«Un lieu, une œuvre» - D'une île, l'autre: aux rivages de Jean Grenier

C'est en 2005 à Angoulême que j'ai découvert « Les îles » de Jean Grenier. Un ami écrivain me l'avait conseillé alors que je lui évoquais un projet de film autour d'une île que j'arpentais alors de long en large : l'île Marquet. Sans doute m'estimait-il encore trop empreint de cette même quête d'ailleurs qui habite les jeunes gens un peu rêveurs et voulait-il me transmettre les vertus de la quête du proche, du prochain.

[Le Club de Mediapart lance cet été un appel à contributions intitulé «Un lieu, une oeuvre», petit exercice pour fouiller dans vos souvenirs ou raconter où s'évade cet été votre esprit. Retrouvez ici le billet d'explications de l'appel]

« On aurait tant de choses à dire des êtres qu’on a aimés qu’il faut se rappeler à temps que ces choses n’intéressent que vous. Seules les idées générales ont des chances de toucher les hommes car elles ont la prétention de s’adresser à leur “intelligence”[…] On se demande comment on peut s’intéresser à un chat et si le sujet est digne d’un homme pensant et raisonnant qui vit dans les “problèmes” et qui a des idées politiques religieuses et autres. Des idées, grand Dieu ! Et pourtant le chat existe, et c’est la différence qu’il y a entre lui et ces idées-là. » Les îles, Jean Grenier, p.43

île Marquet - Angoulême - Janvier 2006 île Marquet - Angoulême - Janvier 2006
Les Îles est un court essai de Jean Grenier. Paru pour la première fois en 1933, il a été réédité dans une version enrichie de plusieurs chapitres en 1959 ainsi que d’une préface d’Albert Camus, ancien élève de Grenier à Alger où il y témoigne de l’impact de cette œuvre sur sa vocation d’écrivain.

Dans ce livre empli de « quête d'ailleurs », le voyage décrit par Grenier est surtout un voyage dans l’imaginaire et l’invisible. Jean Grenier décrit son errance réelle ou fantasmée d'île en île (îles Kerguelen, îles Fortunées, îles de Pâques et Borromées) ou encore d'autres lieux à qui il attribue un statut d’« îles » spirituelles. À travers un récit narratif à la fois composé de bribes d’enfance, de morceaux de voyages, de rencontres nocturnes avec un boucher à l'article de la mort, Jean Grenier tisse une réflexion philosophique empreinte de Taoïsme.

« Après des années, j'entends son accent, je revois son visage jaunie par le foie, ses yeux devenus indifférents [...] Alors je me révoltais, je niais, je ne voulais pas admettre, je n'admets pas non plus maintenant, mais je voudrais bien n'être pas complice : je voudrais pouvoir regarder en face ceux qui vont mourir puisque j'en suis moi. Mais nous ne mourrons pas tous en même temps et il y a toujours des profiteurs. “À l'abattoir, disait-il, on égorge les moutons en série - et moi, ils me font mourir seul.” »

Imprégné du sentiment de vacuité propre à la condition humaine et « hantée par la mort comme représentation ultime de la déréliction », Grenier narre sa relation avec son chat Mouloud, de l'adoption à la mort de ce dernier. « Tout y est suggéré avec une force et une délicatesse incomparable. L’originalité de Grenier passe par ces rapprochements. Il nous parle d’expériences simples et familières dans une langue sans apprêt apparent. Puis il nous laisse traduire, chacun à notre convenance. » souligne Camus dans sa préface.

« L’animal jouit et meurt, l’homme s’émerveille et meurt, où est le port ? » Voilà la question qui résonne dans tout le livre. Elle n’y reçoit qu’une réponse indirecte mais qui emporte plus durablement comme le suggère Camus : « Je ne reçois pas de Grenier des certitudes qu’il ne pouvait ni ne voulait donner. Mais je lui dois au contraire, un doute qui n’en finira pas ». Les îles est un livre rare, en clair-obscur, qui désigne un chemin singulier et étroit vers le discernement de l’incertitude.

Albert Camus et Jean Grenier : Découverte de la philosophie et de l'écriture (1955 / France Culture) © Le Sémaphore

 « Il est donc bien vrai que dans ces immenses solitudes que doit traverser un homme de la naissance à la mort, il existe quelques lieux, quelques moments privilégiés où la vue d’un pays agit sur nous, comme un grand musicien sur un instrument banal qu’il révèle, à proprement parler, à lui-même. »
Les îles, Jean Grenier, p.72

Toujours à la recherche des « instants de révélations », dans un perpétuel « Attrait du vide » (c'est le titre du 1er chapitre) comme lorsqu'enfant allongé sous un tilleul, il contemple « un ciel presque sans nuage, basculer et s'engloutir dans le vide » pour une première sensation de « néant », Jean Grenier nous fait parcourir un sentier où se mêle silence, absurde et instant de grâce. En faisant mine de nous en écarter, il nous ramène toujours à l'essentiel, le « pays humains », tel que le formule avec justesse Patrick Corneau.

île Marquet - Angoulême - Avril 2006 île Marquet - Angoulême - Avril 2006
Pour Jean Grenier, le récit est le voyage, « son exergue aussi ». Le voyage de Jean Grenier s’apparente à une quête métaphysique où seuls comptent les voyages intérieurs. S'il porte bien un « sentiment du vide », il ne s'agit pas d'un vide angoissant mais bien du vide de la plénitude.

« Dans ce trou béant, tout, absolument tout, risquait de s'engloutir. De cette date commença pour moi une rumination sur le peu de réalité des choses [...] J'étais un de ces hommes prédestinés à se demander pourquoi ils vivaient plutôt qu'à vivre. » Les îles, Jean Grenier, p.23

Malgré la limpidité de son écriture sans ornement accessoire, Jean Grenier demeure un écrivain parfois difficile à saisir. Sa pensée travaille en sous main. Ses hantises subtiles refont surface de façon parfois déconcertante.

C'est qu'il ne prétend rien démontrer, rien prouver. La simplicité est ardue et il ne s'agit pas de « connaitre » ou de proposer des recettes pour s'accomplir. Les révélations qu'offrent Grenier sont d'un autre ordre pour amarrer au « pays humain ».

île Marquet - Angoulême - Novembre 2005 île Marquet - Angoulême - Novembre 2005
île Marquet - Angoulême - Novembre 2005 île Marquet - Angoulême - Novembre 2005
île Marquet - Angoulême - Novembre 2005 île Marquet - Angoulême - Novembre 2005

 

 

 

C'est  en 2005 à Angoulême que j'ai découvert « Les îles » de Jean Grenier. Un ami écrivain me l'avait conseillé alors que je lui évoquais un projet de film autour d'une île que j'arpentais alors de long en large : l'île Marquet. Sans doute m'estimait-il encore trop empreint de cette même quête d'ailleurs - cette quête de Youkali - qui habite les jeunes gens un peu rêveurs et voulait-il me transmettre les vertus de la quête du proche, du prochain.

« On vous demande pourquoi vous voyagez. Le voyage peut être, pour des esprits qui manquent d’une force toujours intacte, le stimulant nécessaire pour réveiller des sentiments qui dans la vie quotidienne sommeillaient. On peut donc voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver. » Les îles Jean Grenier p.71

île Marquet - Angoulême - Janvier 2006 île Marquet - Angoulême - Janvier 2006
C'est une petite ile qui me servait de refuge, où j’aimais me retrouver ou plutôt devrais-je dire ou j’aimais me chercher. L’ile Marquet est une île fluviale sur la Charente. Elle est située à Angoulême, entre les quartiers de l'Houmeau et de Saint-Cybard. À l’époque où je la fréquente assidument, elle n’est accessible que par bateau ou lorsque à « marée basse » on peut emprunter le sillon de ciment d'un petite centaine de mètres servant de « passage à niveau ».

C’est une île en friche que des techniciens de la ville épaulés par une équipe d’un chantier de ré-insertion travaillent à débroussailler dans le cadre d’un projet de réhabilitation « poumon vert » qui verra jour quelques années plus tard.

Avant de fixer son nom actuel sur “Marquet”, en souvenir du maitre d’hôtel qui la posséda de 1830 à 1856, elle a porté de nombreux autres noms, au gré de ses différents propriétaires ou des aléas de l’histoire : Ile Marquet, Ile Saint-Pierre, Ile de l’Abbaye, Ile Courteau, Ile Vallier, Ile de la Fédération, Ile de l’Union patriotique, Ile d’Argence, Ile de le Monette, Ile du Comte...

L'île est essentiellement végétale. Seuls subsistent quelques vestiges qui témoignent de l'activité humaine qu'a connue l'île. Les ruines de l'ancienne Usine (une féculerie de pommes de terre puis par la suite, une cartonnerie) et surtout son immense cheminée de brique rouge comme un phare dans la ville. Une vaste clairière causée par le bombardement de la cité pendant la seconde guerre mondiale et des panneaux électoraux rouillés qui s'entassent. Quelques bâtis en ruines, plusieurs tas de ferrailles de dimension considérable parsèment le décor. Un ancien lavoir en forme de bateau est envahie par la végétation mais un matelas à même le sol témoigne de son rôle régulier de refuge.

J’ai obtenu l’autorisation de la ville d’accompagner à ma guise leurs équipes qui me permettent de profiter de leur barge pour traverser.

île Marquet - Janvier 2006 île Marquet - Janvier 2006
« C’est une ile minuscule, par un curieux phénomène, elle se reflète dans l’eau, donnant ainsi l’impression qu’elle est double. Étrange mirage en vérité, car les habitants de cette île voient leur geste répété peu après les avoir accompli.
Les enfants se saluent en direction du mirage. Et aussitôt, ils se voient répondre à leur geste.
Les adultes, à la fin de leur journée, s’assoient sur la berge et s’observe travailler encore sur l’autre rive.
Les habitants voyaient ainsi leur vie s’écouler en double jusqu’au jour où un orage s’abattît sur le mirage et chamboula le phénomène. L’amusant spectacle se transforma alors en sombre présage.
Désormais, les enfants qui saluent l’île ne reçoivent plus en réponse le reflet de leur geste mais l’image d’eux-mêmes en vieillards moribonds qui les observent comme nostalgiques de leurs enfances perdues.
Leur travail terminé, les adultes de l’île n’osèrent plus se regarder. »

île Marquet - Angoulême - Janvier 2006 île Marquet - Angoulême - Janvier 2006
Sur l’île, les travailleurs discutent entre eux, respect des délais et technique de débroussaillage :

"- On y sera pas à l’autre bout cette année, faut pas rêver, ils ont beau parler comme des livres, on sera pas à l’autre bout fin avril.
- Si, ils ont calculé sur l’autre tempête.
- Tu verras, on en reparlera, quand on sera arrivé au tas de ferraille, faudra arrêter pour sortir toute la ferraille, à débroussailler, on sera pas à l’autre bout de l'île fin avril, c’est pas vrai.
- L’espoir fait vivre, le désespoir fait mourir.
- Oh, voilà une belle devise, l’est à toi la devise où tu l’as tiré quelque part ?
- Bah, ça a toujours existé.

...

- Bon on va se rapprocher du feu."

« On me parle, je me parle à moi-même de carrière à poursuivre, d’œuvres à créer... un but enfin, avoir un but. Mais ces instances n’atteignent pas ce qu’il y a de plus profond en moi. Le but, je l’ai atteint à certaines minutes et de nouveau il me semble (espoir presque toujours trompé) que je puis l’atteindre. Mon but ne dépend pas du temps. » Les îles, Jean Grenier p.77

Ahmed - île Marquet - Janvier 2006 Ahmed - île Marquet - Janvier 2006

Franck, île Marquet, Janvier 2006 Franck, île Marquet, Janvier 2006
Ahmed fait partie du groupe qui opère au sein d'un chantier de ré-insertion. Il habite à Basseau, quartier populaire comme ils disent, c'est l'ex « Frontstalag 184 où ont été entassés dans des conditions effroyables des Français d’Afrique qui venaient de se battre courageusement et qui, au nom de l’idéologie nazie, ne devaient pas « souiller » la terre du IIIème Reich »

Ahmed est en France depuis 2 ans. Il est originaire de Mayotte : « J’ai ma mère là-bas et j’ai perdu mon père. Nous sommes deux chez nous. Mon frère est devenu aveugle donc c’est moi seul qui, comment on dit, qui travaille pour la famille. J’ai une petit fille, elle a 3 ans. Elle est restée à Mayotte avec ma mère et elle est rentré à l’école cette année en maternelle. Tous les mois, j’envoie 100 € pour ma fille donc je peux pas rester trop ici. C’est ça le problème. »

« C’est juste, j’ai mon projet là et puis je rentre » Ahmed était chauffeur de Taxi à Mayotte. C'est pour cette raison qu'il est venu ici, son projet. « Je le réalise et puis après je rentre à Mayotte. » répète-t-il sans cesse comme pour se convaincre lui-même. « Je veux acheter une bagnole ici, puis l'envoyer à Marseille, il y a un bateau spécial qui va à Mayotte donc je vais l’embarquer à Marseille puis je prends l’avion et je refais taxi à Mayotte. Je voudrais acheter une grande voiture, une 8 places comme la 806 ou...

...une Citroën Évasion »

île Marquet - Avril 2006 île Marquet - Avril 2006
“C'est presque au bout du monde
Ma barque vagabonde
Errante au gré de l'onde
M'y conduisit un jour
L'île est toute petite
Mais la fée qui l'habite
Gentiment vous invite
A en faire le tour

île Marquet -  Mars 2006 île Marquet - Mars 2006
C'est le pays de nos désirs
C'est le bonheur, c'est le plaisir
C'est la terre où l'on quitte tous les soucis
C'est, dans notre nuit, comme une éclaircie
L'étoile qu'on suit
C'est Youkali

 
« La lune, paraît-il, ne nous montre jamais que la même face ; certaines vies humaines, plus nombreuses qu’on ne croit, sont ainsi. On ne connaît leur zone d’ombre que par leur raisonnement et c’est pourtant celle-là qui seule compte. » Les îles, Jean Grenier, p.66

José - île Marquet - Octobre 2005 José - île Marquet - Octobre 2005
José est le plus fidèle hôte de l'île. Il y promène  chaque jour ses 2 Setters irlandais. José est originaire d'Alger, c'est là que l'armée française l'a enrôlé à 19 ans. «  J’ai voyagé en combattant. J’ai fait le tour de l’Europe, en combattant à pied, hé hé. L’Afrique, l’Italie, le débarquement en France, Allemagne, Autriche... »

J'ai pris pour habitude de pérégriner à ses cotés. il se raconte volontiers. Toujours sous la même face. Celle de la guerre qu'il a traversée, comme chair à canon, du Sud au Nord puis d'Ouest en Est pour finir par trouver asile, ici, à Angoulême, errant au bord des rives de L'île Marquet.

« Le 1er avril à 1h du matin, c’est une date qui est restée » il fait signe de sa main sur sa tête. « Comme le 11 mai à 11h du soir au Monte Cassino »

île Marquet - Avril 2006 île Marquet - Avril 2006
« Le Monte Cassino ça a été pfffff... C’était le Général Juin qui commandait et le 11 mai dans l’après-midi, il est passé nous voir dans les trous, là, les tranchées au pied du Monte Cassino et il nous a dit : “mes enfants, si parmi vous il y a des rescapés, vous pourrez dire que vous aurez assisté au plus grand feu de l’histoire.” En effet, putain, à 11h pétante, le ciel s’est illuminé comme en plein jour par la déflagration d’
île Marquet - Avril 2006 île Marquet - Avril 2006
artillerie. Il y avait 2800 canons, de chez nous plus l’artillerie allemande. Et nous, on progressait, on progressait mais une fois qu’on est arrivé en haut, ils étaient dans les blockhaus, l’artillerie ne leur avait pas fait grand chose. Putain, descendu complètement. On a battu en retraite. On était que 3% de rescapés, c’est écrit dans les bouquins de l’histoire mais on est revenu que 3% quand même. »

Il interpelle ses 2 chiens « Bon allez les gars, on y va ». Qui se souvient encore aujourd'hui du Monte Cassino.

« Cette plénitude quand je fais un retour sur moi m’attriste. Je me sens homme, je veux dire un être mutilé. Je sais que je trébucherai avant la fin de la comédie et qu’à une question que me posera mon partenaire, j’oublierai ma réplique et resterai sans parole. » Les îles, Jean Grenier, p.34

José - île Marquet - Novembre 2005 José - île Marquet - Novembre 2005
Quelques jours plus tard, je recroisais José et je m’enquérais de son absence inhabituelle : « C'est parce qu'hier à cette heure-ci, j’étais à l’enterrement d’un gars de chez nous, du Rhin et Danube. Ça touche toujours, parce que c’est des gars, on a passé à travers tout, sorti vivant parmi les morts comme on dit... »

Il me dit qu'il ne pense à rien, la tête opine puis les yeux qui se perdent dans le vide. Longue absence, fixe.

Quand je lui parle à nouveau, il semble revenir de tellement loin : « non non, je suis dans le vague, non, là, complètement dans le noir ». Puis il replonge dans son intime intérieur, dans sa géographie mentale peuplée de ses souvenirs de guerre.

« On aurait tant de choses à dire des êtres qu’on a aimés qu’il faut se rappeler à temps que ces choses n’intéressent que vous... »

île Marquet -  Mars 2006 île Marquet - Mars 2006

“Et la vie nous entraîne
Lassante, quotidienne
Mais la pauvre âme humaine
Cherchant partout l'oubli
A pour quitter la terre
Su trouver le mystère
Où nos rêves se terrent
En quelques Youkali...
Mais c’est un rêve, une folie
Il n’y a pas de Youkali”

 Le 4 juillet 2008, la ville d'Angoulême inaugure une statue en bronze de 2 mètres 50 de hauteur et pesant près de 300kg. Conçue par Livio Benedetti, elle est située sur la double passerelle nouvellement nommée Hugo Pratt, qui relie les deux rives du Vaisseau Moebius au Musée de la bande dessinée, en prenant appui sur la désormais presqu'île Marquet. Les travaux de débroussaillage sont terminés. Corto Maltese trône en majesté mais en paradoxe, tel un voyageur immobile, les yeux rivés à l'horizon, impassible sur l'île de José, d'Ahmed, le « pays humain »...

île Marquet -  Mars 2006 île Marquet - Mars 2006

 

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