Presse : sur elysee.fr, petit exercice de servitude volontaire

Ne pas savoir dire non est le premier pas vers la servitude. Une servitude volontaire, comme l'expliquait La Boétie au XVIe siècle, montrant que le pouvoir d'un seul repose toujours sur la lâcheté du plus grand nombre.

Ne pas savoir dire non est le premier pas vers la servitude. Une servitude volontaire, comme l'expliquait La Boétie au XVIe siècle, montrant que le pouvoir d'un seul repose toujours sur la lâcheté du plus grand nombre. Les actuels Etats généraux (présidentiels) de la presse française illustrent cette mécanique de soumission jusqu'à la caricature. Sans même le souci des apparences comme le montre un détour par le site de la présidence de la République, www.elysée.fr.

Œuvre de jeunesse d'Etienne de La Boétie (1530-1563), le Discours de la servitude volontaire est un réquisitoire contre toutes les mystiques unitaires dont le propos survit à sa cible d'époque, la tyrannie monarchique, pour viser aussi bien les suivismes moutonniers et abdications piteuses devant nos tyrannies modernes suscitées par la quête d'un Grand Un dominateur – le Président, par exemple. L'autre titre de cette ode à la liberté en dit d'ailleurs bien le mot d'ordre : Contr'un.

La presse, du moins ses patrons, ses notabilités et ses hiérarques, n'a donc pas su dire non à des Etats généraux sous férule présidentielle. Des Etats généraux organisés, planifiés, contrôlés et, finalement, arbitrés par l'Elysée. Du coup, la servitude volontaire ne sauve même plus les apparences. Et c'est ainsi qu'elle s'affiche complaisamment sur le site de la présidence de la République.

On aurait pu penser que des Etats généraux au service d'une liberté – la libre expression des opinions, la libre publicité des informations –, qui plus est d'une liberté par essence distante du pouvoir exécutif, veilleraient à sauver leur façade et à préserver leur apparence. Et que les journalistes sollicités par la présidence pour les animer et les cautionner se diraient que, tout de même, à leur place et dans leur rôle, ils ne pouvaient franchir cette ligne jaune qui sépare le contre-pouvoir du pouvoir en acceptant cette humiliation : jouer les faire-valoir multimédia sur un site qui, depuis un an et demi, n'est plus celui de la présidence de la République, mais celui de l'homme qui en a fait son territoire privé, Nicolas Sarkozy.

Chacun peut aller y voir par soi-même. Mais, au cas où une soudaine prise de conscience entraînerait des modifications, autant prendre date. Voici donc une visite guidée en forme de décryptage, au fil de captures d'écran.

Le site de l'Elysée donc, où le visage du Grand Un sarkozyen est omniprésent : 

... et où les Etats généraux (présidentiels) de la presse sont, en deuxième écran, une entrée parmi d'autres, lesquelles sont toutes à la gloire de l'œuvre sarkozyste :


 Donc les Etats généraux, c'est ici, sur www.elysee.fr: 

Puis le sous-site élyséen, même maquette, même déclinaison, même présence sarkozyenne, dédié aux Etats généraux :



... où, après les quatre chefs de pôles (Arnaud De Puyfontaine, François Dufour, Bruno Frappat, Bruno Patino), chacun, à la rubrique "Experts", y va de son compliment (courtisan) et de sa supplique (boutiquière), notamment les otages utiles que sont les représentants de la presse supposée distante, du directeur de L'Humanité à celui du Monde, en passant par celui de Libération:

 

 

 


On notera l'absence significative des amis les plus actifs et les plus intéressés du président dans cette opération — ni Arnaud Lagardère, ni Vincent Bolloré, ni Martin Bouygues, ni Serge Dassault, ni Bernard Arnault ne s'expriment dans ces vidéos alibis. Ils ont, eux, cet avantage d'être déniaisés : ils savent que cela se passe ailleurs, en coulisses et entre amis. 

Depuis la récente lettre ouverte de Mediapart aux Etats généraux (à lire ici), où nous soulignons l'absence de transparence de ces Etats généraux, de leur déroulement comme de leur procédure, deux semaines après leur ouverture présidentielle et trois mois après leur annonce, on sent cependant une certaine agitation du côté des scénaristes et metteurs en scène de ce jeu de dupes. Il est vrai que, depuis, le tiers état journalistique donne des signes de rébellion : le Forum des sociétés de journalistes vient ainsi de faire connaître son refus de les cautionner (lire son communiqué ici)

Du coup, voici qu'on annonce des retransmissions télévisées en direct d'auditions devant l'un des groupes de travail sur la chaîne Public Sénat, chaîne dont le président est Jean-Pierre Elkabbach, symbole de ce journalisme de gouvernement très français dont les présidents de la République successifs, de Giscard à Sarkozy, en passant par Mitterrand, n'ont jamais eu à se plaindre. Or ce zèle de dernière minute est l'occasion de poser aux participants à ces Etats généraux une question de cours ou un cas d'école, comme l'on voudra.

Jean-Pierre Elkabbach cumule en effet une éminente fonction de service public (la chaîne de l'une de nos deux assemblées parlementaires), avec une longue activité professionnelle au service d'un groupe privé dont les intérêts sont au cœur de notre sujet: le groupe Hachette-Lagardère, opérateur de la distribution via les NMPP, premier éditeur de magazines, propriétaire d'un bouquet de chaînes TV, d'innombrables sites web, d'une radio nationale, Europe 1 — dont Elkabbach était il y a peu le président —, actionnaire décisif du Monde et, chacun le sait, en attente impatiente d'une chaîne de télévision généraliste et nationale.

Que dit de ce mélange des genres le premier pôle de ces Etats généraux, celui sur les métiers du journalisme, présidé par Bruno Frappat ? Est-il admissible qu'un journaliste puisse, d'un côté, prétendre servir la représentation nationale et, de l'autre, servir les intérêts d'un groupe privé ? N'est-ce pas là qu'il faut aussi, sinon surtout, aller chercher la crise de notre presse, la perte de confiance et le discrédit croissant auprès du public ?

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