Costa-Gavras ou la résistance

Mediapart s’associe à la sortie du second volume de l’intégrale de l’œuvre cinématographique de Costa-Gavras, en vente à partir du 29 novembre. Comme pour le premier coffret, j’ai écrit un livret de présentation qui accompagne un long entretien filmé avec le réalisateur.

Costa-Gavras, dont l’œuvre lie cinéma et politique, est un habitué de Mediapart. Nous avions déjà accompagné la sortie de son dix-huitième long métrage, Le Capital (lire ce billet de Dan Israël en 2012). Et nous avons récemment participé à l’annonce de son dernier projet de film, adapté du livre de Yanis Varoufakis sur le révélateur grec de la crise européenne, dont le tournage devrait commencer l’an prochain (revoir ici toutes les vidéos de cet événement le 14 octobre dernier et là l’entretien avec Costa-Gavras).

Cette complicité s’est prolongée, depuis l’an dernier, en soutien de l’heureuse initiative d’Arte de rassembler toute l’œuvre de Costa-Gavras en deux volumes de deux coffrets DVD, dans des versions restaurées avec de nombreux bonus (lire ici pour le second volume, là pour le premier). Nous avions ainsi organisé une journée de projections, de rencontres et de débats avec le cinéaste (voir ici).

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Parmi les bonus des coffrets, il y a une longue conversation, filmée en deux épisodes, que j’ai eue avec le cinéaste. Intitulée « Le Raconteur », elle présente les films, leur histoire et leur contexte, tout en visitant l’atelier de création de Costa-Gavras, sa façon de faire, de dire et de montrer. S’y ajoutent deux livrets que j’ai rédigés. Celui qui accompagne les neuf premiers films de Costa-Gavras, de Compartiment tueurs à Hanna K, en passant par Z, L’Aveu et Missing, s’intitulait « Costa-Gavras ou l’espoir » (lire un extrait dans ce billet de 2016). Pour ce deuxième volume de l’intégrale, de Conseil de famille à Le Capital, en passant par Music Box, Mad City, Amen ou encore Le Couperet et Eden à l’ouest, je l’ai intitulé « Costa-Gavras ou la résistance ».

Je publie ci-dessous le début de ce texte en espérant vous donner envie d’acheter ce coffret, pour votre plaisir ou pour l’offrir, tant c’est un cadeau qui a du sens en nos temps incertains et obscurs où la haine rôde avec la complicité de la peur.

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Il y a soixante ans, un écrivain pensait à nous, qui vivons aujourd’hui. C’était le 10 décembre 1957, à Stockholm, lors de la cérémonie d’attribution des Nobel. Lauréat du plus prestigieux d’entre eux, le prix de littérature, Albert Camus prononça, selon la tradition, un discours de remerciement, à la fin du banquet officiel. Et il y dit notamment ceci : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

Dans le contexte d’alors, celui de la guerre froide, des luttes anticoloniales, des impérialismes et des indépendances, des dictatures jusqu’en Europe même, du communisme militant et des jeunesses révoltées, en somme des émancipations et des espérances, le propos a pu sembler frileux, comme en retrait ou en réserve. Pourtant, résonant dans notre époque, il semble plus actuel que jamais. Et, loin de paraître une invitation à la prudence ou à l’indifférence, il sonne tel un appel à l’engagement.

Non pas l’engagement étroitement partisan de ceux qui voudraient plier le réel à leur dogme, cet engagement aveugle de ceux qui, parce qu’ils croient penser politiquement juste, se croient aussi certains de dire vrai. C’est à un engagement plus essentiel qu’invitait Camus : un engagement existentiel, celui de notre condition d’hommes et de femmes libres. Notre liberté nous requiert, et exige notre responsabilité. Nous sommes comptables du monde, et d’abord de son sens. De sa compréhension, donc de sa cohésion. De sa raison, contre les déraisons qui le ruinent.

Être au rendez-vous de notre liberté, ce n’est pas ajouter au désordre du monde l’affolement des peurs et l’excitation des haines, ce voile d’opacité et d’ignorance qui accroît notre désarroi et accentue notre malheur. C’est, au contraire, chercher à comprendre, exiger de savoir, affronter la vérité, fût-elle douloureuse et dérangeante. Pour être vraiment libres dans nos choix et autonomes dans nos décisions, nous avons besoin d’y voir clair. Sinon, nous ne serons que les jouets de nos illusions, emportés par la catastrophe qu’elles accompagnent et précipitent.

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D’un artiste à l’autre, d’un écrivain à un cinéaste, c’est à cet appel de Camus que j’ai pensé en retrouvant Costa-Gavras pour ses neuf derniers films (1986-2012) après l’avoir quitté avec Hanna K, le dernier de ses neuf premiers longs métrages (1965-1983). Édité par Arte en 2016, le premier coffret de son œuvre complète était à l’enseigne de l’espoir, mot que j’avais choisi en écho complice aux projets de films inaboutis qu’a longtemps caressés Costa-Gavras autour de l’œuvre et de la vie d’André Malraux, cet autre écrivain qui fit une échappée belle en cinéma avec Espoir, sierra de Teruel, son film adapté de son roman sur la guerre d’Espagne, L’Espoir précisément.

À l’espoir succède, avec ce second coffret, la résistance. À l’espoir de refaire le monde, la résistance aux forces qui voudraient le défaire. De Malraux à Camus donc.

La politique, au sens le plus noble du terme, de bien commun et d’espérance collective, qui fit radicalement irruption dans le cinéma avec Z (1969), était celle d’un temps de révolte sans frontières où le monde semblait jeune, les aubes toujours prometteuses et les crépuscules jamais définitifs. Loin de démoraliser, les défaites suscitaient des indignations qui, faisant le tour du monde, renouvelaient l’espoir. Comme L’homme révolté de Camus – « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non » –, il suffisait de dire non pour ouvrir un chemin, faire une brèche dans la nuit, entrevoir un morceau de ciel.

Dans les années 1960-1970, jusqu’à l’orée des années 1980, le cinéma de Costa-Gavras était ainsi porté par un vent arrière, capable de soulever des montagnes d’indifférence et de résignation. Les neuf films qui, depuis, ont pris le relais s’inscrivent dans un autre contexte géopolitique, un autre climat idéologique, bref un autre rapport de forces. Ils nous disent, à la fois, que le vent a tourné et que, cependant, ce n’est pas une raison pour abdiquer. Au souffle collectif, à ses enthousiasmes et à ses certitudes, ont succédé de méchants vents contraires qui dispersent, égarent et divisent, sèment le doute et le renoncement. Comme si nous ne savions plus où nous en étions. Comme si nous étions livrés à nous mêmes.

Dès lors, de Conseil de famille (1986) à Le Capital (2012), dans des registres fort divers, les neuf films de ce second coffret, ainsi que les courts métrages qui les accompagnent, nous parlent de résistance. Sans majuscule, sans mode d’emploi. Résister à l’air du temps, maussade et médiocre. Résister à échelle individuelle, sans compter sur l’assurance de grands récits qui ne sont plus intacts ou disponibles, éclipsés ou discrédités.

Résister comme l’on vit, à hauteur d’homme ou de femme. Survivre en somme, sans déchéance ni reniement, tenir bon, tenir tête, faire front. Et, ainsi, essayer de sauver ce monde que tant d’autres s’acharnent à défaire, avec le zèle des convertis.

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« Le désert s’installait petit à petit autour de moi », écrit Costa-Gavras dans ses Mémoires, qui paraîtront en 2018, l’année de ses quatre-vingt-cinq ans. Dans des pages bouleversantes d’émotion retenue, il évoque une double perte sans retour, celle de Jorge Semprun, mort le 7 juin 2011, et celle de Chris Marker, décédé le 29 juillet 2012. Deux des derniers survivants de cette bande amicale qui, autour de Simone Signoret et Yves Montand, ne s’est jamais défaite, malgré les aléas de la vie ou les disputes de la politique, tant la générosité y a toujours chassé l’aigreur. Une bande liée bien sûr par le cinéma mais au-delà de ses seuls enjeux professionnels. Le cinéma comme un terrain de jeu collectif. Comme un instrument d’action politique. Comme un art populaire au service du plus grand nombre.

Évoquant Semprun, l’ami scénariste des premiers films, Costa raconte leurs dernières discussions qui, précisément, portaient sur Malraux et L’Espoir avec un projet de film sur la guerre d’Espagne qui, dit-il, était devenu leur « point de ralliement cinématographique ». Quand il en vient à Chris Marker, cet homme à part, artiste aussi discret qu’immense et que le cinéma ne saurait résumer, les mots semblent lui manquer, au point que sa réserve habituelle s’efface, laissant entrevoir les larmes : comme dans un film, nous voyons Costa-Gavras pousser la porte de la « chambre » de Marker, qui était son antre-bureau, et le découvrir, brusquement saisi par la mort, assis devant son ordinateur, face à l’interphone en bakélite noir qui lui permettait de communiquer avec Simone Signoret quand ils habitaient dans le même immeuble. Il l’avait précieusement gardé après la disparition de Signoret, si tôt partie, en 1985, à l’âge de soixante-quatre ans : « J’attends qu’un jour, Simone m’appelle », disait très sérieusement Marker. « Simone avait donc appelé Chris, sans doute pour lui épargner les terribles souffrances », s’est dit Costa-Gavras avant de refermer la porte sur la vie de son ami sans pareil, « le laissant comme il aimait être, sans témoin ».

De son époque, Costa reste donc seul. D’autres en tireraient argument pour faire la leçon, ronchonner sur la modernité, se retirer sur leur Aventin, pester contre la jeunesse en se réfugiant dans la nostalgie de splendeurs qui ne seraient plus, d’enthousiasmes évanouis, de solidarités oubliées. C’est tout le contraire. Quand il évoque ce basculement de 2011-2012, loin de se lamenter sur sa solitude, Costa-Gavras s’empresse de se ressaisir. D’abord la famille est là, ajoute-t-il immédiatement, autour de Michèle, la femme aimée et complice indispensable, famille « bien nombreuse, en mouvement constant, joyeuse ou énervante, impatiente du futur, porteuse d’affection et de tendresse ». Mais, surtout, lui-même refuse de laisser filer le temps parce que les amis sont partis. Il ne se résigne pas, écrit-il, à ce que ce temps soit « perdu faute de projet et d’idée satisfaisante, malgré le foisonnement des envies, des colères, des pensées, nées de l’agitation de notre société en pleine crise de pessimisme ».

Toujours sur sa table de montage, tel un artisan sur l’établi de son atelier, le cinéaste non seulement n’a pas renoncé mais il se sent plus requis que jamais. Avec l’âge, le raconteur Costa-Gavras, qui s’est toujours efforcé de ne jamais lâcher le spectateur tout en se proposant de le faire penser, est aussi devenu un passeur, sauvant d’une génération à celles qui suivent l’éternité des indignations. Sauvant cette éternelle jeunesse de celles et ceux qui ne se rendent pas au désordre du monde, à ses injustices, à ses impostures.

Aussi reconnu et célébré soit-il, Costa ne s’est donc toujours pas rendu, encore moins résigné. Désormais seul des siens, parce qu’il leur a survécu, à rester encore au front, il n’entend pas déserter. Loin de s’être assagi avec l’âge, il est même plus en colère que jamais. Dans une interview de 2017 au magazine Les Inrockuptibles (à retrouver ici), il s’alarme d’une démocratie affaiblie où « on ne parle plus d’idées, on ne parle plus d’avenir, on ne parle que d’économie, d’économie, d’économie… » « L’Europe est soumise à un capitalisme extrême, ajoute-t-il. Je suis pour la résistance. Les lanceurs d’alerte ont remplacé les résistants. C’est une figure plus moderne qui m’intéresse beaucoup. » Puis, alors qu’on l’interroge sur la vogue grandissante des idées réactionnaires et sur ces supposés intellectuels médiatiques qui diffusent racisme, xénophobie, haines et peurs, le voici qui soudain sort de son calme légendaire : « Écoutez, chaque maison a ses toilettes ou sa fosse sceptique. Ou ses barbares. Que voulez-vous que je dise de plus ! »

Costa-Gavras est donc entré en résistance. Et il termine son chemin de vie comme il l’a commencé, tranquillement mais fermement : en refusant de s’arranger, en ne cédant pas à la fatalité, en ne congédiant pas l’espoir comme le voudrait le monde arrogant des « Tina », ceux qui nous serinent depuis les années 1980 qu’il n’y a pas d’alternative (« There is no alternative ») à l’argent, à la finance, à la marchandise, au profit, à l’avidité, à la concurrence, à la compétition, à la réussite des plus forts, à la détresse des plus faibles, à la guerre de tous contre tous. Et, comme hier, sa résistance utilise l’arme du récit, avec son action et son émotion, le rythme de la première, l’humanité de la seconde. Car bien raconter une histoire n’est-il pas devenu, plus que jamais, un acte subversif dans une époque d’instantanéité et d’oubli, de divertissements superficiels et de faits alternatifs, où la vérité se perd sous le fatras des opinions ?

(La suite est à retrouver dans le livret du deuxième volume de l’intégrale Costa-Gavras)

Les neufs films du second volume de l'intégrale Costa-Gavras Les neufs films du second volume de l'intégrale Costa-Gavras

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