d'imagination politique, l'absence de considération pour le travail et l'expertise des minorités et des mouvements sociaux et la droitisation du parti et de bon nombre de ses responsables sur l'ensemble des sujets qui nous concernent. Alors que les parlementaires socialistes ont dû s'opposer à des mesures racistes et xénophobes démantelant les droits des étrangErEs, le projet de campagne des mêmes socialistes se contente d'évoquer une politique d'immigration « humaine et efficace », parlant encore d'intégration, de droits et de devoirs, d'obligations réciproques, de maîtrise de la langue – c'est-à-dire, mots pour mots, les mêmes termes que la droite actuelle, présentés sous un jour un peu plus respectable. 7 lignes de mesures concrètes pour un contrôle humain et efficace de l'immigration, alors que la santé publique ne fait l'objet que de deux lignes, vides de tout contenu, et alors que rien n'est dit sur le démantèlement des droits des personnes : voilà qui en dit long sur la réflexion au sein du parti socialiste, sur ses priorités, sur ses obsessions sécuritaires, dictées par la droite.

 

La revendication d'une régularisation générale des sans-papiers ne suscite que l'indifférence, ou des réactions indignées des plus sécuritaires des socialistes, comme Manuel Valls. Celui-ci stigmatise « l'angélisme » de celles et ceux qui défendent des droits pour les étrangErEs. Comment traiter « d'angéliques » les sans-papiers eux-mêmes, qui, réuniEs en collectif, se battent contre la répression et la clandestinité, luttent pour leurs droits et portent cette revendication ? Comment se poser en homme « pragmatique » sur les questions d'immigration quand on disqualifie ainsi le travail des premiErEs concernéEs et des associations qui investissent sans cesse le terrain ? Cette revendication est parmi les plus pragmatiques qui soit, et la qualifier d'angélique montre seulement qu'on ne connaît rien aux réalités de terrain et qu'on ne défend qu'une pure idéologie sécuritaire, aux relents xénophobes.

 

La défense des droits n'a rien d'angélique. Lors de la création de la CMU sous la houlette de Martine Aubry, les socialistes ont refusé d'y intégrer les sans-papiers. La couverture n'avait donc « d'universel » que le nom. Aujourd'hui, de nombreuses études montrent qu'intégrer les sans-papiers serait efficace sur le plan de la santé publique, mais aussi économiquement. Exclues d'un système ordinaire de soins, les personnes ne viennent consulter qu'en cas de problèmes graves ; elles vivent sans le savoir avec des pathologies potentiellement transmissibles ; elles consultent tardivement, et la prise en charge devient alors bien plus coûteuse qu'elle ne l'aurait été si elle avait eu lieu plus tôt. Ce que disent les expertEs institutionnelLEs aujourd'hui, c'est ce que nous affirmions à Martine Aubry il y a 12 ans, et ce qu'ont dû s'approprier les parlementaires socialistes l'an dernier pour défendre ce qui reste de couverture médicale aux sans-papiers. A l'époque, on nous disait déjà que nous étions angéliques...

 

Cette rhétorique du « pragmatisme » et de l' « angélisme » est l'alibi d'une politique de la résignation. La meilleure preuve ? Avant son arrestation et la plainte pour viol à laquelle il a dû répondre, Dominique Strauss-Kahn était la meilleure idée de candidat « socialiste » que le parti avait dans sa majorité trouvée pour faire barrage à Nicolas Sarkozy : un homme nommé au FMI par un président de la droite la plus libérale, dont le mandat a conduit au démantèlement des systèmes de santé et d'éducation dans de nombreux pays du monde, et à l'aggravation des conditions de vie des malades. Comment croire ensuite à une quelconque volonté du PS de se positionner en force différente de l'UMP quand on sait qu'en trois an et demie, DSK a fait à la santé publique de plusieurs pays ce que la droite a fait à la santé publique française en 8 ans ! Quelle volonté de changer la donne nous est-elle manifestée avec cette candidature, aujourd'hui disqualifiée pour de toutes autres raisons ?

 

Dans le monde, 15 000 personnes meurent chaque jour du sida, du paludisme, de la tuberculose. Où sont les propositions socialistes pour mobiliser les ressources nécessaires pour assurer un accès universel à la prévention et aux traitements ? Où est le travail des élu-es pour systématiser la circulation des médicaments génériques dans le monde ? La priorité du socialiste Emmanuelli n'est pas d'améliorer l'accès aux traitements, mais de rendre visible l'aide, pourtant très insuffisante, de la France : le chauvinisme comme seul horizon politique. Pourquoi aucun responsable socialiste n'a-t-il ou elle encore condamné les accords internationaux – ACTA, ou encore accords de libre-échange négociés par l'Union Européenne - sur lesquels nous ne cessons, depuis deux ans d'alerter, et qui vont entraver la circulation des génériques et bloquer l'accès aux traitements dans les pauvres ?

 

Ces questions sont-elles annexes pour les socialistes ? Ou le parti préfère-t-il laisser entendre que, tout cela, ma bonne dame, c'est bien triste, mais qu'avec le déficit, la dette, la conjoncture qui nous est imposée, on ne peut pas grand chose et qu'il faut attendre le retour de la croissance, et que les marchés soient favorables, vous comprenez, pour ne pas froisser les investisseurSEs parce que sinon cela va engendrer du chômage, et bla bla bla ? Bref, allons-nous avoir droit à la même soupe économique que le PS nous sert depuis trente ans [2] ce que laissent augurer les réactions publiques d'un François Hollande ces dernières semaines – ou bien va-t-on enfin voir le parti constuire une politique fiscale, budgétaire et économique à la hauteur des besoins des personnes vivant en France et des devoirs de solidarité de notre pays dans le monde ?

 

S'il y a un sujet qui résume tout ce qui ne va pas dans ce que propose le PS, c'est bien la prostitution. Alors que la priorité est de donner des droits aux travailleurs et travailleuses du sexe, pour lutter contre la précarité, les violences éventuelles des clientEs et des forces de l'ordre, pour améliorer l'accès à la prévention et aux soins, garantir une retraite, un logement, etc., les socialistes ne trouvent rien d'autre à faire que d'accroître la répression [3] et de dégrader leurs conditions de travail en pénalisant les personnes ayant recours à un service sexuel rémunéré. En agissant ainsi, les socialistes défendent une mesure dont il a été démontré qu'elle entravera les actions de prévention, exposera les travailleurSEs du sexe, premiErEs acteuRICEs de prévention, à plus de risques, et se soldera par une catastrophe sanitaire.

 

Si cette question est aussi importante à nos yeux, c'est bien parce que le projet socialiste menace la santé publique. 26 ans après le scandale du sang contaminé, les responsables du PS sont donc toujours prêtEs à provoquer des contaminations massives au virus du sida au nom d'une idéologie déconnectée de toute réalité, et de toute assise scientifique.

 

Mais il y a plus. La façon dont le PS parle des travailleurSEs du sexe est exemplaire d'une façon de faire la politique qui nous est insupportable : prétendre agir au nom de l'intérêt d'un groupe de personnes, tout en méprisant ou en invalidant leurs paroles – voilà qui est tout bonnement abject. On ne fait pas de politique des minorités sans les minorités concernées.

 

Il faut malheureusement s'attendre à ce que notre analyse ne suscite que mépris et indifférence, ou une réaction indignée de la part de la plupart des responsables socialistes.

 

"Depuis 2002 et l'échec de Jospin, le PS ne cesse à chaque scrutin de culpabiliser les électeurs et de faire du 21 avril son argument principal. On pourrait regretter qu'à un an du premier tour des présidentielles, le PS n'ait d'autre stratégie que la culpabilisation des électeurs, ni d'autre programme que le mépris de ceux qui refusent une logique binaire"

 

C'est ce que nous écrivions en mai dernier. Et le PS a pris l'habitude d'opposer aux revendications du mouvement social un simple discours de disqualification : « en ne nous laissant pas faire, vous faites le jeu de la droite / du front national ».

 

Nous ne laisserons pas faire, et c'est précisément en interpellant sans cesse le PS sur son programme, sur ses contradictions, que nous entendons aussi nous opposer aux politiques de droite. Comme nous le rappelions en 1997, si le PS ne veut pas prendre en compte nos vie, notre travail, notre expertise, nos revendications,

 

"nous ferons tout pour l’obliger à le vouloir, parce que nous sommes une opposition réelle. Comme nos engagements respectifs nous l’apprennent, nous devons choisir entre ceux à qui on veut et peut s’opposer et ceux à qui on ne peut même plus parler tant ils sont devenus infréquentables. Nous sommes des électeurs de gauche, mais nous ne voulons plus l’être par défaut"

 

Act Up-Paris

 

 

Notes

 

[1] Rappelons que lors des débats sur le PaCS, les socialistes ne cessaient de clamer leur opposition à l'ouverture du mariage aux couples de même sexe, qui s'opposerait à « l'ordre symbolique » (Elisabeth Guigou, alors Garde des Sceaux). Rappelons aussi que la candidate Ségolène Royal avait hésité, malgré l'engagement de son parti pour l'égalité des droits, à reprendre cette revendication pour sa candidature de 2007.

 

[2] Alors que l'impôt sur les revenus les plus riches est de nouveau à la mode, il est bon de rappeler que l'impôt sur les grandes fortunes a commencé à diminuer sous le gouvernement Jospin.

 

[3] CertainEs socialistes, trouvant que la répression organisée par l'Etat contre les travailleurSEs du sexe n'étaient pas suffisantes, l'ont renforcée au niveau local par des arrêtés municipaux. C'est le cas de Gérard Collomb, maire de Lyon, qui multiplie les textes harcelant les prostituéEs. Pour le socialiste Collomb, une bonne pute est une pute invisible, quelles que soient les conditions de son travail, son exposition à diverses violence, dont des relations non protégées. Le bilan sanitaire des années Collomb reste à faire. On sait ce qu'on entendra : responsable, mais pas coupable.

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