Hommage à Max Théret, aventurier de l'espérance

Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience. J'ai retrouvé cette réflexion de René Char, le poète insurgé des Feuillets d'Hypnos, en exergue d'un manuscrit inédit. Il s'agit des Mémoires de Max Théret, l'inventeur précurseur de la FNAC, indéfectible militant de gauche depuis sa jeunesse trotskyste. Leur titre? Agitateur. Décédé la semaine passée, le 24 février, à 96 ans, Théret sera inhumé à Paris, au cimetière du Père-Lachaise, mardi 3 mars. Hommage personnel à un aventurier de l'espérance.

Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience. J'ai retrouvé cette réflexion de René Char, le poète insurgé des Feuillets d'Hypnos, en exergue d'un manuscrit inédit. Il s'agit des Mémoires de Max Théret, l'inventeur précurseur de la FNAC, indéfectible militant de gauche depuis sa jeunesse trotskyste. Leur titre? Agitateur. Décédé la semaine passée, le 24 février, à 96 ans, Théret sera inhumé à Paris, au cimetière du Père-Lachaise, mardi 3 mars. Hommage personnel à un aventurier de l'espérance.

Ce qu'il y a de bien avec les poètes, c'est qu'ils ne seront jamais morts. Parce qu'ils vivent de mots toujours présents, de mots qui ne cessent de nous donner l'intuition du présent. D'être tombé sur cette fulgurance de Char, juste après l'appel téléphonique de Michèle Théret m'apprenant la mort de son époux, ce fut comme un signe posthume de cet éternel vivant que fut Max Théret (1913-2009). Un salut amical, souriant au possible, malin en diable, bras d'honneur à la camarde, image même de ce que fut le disparu, bloc de fidélité et d'optimisme, de roublardise et de combativité, indéfectible aventurier de l'espérance sous l'apparence d'un activiste de la gauche, qu'elle fut militante et radicale ou installée et réformiste.

Max Théret, quand on résume son itinéraire, c'est à la fois le fondateur de la FNAC avec André Essel (1918-2005), le financier dévoué des aventures socialistes les plus recommandables ou les moins inavouables, l'ancien militant trotskyste de quand il était minuit dans le siècle (selon la formule de Victor Serge), le combattant de toutes les causes perdues depuis son engagement auprès des Républicains dans la guerre d'Espagne. Mais ce fut en même temps bien plus que cela: un itinéraire à part, inclassable et improbable, mélange d'audace et de candeur, associant une profonde absence de préjugés à une intime droiture, ce qui donnait, au soir de sa vie, cette énigme d'un homme d'affaires dont les idéaux de jeunesse n'avaient pas été corrompus par des fréquentations parfois risquées ni érodés par certains épisodes à l'évidence discutables.

Parmi ceux-ci, l'affaire Pechiney, évidemment. C'est à l'occasion de cette histoire de délits d'initiés, pour laquelle il sera logiquement condamné en 1993, que j'ai fait sa connaissance, début 1989. Pas n'importe quelle histoire puisque ce sera la première affaire financière de la longue présidence (1981-1995) de François Mitterrand, symbolisant l'irruption de l'argent-roi au cœur d'un pouvoir se réclamant des principes de justice sociale - j'en ai rendu compte en 1992 dans La part d'ombre. Notre rencontre aurait dû mal se passer, tant de communes jeunesses trotskystes, dans des contextes bien différents, ne suffisaient pas à arrondir les angles.

En l'occurrence, j'étais en effet un peu chasseur et lui plutôt gibier. Mais, à la vérité, ces rôles respectifs qu'attribuent les préjugés au journaliste d'investigation, quand il enquête sur un scandale, ainsi qu'au témoin dudit scandale qu'il veut confesser sont rarement aussi caricaturaux. Car il faut compter avec l'aléa de la rencontre, la curiosité de l'autre, l'intelligence des relations. Impliqué dans l'affaire Pechiney et l'assumant avec panache sans jouer les innocents outragés, Théret sut à la fois respecter le travail du journaliste que j'étais et sa propre fidélité à ceux qu'il protégeait - concrètement François Mitterrand lui-même, à travers son ami de captivité Roger-Patrice Pelat, qui sera emporté par ce scandale.

Il ne se dérobait pas devant mes questions, tout en honorant le pacte de secret qui le liait au pouvoir socialiste. Il comprenait mes curiosités et leur légitimité, mais, dans ses réponses, ne trahissait jamais les siens, fussent-ils moins flamboyants et moins fidèles que lui-même. Il me permettait de comprendre l'affaire Pechiney, d'en reconstituer le puzzle, d'en saisir le contexte, mais il ne manquait jamais à la parole de fidélité qu'il s'était donnée d'abord à lui-même, ne "donnant" personne, ne "balançant" aucun indice.

Ce fut donc un drôle de jeu de chat et de souris, paradoxalement complice et respectueux - sans animosité ni aigreur. Le journaliste n'étant rien sans ses sources, ses interlocuteurs ou ses informateurs, je tenais donc à rendre hommage à Max Théret tant il fut beau joueur, radicalement démocrate au fond, dans ce moment où une affaire d'argent venait éclabousser les idéaux et les intérêts qu'il avait défendus ou servis. Et comment lui rendre hommage sinon en lui donnant la parole? En faisant parler ce grand vivant par-delà son absence?

Car, avant de s'en aller, Max Théret a écrit. Beaucoup écrit, en vrac, au fil du clavier, de ses réminiscences et de ses résonances. J'ai été, l'an passé, l'un des destinataires de ce manuscrit foisonnant, tempétueux et impétueux d'un jeune gaillard de 95 ans qui, hélas, n'a pas (encore) trouvé preneur dans le monde de l'édition parisienne. Il est vrai que Max, retrouvant la verdeur de ses jeunes années révolutionnaires, n'y allait pas toujours avec précaution. Et sans doute cette confession torrentielle appelait-elle un travail de mise en forme. Reste que, la relisant en pensant avec émotion à cet homme que je vouvoyais, l'estimant vraiment sans être pour autant son ami, j'ai été étonné par le formidable message d'espoir qui s'en dégage, de quoi requinquer des bataillons entiers de jeunes consciences par nos temps de crises, de doutes et d'inquiétudes.

Voici donc un extrait de ce manuscrit de plus d'un million de signes que Max Théret avait superbement intitulé Agitateur:

A mon age avancé, je conviens que ma vie a été formidable. Pour 90 %, je ne regrette rien! J'ai reçu le don merveilleux d'enrichir mon esprit à toutes les heures de ma vie. Ayant toujours privilégié l'action, souvent plutôt rude, il m'arrive aussi parfois, dieu merci, d'être contemplatif, poète même appréciant les choses simples qui se présentent. Traversant les grands événements de ce siècle (depuis la fin de la guerre 14-18), j'en ai gardé le souvenir. J'ai connu, fréquenté et admiré Trotsky, Léon Blum, Largo Caballero, Mitterrand, Indalecio Prieto, Felipe Gonzalez, Mendès France… J'ai rencontré Clémenceau, Aristide Briand, Malraux, Tito, Togliati, Pietro Nenni…

Outre ces grands personnages, au cours de ces longues années, j'ai bénéficié d'une chance inouïe, il m'est arrivé de lutter auprès de camarades de toutes conditions, magnifiques de conviction, de courage et de désintéressement qui sont devenus des amis très chers, je peux compter sur eux comme ils peuvent compter sur moi en toute circonstance. N'oubliant jamais nos grandes options de jeunesse, notre fidélité ne connaît ni distances ni frontières. De toute mon existence, j'ai eu la grande chance de n'avoir jamais été ni prisonnier, ni déporté, je n'ai pas connu l'humiliation même si j'ai parfois été moralement écrasé par le poids de la défaite, mais je me reprenais vite. Il m'est arrivé, hélas, d'éprouver de la honte pour mon pays.

De grands aventuriers ont croisé mon chemin et même quelque voyou. A condition qu'ils ne transgressent pas les règles de notre propre morale, je les écoutais; ils étaient souvent passionnants et toujours distrayants, les risques qu'ils acceptaient d'encourir me les rendaient sympathiques, préférant de beaucoup leur compagnie à celle des "honnêtes" paroissiens des beaux quartiers. Je suis d'accord avec Disraeli: "La différence entre l'aventurier et le gentleman, c'est que le gentleman obéit aux règles de son club et l'aventurier aux caprices de son cœur." Les personnages atypiques m'ont toujours attiré.

Depuis l'âge de 16 ans, je milite et lutte pour nos valeurs, je suis très fier et un peu triste d'avoir si souvent prévu les événements. (Parfois hélas pour un bien piètre résultat !). Mais je dois reconnaître que la certitude d'avoir eu raison contre les sots, les malfaisants et les bien-pensants de tous bords ("los cavernicolas" comme disent les Espagnols), m'a toujours procuré et me procure encore de superbes jubilations. Débordant d'enthousiasme et d'espoir; nous allions changer le monde. Prêts à toutes les peines et tous les sacrifices. Par tempérament, j'ai toujours préféré ne voir que le bon côté des choses et des gens, tout en gardant une lucidité aiguë. Enfin j'ai heureusement conservé intactes toutes mes facultés d'indignation.

Ma génération s'est violemment battue contre la dureté , l'égoïsme et la bêtise des possédants. Les tout premiers à dénoncer sans cesse le stalinisme et ses crimes, nous avons été aussi les adversaires les plus déterminés du fascisme. De nombreux amis ont laissé leur vie ou leur liberté sur ces deux fronts. Notre devise a toujours été : ne jamais se résigner. Qui n'a pas milité ne peut imaginer la chaleur fraternelle, la solidarité attentive, la joie d'être ensemble qui régnaient dans nos groupes. Nous y passions tout notre temps libre. Souvent même y trouvions nos compagnes.... Nous aidions les défavorisés et l'éducation comme la formation, la culture, le sport tenaient une grande place dans nos activités. Nous étions curieux de tout, toujours disponibles et déterminés. (Nos groupes d'action étaient les TPPS : "Toujours prêts pour servir" !)

Inutile de souligner que notre engagement était totalement désintéressé, de ce côté de la barricade, il n'y avait que de mauvais coups à récolter, sans aucune compensation ni espoir de profit. L'espèce des pseudos militants énarques, soucieux avant tout de leur plan de carrière n'existait pas encore, ni les frétillants attachès de cabinet, l'écuelle en bandouillière... Totalement solidaires, l'amitié était pour nous chose sérieuse, la fidélité se justifiait d'autant plus que nos amis se trouvaient en difficultés, même si parfois certaines de leurs positions pouvaient nous heurter. Pour ceux-là, l'important était qu'ils n'aient pas failli à notre éthique. 

Il y a mille histoires et cent détours dans ce manuscrit: du trotskysme ardent des années 1930 et 1940 au financement des campagnes électorales socialistes de 1974, 1981 et 1988, de la guerre d'Espagne à la presse des années 1980, de l'amour précoce pour la photographie à l'invention anticipatrice de la FNAC en 1954 (dont le sigle signifiait à l'origine Fédération nationale d'achat des cadres...), de l'enfance modeste et joyeuse d'un gamin de Montmartre aux engagements dans la franc-maçonnerie, des combats de la Résistance sous l'Occupation aux rencontres futures avec le grand capital, etc. Max Théret y aborde franchement les aventures financières qu'il a croisées - un passage évoque d'ailleurs avec précision la mystérieuse Banque Rivaud dont, sur Mediapart, Martine Orange nous a révélé récemment combien elle était au cœur des secrets de l'empire de Vincent Bolloré. Sur l'argent en général et le capitalisme en particulier, voici ce qu'il écrit:

Pour moi, l’argent n’a jamais été un sujet tabou. Autant je méprise l’argent tout puissant, le pognon des combines et de la spéculation, des corrupteurs et des corrompus, les aigrefins bien placés escroquant mutuelles, associations, experts en détournement de deniers publics; autant j’apprécie le «métier» de ceux dont l’imagination et l’action novatrice permet d’agréables et correctes réussites.

Dans ma longue carrière, j’ai gagné beaucoup d’argent dont je n’ai pas à rougir, j’en ai dépensé beaucoup, surtout pour de justes causes. J’avoue que je regrette ces périodes fastes bien agréables, même si j’ai toujours su adapter sans problème mes dépenses à mes recettes. Certaines époques me permettaient d’aider des amis et camarades à réaliser leurs rêves, beaucoup ont réussi dans leurs entreprises, d’autres non. Beaucoup s’en souviennent, d’autres non… que importa.

Certains "grands patrons" me font sourire qui figurent au palmarès des premières fortunes de France. Ils n'ont jamais rien créé mais furent experts en razzia à la barre des Tribunaux de Commerce de France. La plupart de ces enrichis express, aidés par des banques à tout faire et certains politiciens douteux, donc sans ouvrir leur escarcelle, ont pu s'imposer sans vergogne dans des entreprises convoitées et prospères. S'installant dans le nid des autres, ce sont des "patrons coucous". Nous espérons bien retrouver ces mirobolants personnages dans quelques années… à la place qu'ils méritent!

On ne devient jamais impunément milliardaire, j’ai bien connnu de ces aigrefins sans scrupules ni autre talent que faire aboutir dans leurs poches profondes notre argent transitant par les caisses de financiers véreux. Souvent leurs financements étaient curieusement à la charge de l’Etat ou de Fonds secrets répartis par les gens qui nous gouvernent. C’était la récompense bien méritée de quelque truanderie! 

Cet homme, dont tous les responsables socialistes, et notamment les trésoriers du PS, savent bien qu'il a fait fortune sous la droite mais s'est appauvri sous la gauche, avait coutume de dire qu'il était entré en politique, comme tous ses amis insistait-il, "pour servir et non pour se servir". Et, dans les dernières pages d'Agitateur, rêvant d'assister à de nouveaux matins d'espérance, il écrit ceci sur le système dont il a su se servir et par lequel il s'est enrichi, tout en enrichissant ou finançant les autres, tout autour de lui: "Le système capitaliste, responsable de la misère extrême de millions d'hommes compte un peu trop sur la faiblesse actuelle des syndicalistes et socialistes de tous bords. Le réveil des exploités est inéluctable et nul n'en sortira indemne."

Un éditeur peut-être, des historiens sûrement, en feront un jour leur miel, tant ce manuscrit à première lecture impubliable est en même temps frais et mordant, ironique et vivant. Ils goûteront notamment les sorties d'un Max très en colère contre le paysage de la gauche après la victoire de Nicolas Sarkozy et, plus généralement, contre les quelques impostures que sa vie militante l'a amené à croiser, parmi lesquelles sa tête de Turc favorite, Max Gallo, passé du stalinisme au sarkozysme, via le mitterrandisme et le chevènementisme… Extrait, et ce sera le dernier:

Nous en sommes, hélas, à la consécration des traîtres, n'oublions rien et préparons une bonne revanche! Donc, les sires Attali, Besson, Jouyet, Gallo et quelques autres sont appelés au coté de notre Grand Président! Avec de tels conseillers, nul besoin d'adversaires. Ce racolage, qui m'indigne, n'est peut être pas inutile; il nous débarrasse de personnages attirés par le pognon et le clinquant, incapables ou nuisibles. Après ce bouquin, j'ai l'intention de publier mes impressions de campagne et surtout les avatars bien présentés des premiers mois de gouvernement de « SARKO ET LES TOURNE-CASAQUES ». Nous aurons de quoi nous esbaudir : chaque jour, bruits de chute dans la soupière signifiant l'annonce de quelque nouvelle trahison provenant de nos rangs.

Et d'ajouter: "Mais qui donc disait que la réaction française ramassait ses grands hommes dans les poubelles de la gauche? Belle confirmation." 

Adieu donc Max, adieu Max Théret qui se souvenait encore, comme si c'était hier, de cette apostrophe de Léon Trotsky à quelques militants français un peu trop pinailleurs au goût du vieux révolutionnaire russe: "Vous brossez l'ombre d'un carrosse avec l'ombre d'une brosse". On dirait du René Char, non? 

* Les obsèques de Max Théret ont lieu mardi 3 mars, à 14 heures, au funérarium du Père-Lachaise, à Paris 75020.

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