«La Victoire des vaincus» : un livre à propos des gilets jaunes

Aux éditions La Découverte et en librairie ce jeudi 7 mars, « La Victoire des vaincus » est une réflexion sur le mouvement des gilets jaunes, cet événement inédit, inventif et incontrôlable.

Ce livre, dont je suis seul comptable, n’existerait pas sans le travail collectif de la rédaction de Mediapart pour rendre compte de la mobilisation des gilets jaunes. Par ses reportages de terrain, ses enquêtes sociales, ses analyses économiques, ses éclairages politiques et ses entretiens intellectuels, elle s’est efforcée d’en connaître la réalité et d’en comprendre le sens, sans a priori, préjugé ou naïveté.

La Victoire des vaincus (La Découverte, 14 euros) La Victoire des vaincus (La Découverte, 14 euros)
Son titre, La Victoire des vaincus (La Découverte, 14 euros), reprend celui que j’avais donné, en 2016, à l’introduction de mon Voyage en terres d’espoir (Éditions de l’Atelier), hommage au Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier et du Mouvement social fondé par l’historien Jean Maitron.

Un hasard a voulu que ce soit aussi le titre d’un essai de Jean Ziegler, paru en 1988 aux Éditions du Seuil, dédié aux luttes des peuples du Tiers-Monde face aux déceptions des indépendances. Ce n’est donc pas un emprunt mais une complicité, dans le souci partagé de la cause sans frontières des opprimés.

En voici l’introduction, suivie de deux vidéos de débats auxquels sa sortie a déjà donné lieu. 

Le futur de l’événement

La révolte des gilets jaunes est un événement pur : inédit, inventif et incontrôlable. Comme tout surgissement spontané du peuple, elle déborde les organisations installées, bouscule les commentateurs professionnels, affole les gouvernants en place. Comme toute lutte sociale collective, elle s’invente au jour le jour, dans une création politique sans agenda préétabli, où l’auto-organisation est le seul maître du jeu. Comme toute mobilisation populaire, elle brasse la France telle qu’elle est, dans sa diversité et sa pluralité, avec ses misères et ses grandeurs, ses solidarités et ses préjugés, ses espoirs et ses aigreurs, ses beautés et ses laideurs.

Surtout, comme toute rupture de l’ordre établi, de ses immobilismes et de ses certitudes, cette réalité nouvelle ouvre des possibles inconnus. Pour conjurer cet inattendu, les intérêts, positions et conforts qu’il dérange ou menace se sont empressés de l’assigner à un avenir peu enviable. De fait, tout alentour, l’époque lui désigne sa ligne de plus grande pente : l’avènement d’un pouvoir encore plus autoritaire et violent, explicitement nationaliste et identitaire, gouvernant par la persécution de boucs émissaires au nom d’un Nous d’exclusion contre l’Autre, tous les Autres – l’étranger, le migrant, le réfugié, le musulman, le juif, l’arabe, le noir, l’homosexuel, etc.

Quelle qu’en soit la légitimité initiale, cette colère populaire serait donc condamnée à s’égarer, à se perdre et à se renier en aggravant dominations, oppressions et injustices. La défaite des vaincus de toujours, politiquement oubliés et socialement méprisés, serait déjà inscrite au fronton du futur. Il ne resterait plus qu’à en deviner les contours, atours idéologiques et protagonistes partisans dans une confusion générale où l’extrême droite contemporaine mènerait le jeu, tout comme elle est aujourd’hui au pouvoir aux États-Unis, au Brésil, en Hongrie, en Italie… À peine entrevu, l’inédit serait congédié, les nantis confortés dans leurs préjugés et le peuple renvoyé à sa servitude.

Certes, ce scénario catastrophe est possible, et ce livre ne saurait l’exclure tant c’est le propre des temps de crise. « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés. » Il y a longtemps que cette alarme d’Antonio Gramsci, dans ses Cahiers de prison en 1930, m’accompagne pour regarder sans ciller le désastre qui vient dans l’espoir entêté de contribuer à l’empêcher. Populaire, une autre traduction en offre une variante à la fois plus imagée et plus brutale : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres. » 

Mais, étant de ceux qui ne désespèrent jamais d’améliorer le monde, de le rendre plus juste et mieux vivable, Gramsci savait que l’histoire humaine n’est jamais écrite par avance. L’histoire ne fait rien, elle se contente de nous attendre. Elle n’est pas déterminée indépendamment de nous, de ce que nous en faisons ou non, de nos actions ou de nos abstentions. C’est ainsi que, dans ces mêmes Cahiers de prison, en 1933, il s’en prend vertement aux prétentions « scientifiques » de prévoir les événements historiques, notamment celles du marxisme vulgaire alors en vogue dans le mouvement communiste mondial après la révolution russe de 1917.

Croire que l’on peut prédire l’avenir, dit-il en substance, c’est se donner de bonnes raisons de ne rien faire, de ne pas agir, de rester chez soi ou entre soi. « En réalité, on ne peut prévoir “scientifiquement” que la lutte », assène-t-il. Et les moments concrets de celle-ci sont imprévisibles, car résultant « de forces opposées en continuel mouvement, non réductibles jamais à des quantités fixes, puisqu’en elles la quantité devient continuellement qualité ». Autrement dit, « on “prévoit” réellement dans la mesure où l’on agit, dans la mesure où l’on applique un effort volontaire et donc où l’on contribue concrètement à créer le résultat “prévu” ». Dès lors, conclut Gramsci, la prévision n’est pas « un acte scientifique de connaissance » mais « l’expression abstraite de l’effort que l’on fait, la façon pratique de créer une volonté collective ».

Tel est le parti pris de ce livre : le plus sûr moyen de faire advenir les monstres, c’est de leur laisser le champ libre. La révolte des gilets jaunes donnera d’autant plus la main à l’extrême droite xénophobe, raciste et antisémite, nationaliste ou néofasciste, que le camp de l’émancipation lui offrira sans lutter le monopole de la colère et le privilège de la contestation. Mépris de classe, crainte de l’inconnu, refus de l’inédit, peur de possédant, confort de sachant, posture d’avant-garde, crispation de politique professionnel : les mauvaises raisons de ne pas faire le pari de cette colère ont été surabondantes. Entre négation de l’événement et méfiance du peuple, cette désertion revenait à brader l’héritage démocratique et social dont les luttes d’hier, révoltes et révolutions, furent le laboratoire. Comment continuer à s’en réclamer si ce ne sont plus que des mots vides, références mortes et notices nécrologiques, accompagnant une conversion définitive à l’ordre établi, par la résignation à sa prétendue immuabilité et par l’abandon de toute invention d’une alternative ?

Se confronter à l’événement, c’est accepter d’être interpellé par son imprévisibilité, d’être à la fois mis en cause et mis à l’épreuve. C’est ce que soulignait déjà Edgar Morin après Mai 68 dans une réflexion pionnière sur « l’événement-sphynx » : « L’événement est à la limite où le rationnel et le réel communiquent et se séparent. Mais c’est bien dans ces terres limites que se posent les problèmes du singulier, de l’individuel, du nouveau, de l’aléatoire, de la création, de l’histoire… »

Dès lors, des possibles inédits sont entrevus, des changements impensables semblent soudain des évidences, des idées abstraites se transforment en forces concrètes, des utopies deviennent des réalités. Et c’est bien le propre des surgissements populaires qui, régulièrement, mettent l’inédit et l’improbable à l’ordre du jour. Ainsi, pour s’en tenir à quelques exemples de ces dernières années, des Indignados espagnols à l’Occupy Wall Street américain, en passant par la révolution tunisienne qui déclencha les révoltes arabes, sans oublier le Maïdan démocratique ukrainien, les femmes espagnoles dans la rue contre les violences sexistes ou, tout récemment, les manifestations serbes hebdomadaires contre la corruption rejointes par maints surgissements dans les Balkans et en Europe centrale…

Peut-être que cette énième révolte des oubliés de l’histoire dont un gilet jaune est l’emblème sera de nouveau vaincue, allongeant la litanie des occasions manquées, des espérances trahies ou des histoires tragiques. Mais elle n’en aura pas moins déjà inscrit cette inestimable victoire des vaincus, aussi éphémère soit-elle : en imposant leur agenda au débat public, ils sont redevenus acteurs autonomes de leur propre histoire et non plus sujets d’une histoire dont les vainqueurs de toujours seraient les maîtres. En d’autres termes, ils ont déjà entrouvert la porte d’une histoire qui était jusqu’alors cadenassée.

S’efforçant de comprendre avant de juger et, surtout, prenant le contre-pied de la morgue sociale qui s’est donnée à voir et à entendre face à un peuple rabaissé au rang de foule, cet essai cherche donc à approcher l’énigme des gilets jaunes en mêlant l’histoire immédiate et la longue durée. La première révèle un mouvement autrement composite et divers que sa caricature grossière en ligue factieuse d’extrême droite faite par le pouvoir qu’il conteste. Son véritable moteur est une exigence d’égalité sociale et politique où, pour la première fois, la question institutionnelle du présidentialisme français, ce pouvoir d’un seul qui confisque la volonté de tous, est portée par une colère populaire. La seconde l’inscrit dans le passé plein d’à présent des révoltes spontanées et auto-organisées qui ont promu les exigences démocratiques et sociales, notamment au XIXe siècle, en bousculant l’ordre immuable des possédants et des gouvernants. Convoquer l’histoire d’en bas racontée par ces vaincus qui, hier, ont porté les idéaux d’émancipation, c’est aussi interroger l’attitude passive des gauches face à l’inconnu des gilets jaunes alors qu’elles se prétendent dépositaires de cet héritage.

L’avenir n’est pas écrit, et le cours des événements dépendra de l’action ou de l’inaction de celles et ceux qu’ils convoquent. C’est pourquoi ce livre est une alarme face à la fuite en avant irresponsable d’un pouvoir affolé qui, pour se légitimer de nouveau, a choisi de jeter les gilets jaunes dans les bras des forces de l’ombre. Celles qui, aujourd’hui, en France et en Europe, comme à l’échelle du monde entier, entendent remplacer l’égalité par l’identité, le droit de tous par le privilège de certains.

Si cette catastrophe advenait, elle ne serait pas seulement imputable à une présidence dont l’aveuglement et l’entêtement font la courte échelle à l’extrême droite : en seraient aussi responsables tous les tenants d’une République démocratique et sociale qui auront préféré tenir à distance cet inédit qui les déborde et les dépasse, plutôt que de mener la bataille de l’égalité auprès des gilets jaunes.

Sur C à vous (France 5), le mardi 5 mars 2019

Sur France Inter, le samedi 2 mars 2019

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