«Tunisie, une révolution arabe»: le livre de Pierre Puchot est en librairie

Les éditions Galaade publient, ce jeudi 7 avril, Tunisie, une révolution arabe, un livre de Pierre Puchot, reporter Maghreb et Moyen-Orient à Mediapart. L'avocate Radhia Nasraoui, présidente de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, et l'historien Saber Mansouri, disciple de Pierre Vidal-Naquet, l'accompagnent de leurs amicales préface et postface.

Les éditions Galaade publient, ce jeudi 7 avril, Tunisie, une révolution arabe, un livre de Pierre Puchot, reporter Maghreb et Moyen-Orient à Mediapart. L'avocate Radhia Nasraoui, présidente de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, et l'historien Saber Mansouri, disciple de Pierre Vidal-Naquet, l'accompagnent de leurs amicales préface et postface. Ce livre, explique l'éditeur dans sa présentation, «est le reflet d'un parcours singulier: celui d'un peuple digne, qui a chassé le dictateur et qui réclame justice, liberté et démocratie. C'est aussi une histoire d'engagement et d'insoumission, une invitation à bien lire la "page Ben Ali" pour mieux édifier ce que sera la Tunisie de demain ». Agrémenté d'une chronologie, d'un index, d'une carte et de photographies prises sur place par l'auteur, l'ouvrage de Pierre Puchot est en librairie ces jours-ci (250 pages, 15 euros). Mediapart est évidemment partenaire de cette publication chez un éditeur qui avait déjà accueilli notre Manifeste, Combat pour une presse libre. J'en ai assuré l'avant-propos, que voici.

La beauté de l'événement

Pour fêter cet événement incommensurable qu'est l'irruption de la révolution démocratique arabe, depuis l'étincelle tunisienne, Mediapart avait organisé, le 7 février 2011, au Théâtre de la Colline, à Paris, une soirée autour de Stéphane Hessel, cet ambassadeur de France qui sauve notre réputation quand nos actuels gouvernants la ternissent, voire la salissent. Outre ses amis Claude Alphandéry et Edgar Morin, l'auteur d'Indignez-vous ! (Indigène Editions) était entouré de porte-voix des révolutions en cours, notamment la tunisienne, qui venait d'ouvrir le bal, et l'égyptienne, qui prenait alors le relais. Des Tunisiens Radhia Nasraoui et Moncef Marzouki à l'Egyptien Mahmoud Hussein, en passant par la Syro-libanaise Darina al-Joundi, ce fut, ce soir-là, un moment d'exception durant lequel nous fûmes portés par ce souffle arabe qui nous éveille et nous réveille. Et dont les secousses, répliques et ébranlements sont encore largement à venir, jusqu'en nos rivages.

« De Tunis au Caire, et jusqu'à Paris : s'indigner, résister, créer » : tel était l'intitulé de cette soirée de fraternité franco-arabe qui restera comme la première – et trop longtemps la seule – grande réunion publique à Paris pour célébrer ces événements qui nous concernent au premier chef. Ecrivain et poète, puisque traducteur dans notre langue du regretté Mahmoud Darwich, Elias Sanbar, qui représente la Palestine à l'Unesco, en assura la conclusion. Choix logique tant l'interminable injustice faite au peuple palestinien est au cœur des malheurs du monde. Et tant, surtout, la bonne nouvelle démocratique offre l'opportunité de desserrer l'étau des aveuglements et des peurs, des intégrismes et des impérialismes, qui enferme cette juste cause dans un inlassable piétinement.

Ce soir-là, avec son élégance coutumière, Elias Sanbar parla peu de la Palestine, et beaucoup des autres. Des Arabes en général et de nous en particulier. Plus précisément, de notre regard sur eux, ce regard habitué ou fatigué qui, depuis l'Occident, l'Europe et la France, les enferme dans des préjugés, des immobilités et des fatalités. Et c'est alors qu'il en vint à la beauté. En cette année du cent quarantième anniversaire de la Commune de Paris (1871), cette révolte pacifique du peuple parisien écrasée à la manière d'une Saint-Barthélemy sociale, Elias Sanbar se souvint d'une lettre du peintre Gustave Courbet, l'un des rares artistes reconnus à avoir fait alors le pari de l'événement. Confiant à ses parents combien il se sentait vivre « dans l'enchantement » avec ce Paris devenu « un vrai paradis », Courbet ajoutait que les Parisiens lui semblaient beaux comme jamais ils ne l'avaient été.

« Les Arabes, aujourd'hui, sont beaux », concluait Elias Sanbar, ce 7 février 2011, à la Colline, tout près du cimetière du Père-Lachaise, dernier lieu de résistance des Communards. Et personne, à la tribune ou dans la salle, ne jugea déplacé ce propos en apparence si peu politique. Car nous ressentions tous, intuitivement, cette beauté de l'événement qui subvertit ses acteurs, élève ses protagonistes et transforme les peuples. L'événement, entendu ici comme surgissement de l'improbable et de l'inattendu. Comme rupture d'un temps uniforme, homogène et vide. Comme ouverture de possibles hier encore impossibles, comme échappée d'espérances jusqu'alors noyées dans le désespoir, comme invention de réalités inimaginables tant les rendaient irréelles l'inlassable répétition du même et de l'identique, de leurs habitudes et de leurs conformismes.

Le vent démocratique qui s'est levé fin 2010 en Tunisie et qui, depuis, souffle partout, du Maghreb au Machrek, ébranle le monde entier, et pas seulement le monde arabe. Nous sommes témoins d'un événement aussi radicalement décisif que le fut le printemps des peuples au mitan du XIXe siècle quand, autour de l'an 1848, l'aspiration démocratique, rêve de liberté politique et de justice sociale, enflamma l'Europe et annonça l'inéluctable fin des anciennes monarchies absolutistes. Au nœud et au croisement de ces constructions, intellectuelles plutôt que géographiques, que sont l'Orient et l'Occident, le monde arabe détient la clé de l'avenir du monde en ce début de XXIe siècle – de ses ombres comme de ses lumières, de ses désastres comme de ses sursauts. De ses divisions ou, au contraire, de ses relations ; de ses partages ou, à l'inverse, de ses rencontres. Les citadelles que met à bas le vent démocratique arabe ne sont pas seulement celles des dictatures qu'elles renversent. Elles sont aussi construites d'idéologies et de préjugés, d'essentialismes et de conservatismes. Autrement dit, elles sont aussi, sinon surtout, les nôtres.

En se soulevant au nom d'idéaux démocratiques ayant soudain la force de l'évidence, les peuples arabes nous remettent d'aplomb : ils nous sortent de cette torpeur d'Occident où nous étions de plus en plus désorientés à force d'avoir perdu notre Orient. « L'espérance semble morte », écrivait pourtant en ce début d'année 2011, l'un de nos orateurs de la soirée de la Colline, Edgar Morin qui, dans La Voie (Fayard), sonnait le tocsin pour alerter sur cette course à l'abîme d'une humanité aveuglée et apeurée. « Les vieilles générations sont désabusées par les fausses promesses et les faux espoirs. Les jeunes générations sont plongées dans le désarroi », poursuivait-il. Et voici que, du monde arabe, survient un vigoureux démenti en forme d'heureuse confirmation. Car, promoteur d'une sociologie de l'événement, curieuse de ses surprises et généreuse de ses étonnements, Edgar Morin faisait en même temps le pari du « surgissement de l'inattendu » et de « l'apparition de l'improbable ». C'est même le premier de ses cinq « principes d'espérance » dont le dernier anime notre pari sur la révolution arabe en cours, entre solidarité, enthousiasme et inquiétude. Il s'agit, écrit Morin, de « l'aspiration multimillénaire de l'humanité à l'harmonie » : « Elle s'est exprimée dans les paradis puis les utopies, puis les idéologies libertaires/socialistes/communistes, puis les aspirations juvéniles des années 1960 (Peace and Love) et les révoltes étudiantes de Mai 68. Cette aspiration renaît et renaîtra sans cesse. »

Telle est donc l'heureuse nouvelle dont la Tunisie fut le premier pays d'annonciation : l'espérance est de retour. Une espérance qui, s'agissant des journalistes que nous sommes, est aussi notre défi, au croisement des idéaux démocratiques qui nous légitiment et des passions professionnelles qui nous animent. Car, pour le journalisme, l'avènement de l'événement, cette irruption de l'impensable et de l'inimaginable, est un moment de bonheur qui est aussi une mise à l'épreuve. Ce Graal du métier bouscule nos certitudes et nos habitudes. Il fait litière d'une actualité répétitive, tissée de communication officielle et de conformisme corporatiste. Sphinx, comme le souligna dans la foulée de 1968 le même Edgar Morin dans un célèbre numéro de la revue Communications, l'événement nous soumet à ses énigmes, à ses inconnues et à ses imprévisibles, à son chaos créateur et à son désordre inventif. « L'événement est ce qu'il devient », faisait écho, également à propos de Mai 68, Michel de Certeau, tandis que Gilles Deleuze renchérissait : « Le possible ne préexiste pas, il est créé par l'événement ».

Révélateur et inventeur, l'événement fait le tri. Des conservatismes, des immobilismes et des indifférences où se mêlent crispations sociales, préjugés intellectuels et conforts professionnels. A l'inverse, faire le pari de l'événement, le jouer en le regardant se jouer, l'accompagner avec autant de curiosité que de générosité, c'est accepter de se remettre en cause. D'être joué par lui, surpris et étonné, transformé et bousculé, ébranlé et modifié. Ce risque, aucun journaliste digne de ce nom ne saurait s'y dérober. Car l'événement est ce moment rare où nous sommes requis pour savoir et comprendre quand les pouvoirs et institutions qui en avaient jusqu'alors la maîtrise ou le magistère sont eux-mêmes dépassés et ébranlés, voire démentis et contredits.

Aussi, malgré sa jeunesse et sa fragilité, Mediapart s'est-il jeté dans les récents événements arabes comme l'on se jetterait dans une eau bienfaisante après trop de sécheresse. En quelques jours, de Tunisie en Egypte, puis jusqu'en Libye, pas moins de cinq journalistes, sur une équipe de vingt-cinq, sont partis sur le terrain en reportage – Lenaïg Bredoux, Thomas Cantaloube, Michaël Hajdenberg, Mathieu Magnaudeix et Pierre Puchot –, auxquels se sont ajoutées les contributions de pigistes et de blogueurs sur place, ainsi que les enquêtes, analyses et éclairages d'autres journalistes de l'équipe, notamment Fabrice Arfi et Mathilde Mathieu sur les prolongements français de cette onde de choc, répliques hexagonales du tremblement de terre tunisien.

Dans ce travail collectif, Pierre Puchot occupe une place à part. Tout simplement parce que la Tunisie, à Mediapart, c'était lui. Et que son travail, aujourd'hui rassemblé par les éditions Galaade, montre combien la surprise de l'événement est la récompense des entêtés. Car c'est alors que le journalisme recueille les fruits de ses patiences et de ses rigueurs, de cette longue ténacité qui l'a animé pour chercher la nouvelle interdite, de cette ombrageuse indépendance qui l'a inspiré pour refuser les lieux communs de la propagande. Pierre Puchot fut de ceux-là. A Mediapart depuis le premier jour, il a d'emblée vu ce qu'il fallait voir dans la Tunisie de Ben Ali, écouté ce qu'il fallait entendre, su ce qu'il fallait savoir. Ses reportages, enquêtes et analyses ont valu à notre journal en ligne d'être interdit d'accès dans ce pays, quelques semaines à peine après notre lancement en mars 2008. C'était pour Pierre, et à travers lui pour nous tous, un compliment : grâce à lui, Mediapart voyait juste et clair.

Lire ou relire ses articles des trois dernières années permet de prendre la mesure de l'hypocrisie de nos élites dirigeantes qui, aujourd'hui, font semblant de découvrir une réalité qu'on leur aurait caché. Tout était là pourtant, sous leurs yeux ou à portée de mains, comme l'était la fameuse lettre volée d'Edgar Poe, posée en évidence sur la cheminée. Tout était là pour qui savait voir, avec ce que cela supposait de risque, d'audace et de courage. Du mythe du miracle économique à la machine infernale du tourisme, de la mafia au pouvoir à la désinformation constante, Pierre n'a manqué aucune de ces vérités factuelles qui annonçaient le naufrage des mensonges et des impostures dont il fut ensuite l'un des témoins par ses reportages sur place.

Cette lucidité recouvre un engagement. Certes professionnel, mais pas seulement. En rejoignant à l'approche de la trentaine l'incertaine aventure de Mediapart, dès les premiers jours, Pierre Puchot y apportait aussi son souci du monde qui se concrétisa, d'emblée, par son intérêt passionné pour le monde arabe. Pierre est de ces jeunes journalistes qui sont venus à ce métier dans un appétit de lointains, entre fraternité des peuples et internationalisme des causes. Comme bien d'autres de sa génération, il témoigne, pour ce métier, de l'heureuse renaissance évoquée par Edgar Morin : Pierre est passionné de ce qui se joue dans le monde arabe, comme d'autres journalistes, dans les années 1960 ou 1970, auraient été pris de passion pour l'Indochine ou pour l'Amérique latine. Parce qu'en le racontant, il se sait aussi comptable du monde. Et, d'abord, de ses fragilités.

C'est à Pierre que je dois la découverte du livre de Moncef Marzouki, chroniqué lors de sa parution en 2009 sur Mediapart, et ô combien toujours actuel. Alors en exil, l'indéfectible opposant à la dictature nous annonçait ce qu'aujourd'hui nous vivons. Sous-titré Une voie démocratique pour le monde arabe, Dictateurs en sursis (Editions de l'Atelier) témoigne de cette force prédictive qui anime les engagements sans concession à l'air du temps ou aux compromis de survie. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » : ce livre illustre ce vers d'Hölderlin qu'aime citer Morin pour dire cette dialectique de l'espérance et de l'inquiétude qui, parfois, sauve nos humanités de leurs aveuglements. A contre-courant, Moncef Marzouki ne se contentait pas de prédire, parce qu'il le souhaitait et y œuvrait, l'effondrement de ces dictatures qui n'étaient fortes que de toutes les faiblesses qui les maintenaient en sursis. Il disait surtout combien nos dirigeants en étaient les premiers complices.

Evoquant ces « pompiers pyromanes » qu'étaient les Occidentaux dans leur politique arabe, Marzouki ajoutait à notre particulière intention : « La France occupe aujourd'hui la première place de ce panier des "démocrates schizophrènes". Elle est l'un des rares pays occidentaux à ignorer totalement les oppositions démocratiques, ne traitant exclusivement qu'avec les représentants des régimes autoritaires. La France est en train de perdre toute influence dans le monde arabe. La diplomatie française ne doit surtout pas oublier que ceux qui vont gouverner sont ceux-là même qu'elle a ignorés pendant des dizaines d'années. » Ecrites en 2009, ces lignes se sont révélées plus que prophétiques au spectacle tunisien des misérables compromissions de nos gouvernants et de leurs serviteurs.

Heureusement, ils ne sont pas la France, pas toute la France, qui, elle aussi, est d'abord un peuple que, parfois, réussit à exprimer sa presse. Pierre Puchot, comme d'autres journalistes avant lui, y aura contribué, montrant que l'intelligence des situations et des réalités fraye des chemins d'espérance où se ruine, enfin, la stupidité des oppressions et des soumissions. Non sans humour, Moncef Marzouki avait inscrit en exergue de son livre cette réflexion de l'Argentin Jorge Luis Borges : « Les dictatures fomentent l'oppression, la servilité et la cruauté ; mais le plus abominable est qu'elles fomentent l'idiotie ».

On ne remerciera jamais assez l'événement arabe, dans sa beauté, de nous avoir rendus moins stupides.

Paris, le 28 février 2011

 

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