Costa-Gavras ou notre histoire

Le cinéma de Costa-Gavras raconte, magnifie et transmet notre histoire, son fracas et ses alarmes, ses espoirs et ses chagrins, sa jeunesse éternellement recommencée. C’est ce que j’ai tenté d’expliquer dans « Tous les films sont politiques » qui paraît chez Points, la collection de poche des éditions du Seuil.

Les hommes font l’histoire mais ils ne savent pas toujours laquelle. Il leur arrive de s’y égarer et de s’y aveugler. C’est pourquoi ils ont besoin de récits et de repères pour ne pas se perdre et trouver leur chemin. En somme d’historiens qui font vivre le présent du passé, cette actualité d’hier qui alerte pour aujourd’hui et demain. Pas comme un savoir desséché, inerte et lointain. Tout le contraire : comme un imaginaire vivant et sensible, proche et parlant.

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Le premier d’entre eux est né grec il y a bien longtemps : il se nommait Hérodote et est tenu pour le père de l’Histoire. Souvent traduite sous le titre Histoires, son œuvre s’intitule en fait L’Enquête : c’est le sens de historiè qui, au Ve siècle avant notre ère, signifie l’investigation menée par un témoin qui rapporte ce qu’il a lui-même vu et appris par ses recherches.

Hérodote, qui vécut l’essentiel de sa vie hors de sa patrie de naissance et qui enquêtait lui-même en voyageant à travers le monde antique, nous raconte le fracas des peuples, des guerres et des résistances, des oppressions et des espérances, des héros et des lâches, des « civilisés » et des « barbares », des refus et des renoncements, de la grande et de la petite histoire.

Définitivement, il inscrit l’histoire des hommes dans le mouvement et le déplacement, un grand souffle où rien n’est immobile sauf les passions et les illusions, tenaces et persistantes. L’humanité, les civilisations, les nations, les cultures, les peuples, la nature, etc., tout bouge, évolue, change, se transforme, meurt, renaît… L’enquête d’Hérodote raconte des histoires de domination et de libération, d’émancipation et de migration, mêlant tragédie et espoir, guerres, oppressions, libérations.

À l’échelle du monde antique, il est ce qu’on appellerait aujourd’hui une figure internationale, dont les récits sont lus et partagés à haute voix. Tout commence donc ici, en Grèce, où, dans le mouvement de l’histoire, s’inventent la démocratie, la tragédie, la comédie, mais aussi ces mythes et légendes qui rappellent aux hommes combien ils peuvent être fous, avides de puissance et de gloire, aveuglés par eux-mêmes.

Tout y commence et tout y revient. Car Hérodote est toujours parmi nous. Son successeur nous vient aussi de Grèce et en est également parti, exilé de son pays natal et arpentant notre monde pour enquêter afin de nous en raconter l’histoire. Et il est lui aussi devenu internationalement célèbre, avec une œuvre que l’on partage sans frontières, dans cet art moderne qui a supplanté l’oralité antique : le cinéma.

Costa-Gavras est notre Hérodote moderne, et son cinéma raconte notre histoire. Le succès des récits d’Hérodote, c’était leur langue : simple, directe, factuelle, haletante, vivante, descriptive. Il en va de même du succès des films de Costa-Gavras : des récits qui nous emportent, nous émeuvent, nous bousculent, nous entraînent, nous tiennent en haleine, ne nous lâchent pas, nous donnent envie d’être meilleurs (lire ici et mes précédents billets sur son cinéma, voir aussi cet entretien avec Mediapart).

Notre Hérodote cinéaste est un enquêteur et un raconteur. Un enquêteur car toutes ses fictions sont aussi des documentaires : enquêtés, documentés, incarnés, des films vrais et pas seulement vraisemblables. Un raconteur au sens où l’entendait Walter Benjamin qui, à l’heure où il était minuit dans le siècle précédent, s’alarmait de la perte de l’art de raconter et, partant, de l’égarement d’une humanité privée de récit.

Walter Benjamin disait aussi : « La catastrophe c’est que tout continue comme avant ». Le siècle de Costa-Gavras, né le 13 février 1933, quelques jours après l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler, est celui qui nous sépare de la catastrophe européenne et qui nous mène au monde incertain d’aujourd’hui, de démocraties fragiles, d’urgences écologiques et d’impatiences populaires. Et son cinéma en porte l’héritage. Il est né Grec, en Arcadie, dans ces montagnes escarpées qui furent le meilleur allié de la guérilla résistante face à l’invasion fasciste italienne puis à l’occupation nazie.

Et cette naissance est une empreinte indélébile, un souvenir ineffaçable que cet Ulysse du cinéma mondial a emporté avec lui dans toutes ses pérégrinations quels qu’en soient les paysages. C’est le pays de la tragédie et de l’histoire, du récit et du théâtre, de Sophocle, d’Homère et d’Hérodote, d’Antigone aussi, celle qui dit « non » au pouvoir et à la raison d’État au prix de sa vie. Pays nourricier, pays symbole, pays martyr. Envahi, pillé, opprimé, humilié. L’Europe y a pris sa source et s’y est égarée. La démocratie y est née et s’y est perdue. La liberté y fut proclamée avant d’y être suppliciée.

Costa-Gavras est l’enfant de cette histoire, et elle habite son cinéma : ne jamais se rassurer à bon compte. Ne jamais croire que l’histoire est finie. Ne jamais baisser la garde. Ne jamais plier devant la puissance. « Le mal que tu cherches, il est en toi », dit le devin Tirésias à Œdipe quand, face à l’épidémie qui s’abat sur Thèbes, celui-ci s’entête à le trouver ailleurs, en désignant des boucs émissaires et en restant sourd à la vérité.

Costa-Gavras nous aide ainsi à affronter notre histoire, ses malheurs et ses bonheurs, ses espoirs et ses défaites, en la racontant sur grand écran de façon à ce que nous puissions la regarder de face, sans ciller des yeux. C’est cela l’art du raconteur : transmettre sans paralyser, informer pour émanciper, partager afin de libérer. Grâce à lui, nous réussissons à ne pas être pétrifiés par les Gorgones, dont la pire des trois, la Méduse, changeait en pierres ceux qui croisaient son regard.

Le cinéma de Costa, c’est ce qui nous empêche d’avoir un cœur de pierre. D’être insensibles, indifférents, indolents. Comment faire face ? Vivre avec, survivre à, rire et sourire malgré tout, aimer toujours, rester vivant en somme ? Qu’est-ce que résister ? Et comment résister sans devenir à son tour un bourreau ? Qu’est-ce que la justice ? La liberté ? La responsabilité ? Au fond, qu’est-ce que c’est qu’être un homme, une femme, un être humain parmi d’autres êtres semblables ?

Mais aussi comment ne pas devenir indifférent, ne pas se résigner au mal, ne pas être aveugle à ses nouveaux visages ? Comment ne pas devenir une âme habituée ? Comment continuer à se sentir concerné par la marche du monde et le sort des autres ? Comment rester capable de dire non : à l’injustice, au mensonge, à la haine, à la peur ?

Autant de questions auxquelles Costa-Gavras donne vie, nous laissant libres d’y répondre en faisant notre métier d’homme ou de femme. Des hommes, des femmes, une troupe : comme le théâtre de Molière, le cinéma de Costa-Gavras est une aventure collective, incarnée par cette incroyable troupe d’acteurs qui lui restera fidèle. Avec son style propre : ces mouvements de caméra qui nous entraînent dans leur ballet, marque de fabrique de son écriture ; cette audace d’une mise en scène qui embrasse large et vaste, toujours rythmée par l’action ; cette vitalité physique qui l’anime et qu’il transmet.

Cette jeunesse en somme. Cette éternelle jeunesse.

« Action » dit le metteur en scène pour lancer un tournage. Le cinéma de Costa est un univers de l’action : où le geste, le mouvement, l’acte quel qu’il soit est le tissu de l’histoire. Pas de bavardage, pas de sauce, pas de commentaire.

Action !

Filmographie de Costa-Gavras :

1965 Compartiment tueurs
1967 Un homme de trop
1969 Z  
1970 L’Aveu
1973 État de siège 
1975 Section spéciale
1979 Clair de femme 
1982 Missing
1983 Hanna K. 
1986 Conseil de famille
1988 Betrayed (La Main droite du diable) 
1989 Music Box 
1993 La Petite Apocalypse  
1997 Mad City –
2002 Amen 
2005 Le Couperet 
2009 Eden à l’ouest 
2012 Le Capital 
2019 Adults in the Room 

Post-scriptum : un hasard complice fait qu’est aussi paru tout récemment en Grande-Bretagne The films of Costa-Gavras, livre collectif publié aux éditions de l’Université de Manchester.

Manchester University Press, 2020 Manchester University Press, 2020

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