La réponse est dans la question: c'est sans doute cette enfance martiniquaise, ses plaisirs que je connais et ses douleurs qui m'échappent, qui est au secret de cette émotion incontrôlable à laquelle je ne sais résister dès qu'il est question de ce pays sans pareil. De cette île qui m'a fait ce que je suis.

J'en avais témoigné, sur ce blog, dans un billet de décembre 2009 quand le jury du Prix Carbet de la Caraïbe, à l'initiative de son président et fondateur, Edouard Glissant justement, avait exceptionnellement distingué une œuvre-vie, une œuvre certes sans littérature mais tissée de l'une de ces vies qui en sont le matériau. En l'occurrence, il s'agissait de mon propre père, Alain Plénel. De cette émotion, que j'avais réussi à maîtriser lors de l'hommage officiel mais qui m'avait submergé en direct télévisuel, on retrouve la trace sur Internet, écho de l'indignation provoquée par le prétendu débat sur l'identité nationale:

Les larmes d'Edwy Plenel

J'assume cette émotion pour ce qu'elle dit et que je ne sais sans doute pas tout à fait: ce qui m'échappe, ce qui me traverse, ce qui me bouleverse – et qu'actuellement, je ressens très fortement à la nouvelle, pourtant attendue, du décès d'Edouard Glissant. N'y voyez, je l'espère, aucune indécence. Après tout, si l'on admet ce partage des rires que l'on nomme une franche rigolade, pourquoi ne pas partager aussi les larmes dans leur ambiguïté, entre tristesse et joie?

Pour prolonger ce partage ici même, en souvenir de cet aîné ami que j'avais l'habitude de saluer en l'appelant «Double Maître» – parce que c'était un vrai maître et parce qu'il mesurait deux mètres! –, voici donc les trois vidéos d'un dialogue de juillet 2007 en Avignon autour de la question noire, organisé par Greg Germain en son Théâtre du Tout-Monde, suivies du texte que j'avais écrit pour l'inauguration de la Médiathèque Edouard Glissant au Blanc-Mesnil, le 19 mars 2005. Mais, en préambule, j'ajoute un lien vers le site du Salon du Livre qui vient de mettre en ligne, sous forme d'un fichier audio téléchargeable la conversation, sans doute sa dernière longue intervention publique, que nous eûmes Edouard et moi, le 26 mars 2010, autour de son anthologie de la poésie du Tout-Monde: c'est donc à écouter ici.

 

 

La trace d'Edouard Glissant

« Sinon l'enfance, qu'y avait-il alors qu'il n'y a plus ? »

D'un poète l'autre... Cette question de Saint-John Perse, au détour d'Eloges, m'est revenue à la lecture du dernier livre d'Edouard Glissant, La Cohée du Lamentin. Glissant, l'œuvre et le personnage, son imaginaire et sa langue, résonnent pour moi comme un souvenir d'enfance, où la poésie est une invite à l'admiration.

« Le poète qui se doit à son œuvre est toujours épris de la poésie des poètes, écrit Glissant. Je change, donc j'échange. » Nos temps cyniques et blasés détestent admirer. Ils ne s'aiment pas, donc ils n'aiment pas. J'admire Glissant à la façon de ce qu'il décrit à propos d'Antonio Tabucchi et de Fernando Pessoa : « La passion d'admirer est une invite au dédoublement, un véritable engagement au change de soi. »

Hormis l'enfance, qu'y avait-il donc alors qu'il n'y a plus ? Il y avait cet homme, cet homme qui vit encore, cette droiture, mon père, vice-recteur gouvernant les écoles et lycées de la Martinique et tenant conférence un soir de l'automne 1958 sur un roman, le premier d'un fils de cette île des Caraïbes, La Lézarde qui venait d'avoir le prix Renaudot. Coup de cœur, passion des îles, amour de la liberté...

« An neg sé an sièc » : Glissant a placé ce dicton créole en exergue de son Discours antillais, paru en 1981. « Un nègre, c'est un siècle. » Le siècle de Glissant a commencé dans ces années-là, celles de La Lézarde mais aussi de son grand poème, Les Indes, les années 1950 donc, où des peuples se libéraient, où des empires s'effondraient. « Entre l'Europe et l'Amérique, je ne vois que des poussières » : cette phrase attribuée à Charles de Gaulle, lors d'un voyage en Martinique, figure aussi en exergue du Discours antillais. Lesdites poussières, supposées négligeables, sont donc restées françaises, à rebours du mouvement général d'émancipation. Mais par la voix haute de Glissant, elles ne cessent depuis d'en remontrer au monde, d'Amérique en Europe, d'Europe en Amérique.

Glissant est le poète, le narrateur et l'inventeur, du Tout-Monde, ce monde inextricablement un et multiple, monde commun et partagé qui ne serait pas d'addition ni d'uniformisation, mondialité libératrice des lieux communs de la mondialisation marchande. Créolisation du monde, pensée archipélique, philosophie du tremblement, éloge de la trace et de l'échappée, refus de l'esprit de système et de modèle, des immobilités et des fixités, du Grand Un et du Grand Même : l'œuvre de Glissant est, par son style, sa musique, ses couleurs, une réponse aux globalisations dominatrices, injustes et inégales. « L'Empire ou le Tout-Monde, la balance est devant nous », écrit-il, comme en avertissement.

Les îles, nos îles, la Martinique et la Guadeloupe en l'espèce, de Saint-John Perse à Edouard Glissant, en passant par Aimé Césaire, nous ont offert des poètes qui inventent une poétique du monde. Mais le propre de Glissant est d'y ajouter une politique du monde, glissée comme la confiture de coco au cœur de ce gâteau de mon enfance que l'on appelait « Amour caché ». Cette œuvre, qui n'a pas encore la reconnaissance universelle qu'elle mériterait, est en français l'une des rares qui soit à la mesure de notre monde d'aujourd'hui, mêlé, entremêlé, incertain et hasardeux. Ecoutons, oui, écoutons et admirons : « Pour nous autres, poètes du Sud, notre topique ne saurait être de la source et du pré, lieux voués à la durée sereine, mais de la brousse, de l'inextricable, du tremblement de terre, du cyclone, ceux-ci soudains et inattendus. La démesure est là, totale, elle est aussi son propre objet, nos poétiques seront d'une démesure de la démesure. »

Merci, Monsieur Glissant

Post-scriptum: je dédie ce billet à Eric Benoit, qui m'accompagnait ce soir-là au Blanc-Mesnil et qui, lui aussi, garde la Martinique au fond du cœur.

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