Edwy Plenel
Journaliste, président de Mediapart
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Billet de blog 4 mai 2013

Le journaliste, le citoyen et l’indépendance

A Mediapart, nous sommes journalistes et citoyens. L’un et l’autre. Indissolublement, au service du droit de savoir. Mais si cela signifie que nous avons les mêmes droits que chacun, cela nous impose des devoirs particuliers. Et notamment de veiller à cette indépendance sans laquelle il n’est pas de confiance.

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A Mediapart, nous sommes journalistes et citoyens. L’un et l’autre. Indissolublement, au service du droit de savoir. Mais si cela signifie que nous avons les mêmes droits que chacun, cela nous impose des devoirs particuliers. Et notamment de veiller à cette indépendance sans laquelle il n’est pas de confiance.

Nous sommes utiles pour les informations que nous publions. Ce qu’elles révèlent, apprennent, permettent de comprendre. Les discussions qu’elles provoquent, les réflexions qu’elles suscitent, les échanges qui les prolongent. C’est notre fonction sociale et notre responsabilité démocratique, où se construisent nos ambitions et nos règles professionnelles : produire des informations d’intérêt public, vérifiées et documentées, afin que ceux qui nous lisent soient libres dans leurs choix et autonomes dans leurs réflexions.

« Un journaliste en possession de faits est un réformateur plus efficace qu’un éditorialiste qui se contente de tonitruer en chaire, aussi éloquent soit-il », disait l’Américain Robert Park, ancien journaliste devenu sociologue inspiré. « Ce sont les informations plutôt que les commentaires qui font l’opinion », insistait-il, ajoutant : « Il ne peut y avoir d’opinion publique sur aucune action politique si la population ne sait pas ce qui se passe, ne serait-ce que dans les grandes lignes. »

Nous ajouterions aujourd’hui : ce qui se passe vraiment, tant la société du spectacle est devenue société de fiction, étouffant la pertinence des faits sous le divertissement des opinions. Tel est, depuis l’origine, le credo de Mediapart, en somme son contrat de confiance avec ses lecteurs, dans la diversité de leurs sensibilités, convictions ou croyances, professions, origines ou identités. Et cette confiance suppose l’indépendance.

L’indépendance, ce n’est pas qu’un état de fait (qui contrôle, qui possède, qui décide), c’est aussi, sinon surtout, une façon d’être. Dans une société ouverte et sur un média participatif, elle se niche dans les détails, les règles respectées et les précisions apportées. Parmi celles-ci, cette obligation de ne pas décrédibiliser le journaliste en jouant du citoyen. Autrement dit, ne pas transformer nos convictions personnelles en absolu professionnel.

La raison en est simple, et logique : nous savons d’expérience que nous pouvons être confrontés à des informations qui dérangent nos opinions, nos croyances, nos fidélités ou nos relations, et que nous devrons malgré tout les affronter, sauf à renier notre promesse professionnelle et notre devoir démocratique. Nous disons souvent, à Mediapart, qu’il faut s’efforcer, collectivement, d’apprendre à penser contre soi-même parce qu’il ne suffit pas de croire que l’on pense politiquement juste pour informer vrai.

En conséquence de quoi, même si, comme chacun d’entre vous, nous avons des convictions, des préférences et des inclinations, nous devons nous efforcer de les mettre à distance dans notre travail de façon que la confiance ne soit pas rompue. Nos lecteurs sont eux-mêmes divers et, dans leur diversité, ils doivent être certains que Mediapart les informera toujours librement, avec autant de rigueur que d’indépendance.

C’est pourquoi nous devons nous protéger de tout soupçon d’embrigadement ou d’alignement, de toute incompréhension qui pourrait naître d’une récupération partisane de nos informations ou de nos partis pris. Et cette règle vaut plus particulièrement pour celui qui tient le rôle de porte-voix de notre aventure, fonction surexposée aux critiques de l’adversité et aux pièges de la notoriété.

Si nous l’avions oublié, un incident récent est venu nous le rappeler. Il s’agit du malentendu suscité par la déformation – peu importe qu’elle fût maladroite ou malveillante – de certains de mes propos lors de notre soirée « En direct de Mediapart » du 2 mai dont l’invité principal était Jean-Luc Mélenchon. Chacun peut juger ce qu’il en fut vraiment dans la vidéo ci-dessous qui retranscrit l’échange, provoqué par une interpellation du leader du Front de gauche me demandant ma position personnelle sur la marche du 5 mai pour une Sixième République.

Ma réponse fut travestie, notamment par Le Figaro, en l’annonce que je participerai à la manifestation du 5 mai, voire que j’y appellerai. Directeur de Mediapart, comptable de son image et son crédit, ce ne peut être évidemment le cas, sauf à nuire à l’indépendance de notre journal et à manquer de respect à la diversité de ses lecteurs. L’attitude du citoyen n’en est pas dissociable, dans la mesure où, justement, nous concevons notre engagement professionnel comme une responsabilité citoyenne. Cela ne m’empêchera évidemment pas d’aller y voir, en observateur concerné – mais en restant sur le trottoir, à cette distance qui conditionne l’indépendance.

Fort ancienne, notamment dans La Part d'ombre face à François Mitterrand, et répétée en 2011 dans Un Président de trop (lire ici sur mon blog), ma position critique de la Cinquième République est informée, tant elle repose sur les réalités que j’ai constatées dans mon travail de journaliste. Logiquement, le refus de ce présidentialisme qui dévitalise notre démocratie est fondateur dans l’identité éditoriale de Mediapart, à la manière d’un patrimoine commun partagé par notre équipe. Et je viens de l’argumenter, de nouveau, dans un parti pris pour une République nouvelle (à lire ici).

Mais nos lecteurs n’ont pas besoin de nos consignes ou de nos exemples pour en tirer les conséquences pratiques, électorales ou militantes, qu’ils souhaitent. Mediapart s’engage par ses informations. Ses articles, ses enquêtes, ses reportages, ses analyses, ses partis pris, etc. Par son travail en somme. Et cela suffit bien. Libre à vous d’en faire ensuite votre miel.

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