Edwy Plenel
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Billet de blog 11 déc. 2013

Edwy Plenel
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La nouvelle attaque de Nicolas Sarkozy contre Mediapart

Pour tenter d’échapper aux soupçons de financement illicite par la dictature libyenne avant 2007, sur lesquels plusieurs juges d’instruction enquêtent, Nicolas Sarkozy continue de s’acharner sur Mediapart en violant le droit de la presse, qui garantit la liberté de l’information. Il va sans dire que nous maintenons l’authenticité de toutes nos révélations sur cette affaire, sans doute le dossier le plus accablant pour l’ex-président de la République.

Edwy Plenel
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Pour tenter d’échapper aux soupçons de financement illicite par la dictature libyenne avant 2007, sur lesquels plusieurs juges d’instruction enquêtent, Nicolas Sarkozy continue de s’acharner sur Mediapart en violant le droit de la presse, qui garantit la liberté de l’information. Il va sans dire que nous maintenons l’authenticité de toutes nos révélations sur cette affaire, sans doute le dossier le plus accablant pour l’ex-président de la République.

Pour revenir en politique, comme il en a toujours l’intention, Nicolas Sarkozy a besoin d’être libéré des nombreuses affaires qui l’encombrent et le discréditent. Pour ce faire, tous les moyens sont bons, y compris les plus retors et les plus obscurs.

Débarrassé in extremis de l’affaire Bettencourt, où il n’a finalement pas été renvoyé devant le tribunal malgré des attendus accablants et malgré le renvoi d’Eric Wœrth, trésorier de son parti à l’époque des faits, l’ancien président de la République risque toutefois une mise en cause explicite dans l’affaire Karachi, où se mêlent ventes d’armes et argent noir (lire nos récents articles ici et ). Mais, dans ce dossier, il n’est pas seul ni en toute première ligne, où figure d’abord Edouard Balladur, les soupçons de financement illicite visant sa campagne présidentielle de 1995.

Aussi l’affaire libyenne est-elle le dossier qui l’inquiète le plus. Largement documentés par Mediapart dans une enquête commencée il y a plus de deux ans, à l’été 2011, avec la révélation des documents Takieddine, les faits concernent les liens tissés à partir de 2005 par le plus proche entourage de celui qui était alors ministre de la République avec le régime dictatorial de Mouammar Kadhafi. Voyages fréquents, échanges d’amabilités, visites confidentielles, contrats ébauchés et, pour certains, conclus, allusions explicites à des renvois d’ascenseurs, etc. : mettant en scène, outre Ziad Takieddine, Claude Guéant et Brice Hortefeux, plus proches collaborateurs du ministre Sarkozy, les premières pièces produites par Mediapart, et aujourd’hui aux mains de la justice, plantaient le décor d’une proximité spectaculairement exprimée, au lendemain de l’élection présidentielle de 2007, par la réception fastueuse de Kadhafi à Paris.

Poursuivant son enquête, Mediapart a fini par remonter le fil conducteur de cette surprenante relation franco-libyenne, en suivant, comme toujours, la piste de l’argent. C’est ainsi que nous sommes arrivés, sur la foi de diverses sources et de plusieurs documents concordants, à la conclusion que Nicolas Sarkozy et son équipe avaient bénéficié de financements occultes libyens en vue de la campagne présidentielle de 2007. Notre premier article (lire ici) qui l’affirme, évoquant un montant d’au moins 50 millions d’euros, ne fut, et n’a jamais été, poursuivi par Nicolas Sarkozy. Pas plus que le deuxième (lire là), appuyé sur un document issu des archives de la dictature entretemps déchue de Kadhafi qui n’a fait, et ne fait toujours pas, l’objet d’aucune plainte en diffamation. Depuis nos informations ont été spectaculairement confirmées par France 2 dont le magazine Complément d’enquête a recueilli, en juin dernier, le témoignage du diplomate libyen qui fut l’interprète francophone de Kadhafi, lequel atteste de l’authenticité de notre document et ajoute même des précisions supplémentaires (lire ici notre article du 20 juin).

Mis en cause, qui plus est gravement tant les faits sont lourds d’implications légales et morales, Nicolas Sarkozy était tout à fait en droit, comme n’importe quel justiciable, de nous en demander compte devant un tribunal, en utilisant la seule voie démocratique, celle du droit de la presse, et donc de la plainte en diffamation. Rappelons-le, ce droit n’est aucunement un privilège qui permettrait aux journalistes de ne jamais avoir de comptes à rendre, mais tout au contraire l’affirmation solennelle de la protection d’un droit fondamental des citoyens, celui d’être informé, y compris au détriment des puissants et des puissances établis. Il protège notamment les sources des journalistes, en permettant à ces derniers de se défendre par l’offre de bonne foi, qui complète celle de la vérité des faits rapportés. La bonne foi, c’est-à-dire la légitimité du but poursuivi, le sérieux de l’enquête, le respect du contradictoire, la modération de l’expression et l’absence d’animosité personnelle.

Il va sans dire que Mediapart, comme dans toutes les affaires sensibles qu’il a portées à la connaissance du public, est disposé à relever ce défi d’un débat public, devant un tribunal, sur ses révélations, leur consistance et leur vérité. Mais tel n’est justement pas la voie choisie par Nicolas Sarkozy qui, sans hélas que les autorités judiciaires y trouvent à redire, a choisi de piétiner allègrement le droit de la presse et la liberté de l’information. Il a donc d’abord saisi, juste à la fin de sa présidence, le procureur de la République d’une plainte pour faux et usage de faux visant le seul document libyen de notre article du 28 avril 2012. Une enquête préliminaire a donc été ouverte à la demande du parquet, enquête dont j’ai rendu compte ici même sur ce blog en dénonçant ce détournement de procédure et en précisant que nous avions, de notre côté, déposé plainte pour dénonciation calomnieuse, protestation dont la justice s’est toutefois bien peu souciée.

Or l’enquête préliminaire, menée avec rigueur par la police judiciaire parisienne, n’a pas exaucé les vœux de Nicolas Sarkozy. Et pour cause : les seuls témoins libyens favorables à ce dernier, Bachir Saleh et Moussa Koussa, ont bénéficié de protections occultes françaises, y compris au plus haut niveau de nos services de renseignement, leur permettant d’échapper à la justice de leur pays et, pour le premier, à un mandat d’Interpol. En revanche, tous les autres protagonistes libyens des relations avec la France entre 2005 et 2010 confirment nos informations mais sont hors de portée de la justice française, tenus au secret par les diverses factions constituant les nouvelles autorités libyennes, dans une opacité totale et en violation des droits de la défense. Dépité par l’absence de conclusion favorable à sa plainte de l’enquête préliminaire et soudain rattrapé par le nouveau témoignage formel diffusé sur France 2, Nicolas Sarkozy a donc déposé en juillet dernier une nouvelle plainte pour faux et usage de faux, cette fois avec constitution de partie civile, entraînant l’ouverture automatique d’une information judiciaire.

C’est dans le cadre de cette instruction pour faux et usage de faux, confiée à deux magistrats du pôle financier, René Cros et Emmanuelle Legrand, que j’ai été entendu, le 29 novembre, en qualité de directeur de Mediapart tout comme les deux auteurs de notre enquête, Fabrice Arfi et Karl Laske, l’ont été le 2 décembre. Mis en cause explicitement par la plainte de Nicolas Sarkozy, nous avons été placés sous le statut de témoins assistés, ce qui signifie qu’en l’état actuel du dossier, les deux juges d’instruction estiment qu’il n’y a pas de charges contre nous pouvant légitimer une mise en examen.

Reste que, lors de nos auditions, nous avons émis une protestation solennelle contre ce dévoiement judiciaire, avant de refuser de répondre à toute question sur notre enquête puisque respecter le cadre procédural choisi reviendrait à bafouer le droit de la presse, et à violer le secret des sources pour la bonne et simple raison qu’afin d’établir ou d’infirmer le délit dont ils sont saisis, les juges ne peuvent qu’y porter atteinte. De fait, parmi les questions qui nous furent posées et auxquelles nous avons refusé de répondre, comme à toutes, il y eut celle-ci : Qui vous a remis le document ?

Nous avons notamment rappelé aux juges que les faits révélés par nos investigations libyennes sont aujourd’hui instruits par leurs collègues Serge Tournaire et René Grouman, du même pôle financier, pour des chefs de corruption, blanchiment, trafic d’influence et abus de biens sociaux. Ce sont d’ailleurs ces juges qui ont récemment dévoilé les manipulations policières qui accompagnent les grandes manœuvres sarkozystes contre Mediapart. Ayant placé sur écoutes Brice Hortefeux, ils ont entendu le patron de la police judiciaire parisienne (lire ici sur Mediapart), démis ce mercredi 11 décembre 2013, le prévenir qu’il allait être entendu dans le dossier de faux et usage et lui donner des précisions afin que le bras droit de Nicolas Sarkozy prépare au mieux cette audition.

Nous avons aussi réduit à néant le seul nouveau témoignage dont se prévaut Nicolas Sarkozy, celui d’un ex-opposant à Kadhafi, Jomodé Elie Getty, qui soudain affirme, contre la vérité des faits, nous avoir alertés sur la soi-disant fausseté du document que nous avons produit. Agendas et calendriers en mains, nous avons prouvé aux juges qu’il n’en était rien, comme tous nos lecteurs peuvent s’en rendre compte : Jomodé Elie Getty fut en effet l’un des intervenants du « Live » en direct de Mediapart qui a suivi d’une semaine la publication du document, et à aucun moment il ne s’est alors désolidarisé des informations de Mediapart.

Enfin nous nous sommes étonnés que, dans sa déposition, l’ancien président de la République ait pu se prévaloir d’avoir « demandé que deux juges enquêtent sur ce document » et d’avoir en effet obtenu la nomination de deux magistrats, comme s’il bénéficiait d’un passe-droit lui accordant des privilèges dont ne bénéficie aucune partie civile ordinaire. De plus, nous avons fait remarquer aux magistrats que, dans un lapsus savoureux, Nicolas Sarkozy reconnaît lui-même la vérité de nos informations. « J’ai choisi délibérément de déposer plainte pour faux et usage de faux et recel, et non pas pour diffamation, car la diffamation est un fait faux qu’on allègue », a déclaré sur procès-verbal l’ex-président (et par ailleurs avocat de métier) aux deux magistrats instructeurs. Ce qui signifie donc bien, a contrario, que, dans l’inconscient de l'ex-président, Mediapart a allégué d’un fait vrai… 

Nos avocats, Mes Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman, vont déposer incessamment un mémoire pour contester radicalement cette procédure attentatoire à la liberté de l’information. Ils vont aussi déposer une nouvelle plainte, avec constitution de partie civile, pour dénonciation calomnieuse visant l’ancien président de la République. Mediapart va continuer ses investigations libyennes et vous promet, d’ici quelques temps, de nouvelles informations à ce sujet. Et nous restons aussi sereins et déterminés que nous le fûmes, il y a un an, durant l’affaire Cahuzac, malgré les manœuvres et les diversions, y compris médiatiques. Cette fois, le Journal du Dimanche, trop occupé sans doute à la défense de Serge Dassault (voir la dernière chronique de Didier Porte), a cédé la place à Vanity Fair dont un article récent, en violation des règles élémentaires du métier (et notamment du contradictoire, Mediapart n’ayant pas été contacté par son auteur), se fait le relais complaisant de Nicolas Sarkozy, non sans erreurs factuelles sur le déroulement de cette obscure séquence judiciaire. 

Mediapart maintient la vérité de ses informations, le sérieux de son enquête et l’authenticité de ses documents. Et Mediapart ne se fera jamais le complice d’une atteinte aux principes que tout journaliste digne de ce nom devrait défendre, ceux du droit de savoir, de la liberté de l’information et de la protection des sources. Même s’il nous fallait subir, demain, les conséquences d’une justice instrumentalisée par de misérables manœuvres politiciennes. Nous savons que, dans une telle éventualité, nos lecteurs seront à nos côtés.

> Lire aussi larticle de Fabrice Arfi et Karl Laske: Libye: Sarkozy en difficulté devant la justice

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