La décolonisation est l’enjeu du référendum en Kanaky-Nouvelle-Calédonie

Avant le référendum du 4 octobre sur l’indépendance de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, réponse à une tribune initiée par une partisane du « non » qui, dans « Le Monde », attaquait Mediapart, son travail et son positionnement, à travers notre livre, dirigé par Joseph Confavreux, « Une décolonisation au présent ».

Alors que le deuxième référendum d’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie, qui se tient dimanche 4 octobre, ne suscite guère de débats en France, Mediapart s’est soudain trouvé sous le feu critique d’une tribune venue de Nouméa, publiée dans Le Monde le 16 septembre. Ses quatre signataires y dénoncent « une pensée simplificatrice venue de métropole »« une grille de lecture datant des années 1980 » et « une posture anticoloniale (…) [qui] entretient par sa prétendue bienveillance un paternalisme tout à fait colonial ».

Refusant la notion même de décolonisation, ce texte est un mauvais coup porté au processus inédit engagé par les accords de Matignon de 1988, consécutifs à la tragédie d’Ouvéa survenue entre les deux tours de l’élection présidentielle de la même année, puis par l’accord de Nouméa de 1998, dont le préambule a, pour la première fois, officiellement reconnu le fait colonial de la République française. Un mauvais coup doublé d’une mauvaise manière.

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S’en prenant à la seule postface du livre (la retrouver icique vient de publier notre rédaction sous la direction de Joseph Confavreux, Une décolonisation au présent (La Découverte, 242 pages, 18 euros), cette tribune ignore le travail collectif qui l’a nourri, fruit de plusieurs mois de reportages et d’enquêtes sur le terrain. Loin d’une vision simplificatrice, notre ouvrage souligne l’inédit politique qui s’invente patiemment aux antipodes, conviant la France à s’en inspirer pour vivre sans violence sa propre diversité et inventer une unité dans le respect de ses pluralités. Donnant à voir la mosaïque de son peuple, il veille à rendre compte de la réalité calédonienne dans toute sa complexité et avec toutes ses nuances.

A ce contresens manifeste s’ajoute une manœuvre inélégante. Tout en appelant à faire litière d’un passé colonial qui, pourtant, imprègne le présent du territoire, cette tribune à charge prend indûment en otage l’héritage de Jean-Marie Tjibaou, dont la hauteur de vue a permis ce processus pacifique d’autodétermination, au point de le payer de sa vie, en 1989. L’écho rencontré par ce texte qui nous caricature tient en effet à la présence, parmi ses quatre signataires, d’Emmanuel Tjibaou, l’un des fils du leader indépendantiste kanak, devenu une figure notable de la vie culturelle sur place.

Or ce dernier a tenu à nous faire savoir solennellement qu’il se désolidarisait de cette tribune « qui instrumentalise [son] nom en le portant caution d’un point de vue sur la question coloniale en Nouvelle-Calédonie qu’[il] ne [défendra] jamais ». « Je suis découragé d’avoir été si naïf et en colère contre moi-même », nous écrit-il. Relisant ce texte, il « [se rend] compte que chaque mot est une lame qui se dresse à la gorge des compagnons d’âmes de [son] père ».

De fait, niant « l’existence d’un système colonial institutionnalisé », assimilant toute demande de réparation à une « victimisation » des Kanaks, affirmant enfin que « la “France” d’aujourd’hui n’y est pour rien », cette tribune qu’Emmanuel Tjibaou désavoue a été immédiatement relayée par la droite locale, afin de justifier l’arrêt du processus de décolonisation par un appel à voter non au référendum du 4 octobre sur l’indépendance.

Sur le fond, il reste à comprendre, au-delà des maladresses et incohérences de cette tribune, pourquoi le positionnement informé et argumenté de Mediapart sur la Kanaky-Nouvelle-Calédonie dérange à ce point les tenants locaux d’un confusionnisme qui fait semblant de renvoyer dos à dos indépendantistes et loyalistes afin, en vérité, de maintenir le statu quo.

D’abord parce qu’en évoquant une indépendance en relation, dans la reconnaissance d’une histoire partagée, nous défendons et promouvons l’esprit même de l’accord de Nouméa de 1998. « La décolonisation, peut-on y lire, est le moyen de refonder un lien social durable entre les communautés qui vivent aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, en permettant au peuple kanak d’établir avec la France des relations nouvelles correspondant aux réalités de notre temps. »

Pour la France, l’enjeu calédonien est bel et bien de « réussir sa première décolonisation sans violence », comme le rappelaient en 2019 une centaine de personnalités dans un appel à ce que notre pays honore sa parole de 1998 :« L’Etat reconnaît la vocation de la Nouvelle-Calédonie à bénéficier, à la fin de cette période [longue de vingt ans], d’une complète émancipation ».

Ensuite parce que nous avons fait le choix d’interpeller la France hexagonale depuis le « caillou » océanien. Butte-témoin du colonialisme européen, avec 18 % de son territoire en outre-mer (pour 4 % de sa population), notre pays restera à la merci des idéologies de l’inégalité (des races, des peuples, des cultures, des civilisations, des religions) et des perditions politiques, racistes et impérialistes qu’elles ont enfantées, tant qu’il n’aura pas dénoué la question coloniale. Celle-ci est une question française toujours en souffrance, une blessure et une fracture qui attendent encore leur « discours du Vel d’Hiv » à l’instar des paroles décisives prononcées en 1995 par Jacques Chirac sur la participation de l’Etat français au génocide des juifs d’Europe.

On ne tourne pas une page sans l’avoir lue jusqu’au bout. On ne congédie pas un passé sans l’avoir regardé en face. On ne met pas fin à un legs d’injustice, de conquête et de violence, sans rompre clairement avec les passions tristes de domination et d’appropriation qui l’ont enfanté. « Le temps viendra où le désir de dominer, de dicter sa loi, de bâtir son empire, la fierté d’être le plus fort, l’orgueil de détenir la vérité, seront considérés comme un des signes les plus sûrs de la barbarie à l’œuvre dans l’histoire des humanités. »

Ces lignes sont d’Edouard Glissant et de Patrick Chamoiseau, en 2007, quand la France officielle céda de nouveau aux passions régressives d’une identité nationale dominatrice et intolérante qui, depuis, n’ont fait que gagner du terrain. En les contredisant, la réussite de la décolonisation calédonienne sera une invitation à les faire reculer ici même.

> Cette réponse est initialement parue dans Le Monde du 2 octobre. L'auteure et initiatrice de la tribune à laquelle elle réplique, la journaliste Jenny Briffa, a depuis appelé sur son blog à voter « non » à l'indépendance.

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