La liberté de la presse suppose le pluralisme des médias. Et, dans ce registre, un journal et un parti ne sont pas logés à même enseigne. La fausse symétrie invoquée par le Front national pour justifier son boycott de Mediapart est bien une atteinte à un droit fondamental comme l'a souligné le Forum des Sociétés de journalistes.

Troublée et confuse, hésitante et incertaine, notre époque de transition, où le sursaut souhaitable est au défi d’une catastrophe possible, s’accompagne d’une perte des repères. Ainsi quelques abonnés nous reprochent de monter inutilement en épingle la décision du parti d’extrême droite d’interdire ses réunions publiques aux journalistes de Mediapart, au prétexte que sa candidate, Marine Le Pen, n’est pas conviée à nos opérations mensuelles « Mediapart2012 » organisées autour de l’alternance à la présidence actuelle.

Sans doute ce différend est-il secondaire par rapport à tous les autres grands sujets du moment traités par Mediapart, de la crise sociale grecque à ses enjeux européens, en passant par le bilan de Nicolas Sarkozy ou le quotidien des quartiers populaires – énumération sommaire au regard de la richesse croissante de notre journal en ligne. Pourtant, sur le fond, cette affaire n’est pas si picrocholine : elle dévoile en effet la vérité politique du Front national qui, loin d’avoir changé avec Marine Le Pen, reste la formation anti-démocratique et anti-républicaine qu’il fut avec son père, Jean-Marie, à sa tête.

Rappelons d’abord les faits qui, dans cette polémique, sont grossièrement travestis par le FN. Les voici, résumés en quatre points :

1. Mediapart, loin de censurer ou d’exclure le Front national, le couvre et le traite, comme toutes les formations politiques et sensibilités partisanes. A tel point que notre enquête sur la difficile collecte des parrainages d’élus (à lire ici) a été plusieurs fois citée par sa candidate. De plus, seul journal librement participatif, Mediapart accueille sans censure préalable toutes les opinions et réactions de ses abonnés, fussent-ils favorables au FN, à la seule condition qu’ils respectent notre charte éditoriale.

2. Mediapart, dans le cadre de l’élection présidentielle, a décidé d’organiser une fois par mois, à partir de janvier 2012, un événement exceptionnel, diffusé en direct en partenariat avec Dailymotion. Construit en quatre temps , de 17h à 22h, avec des entretiens, des témoignages et des débats, « Mediapart2012 » se termine avec l’interpellation d’un(e) candidat(e) par notre rédaction. Quatre rendez-vous ont été prévus d’ici le premier tour (le 27 janvier, le 23 février, le 23 mars, le 13 avril).

3. Mediapart a décidé de consacrer ces rencontres aux conditions de l’alternance à la présidence actuelle et de l’alternative qui pourrait en découler. C’est un choix éditorial, cohérent avec les positions de notre journal qui ne souhaite pas la réélection de Nicolas Sarkozy, tenant d’une droite extrême qui multiplie les emprunts et passerelles avec l’extrême droite. De façon logique, il nous a conduit à inviter successivement François Bayrou, Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon et François Hollande, c’est-à-dire les principaux candidats de la gauche et celui du centre.

4. Le Front national s’est d’abord emparé de cette décision pour se victimiser en la caricaturant : criant à la censure, ce qui est un mensonge pur et simple, il a fait semblant d’ignorer que nombre de journaux ont, depuis toujours, choisi de ne pas interviewer les dirigeants du Front national (lire ici notre enquête). Puis, après un certain délai, le FN a fait savoir que, désormais, il boycotterait les journalistes de Mediapart, leur interdisant ses réunions publiques et interdisant à ses militants de répondre à leurs questions (lire ici le billet de François Bonnet, notre directeur éditorial). Ce qui fut fait, samedi 18 février, aux portes de la Convention du FN à Lille dont l'entrée a été interdite à nos deux envoyées spéciales (lire là leur article)

C’est ici que le débat change de nature, et qu’aucun républicain ne peut y rester indifférent. Jusqu’alors, il ne s’agissait que d’une polémique mise en scène par un parti politique pour se poser en victime des médias, avec autant d’habileté manœuvrière que de mauvaise foi. En revanche, la décision d’interdire, y compris physiquement, aux journalistes de Mediapart de faire normalement leur travail sur un parti politique en campagne électorale est une atteinte portée au droit à l’information.

Ce n'est pas un privilège des journalistes qui est en cause, mais un droit fondamental des citoyens. La symétrie invoquée par le Front national n’a aucune pertinence : un journal et un parti ne relèvent pas des mêmes catégories. Le premier veut informer, le second veut gouverner. Qui dit information dit pluralisme : pluralisme des médias, de leurs choix éditoriaux, de leurs opinions. Qui dit gouvernement dit contrôle : droit de regard des citoyens, droit de critique des médias, droit d’accès à l’information publique.

La liberté de l’information n’est pas l’uniformité : Mediapart est pleinement dans son droit de choisir ce qu’il couvre, comment il le fait, avec quelle priorité, etc. Mais la liberté de l’information suppose aussi le libre accès de tous au débat public : le Front national n’est pas dans son droit quand il interdit à des journalistes, en raison de leurs opinions supposées, de couvrir les événements publics qu’il organise en vue, éventuellement, de conquérir le pouvoir. Bref, nous avons le droit de ne pas interviewer Marine Le Pen mais le FN n'a pas le droit d'interdire ses réunions publiques à nos journalistes.

Tous ceux qui relativisent, minimisent ou acceptent la fausse symétrie invoquée par le Front national enterrent, peut-être sans s’en apercevoir, les principes fondamentaux du droit des citoyens à une information pluraliste sans laquelle il n’y a pas de démocratie authentique. Au nom du pluralisme de l’information, un journal est maître de ses choix éditoriaux. Au nom de ce même pluralisme, un parti ne saurait être maître des journalistes qui le couvrent.

Imaginez que, demain, chaque parti politique fasse le tri des journalistes qui lui plaisent ou lui déplaisent, interdisant aux seconds de suivre ses activités. C’en serait alors fini de la libre information des citoyens qui suppose un pluralisme médiatique garantissant leur libre choix. Lequel libre choix suppose également une diversité d’approches journalistiques, de choix éditoriaux et d’opinions exprimées. Mettre sur un pied d'égalité un journal et un parti, considérer que les partis pris de l'un justifieraient les exclusions de l'autre, c'est transformer la liberté de l'information en une opinion comme une autre, relative et accessoire. C'est ne plus la considérer comme un principe démocratique fondamental qui suppose la liberté de critique et de choix vis-à-vis des partis politiques.

Nous sommes donc au cœur de ce qu’est la démocratie, comme l’a d'ailleurs fermement énoncé le Conseil constitutionnel de la République française. Au nom de la « libre communication des pensées et des opinions » proclamée par l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, plusieurs de ses décisions ont fait du pluralisme un « objectif de valeur constitutionnel » d’où ont découlé diverses contraintes et obligations afin de garantir un véritable « droit du public à l’information ».

Concernant la presse écrite, la décision des 10-11 octobre 1984 du Conseil constitutionnel considère que « la libre communication des pensées et des opinions ne serait pas effective si le public auquel s’adressent ces quotidiens n’était pas à même de disposer d’un nombre suffisant de publications de tendances et de caractères différents ». « En définitive, ajoutait-il, l’objectif à réaliser est que les lecteurs, qui sont au nombre des destinataires essentiels de la liberté proclamée par l’article 11 de la Déclaration de 1789, soient à même d’exercer leur libre choix ».

Concernant la communication audiovisuelle, la décision du 18 septembre 1986 pose que « le pluralisme des courants d’expression socioculturels est en lui-même un objectif de valeur constitutionnelle » et que « le respect de ce pluralisme est une des conditions de la démocratie ». Les citoyens, insistait le Conseil, doivent pouvoir « exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics puissent y substituer leurs propres décisions ».

Défendant « le rôle indispensable de chien de garde » du journaliste en démocratie, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme a radicalement conforté ces principes indissociables de liberté et de pluralisme en soulignant que « la liberté de la presse fournit à l’opinion publique l’un des meilleurs moyens de connaître et de juger les idées et attitudes des dirigeants ». C’est ainsi qu’elle exige « une plus grande tolérance » de la part des responsables politiques vis-à-vis de la presse, de ses critiques et de ses jugements : « Les limites de la critique admissible sont plus larges à l’égard d’un homme politique que d’un simple particulier : à la différence du second, le premier s’expose inévitablement et consciemment à un contrôle attentif de ses faits et gestes tant par les journalistes que par la masse des citoyens ».

C’est donc ce contrôle attentif que le Front national voudrait aujourd’hui entraver. Les explications données par ses dirigeants aux journalistes de Mediapart montrent d’ailleurs que ce qui les dérange n’est évidemment pas notre non-invitation de Marine Le Pen qui n'est qu'un prétexte, mais tout au contraire notre couverture critique du FN, illustrée récemment par notre contre-argumentaire sur son programme (retrouvez ici nos vingt fiches pédagogiques).

Nul hasard sans doute si, en ce domaine, le Front national partage avec la présidence sortante une même défiance pour la critique et l’irrévérence journalistiques. Après tout, Nicolas Sarkozy est aujourd’hui entouré, de Patrick Buisson (lire ici et ) à Guillaume Peltier (lire ici), par des conseillers formés à cette école anti-républicaine et anti-démocratique qu’est l’extrême droite. Leur point commun est l’instrumentalisation des médias qu’ils veulent soumettre à des agendas partisans, en ruinant leur indépendance par le suivisme et leur indocilité par le conformisme.

Mediapart s’y refuse, et c’est pourquoi nous les dérangeons.

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Post-scriptum n°1 (ajouté le 19 février): sous le titre Scandaleuse censure du FN contre des journalistes de Mediapart, le Syndicat national des journalistes CGT (SNJ-CGT) a diffusé le communiqué suivant:

« Le Front national, qui tente de se présenter comme un parti acceptable et démocratique, vient de révéler sa vraie nature en interdisant aux journalistes de Mediapart de pouvoir participer à la convention présidentielle de Marine Le Pen. Le FN a inventé l’apartheid vis-à-vis des journalistes en censurant les medias qui lui déplaisent. Le parti lepéniste est clair : "Ils ne veulent pas recevoir Marine (Le Pen) en disant que ce n'est pas une candidate républicaine, donc on applique leur consigne. C'est un média partisan et anti-FN. Ils ont décidé de nous boycotter, donc ils ne sont pas les bienvenus", selon Alain Vizier, directeur des relations-presse de la campagne de Marine Le Pen dans une déclaration à l’AFP. Pour le SNJ-CGT, cette attitude du FN constitue une atteinte intolérable à la liberté des journalistes de pouvoir faire leur métier et de pouvoir couvrir un événement indépendamment de la ligne éditoriale du media incriminé. Mme Le Pen se trompe d’époque et de pays. Nous ne sommes pas en Hongrie sous le joug du populiste Horvath et de ses lois liberticides. C’est pourquoi nous appelons les journalistes et leurs syndicats à ne pas laisser faire. »

 

Dans le même communiqué, le SNJ-CGT s'étonne également du refus de Marine Le Pen de débattre avec le candidat du Front de Gauche, Jean-Luc Mélenchon, sur France 2, le 23 février, ce refus témoignant, selon le syndicat, d'une attitude similaire où le parti d'extrême droite entend imposer son «diktat» aux journalistes du service public.

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Post-scriptum n°2 (ajouté le 20 février): le Forum des Sociétés de journalistes, qui rassemble trente-quatre sociétés de journalistes, a diffusé un communiqué intitulé Quand le FN sélectionne les journalistes, dont voici le texte intégral:

Le Forum des Sociétés de journalistes condamne l’attitude du Front national qui a interdit, ce week-end, au Grand Palais de Lille, l’accès à sa convention à nos confrères de Mediapart. Cette sélection des médias est une atteinte à la liberté de la presse.

Aucun parti, lancé dans une campagne qui a pour but l’élection suprême, la plus importante pour notre pays, n’a le droit, quels que soient les différends qui l’opposent à un média, de lui interdire de suivre ses débats publics. Sauf à ne vouloir accepter, à terme, que des journalistes qui lui sont favorables ce qui en dit long sur sa vision du rôle de la presse dans notre démocratie.

Le Forum des SDJ rassemble les trente-quatre sociétés de journalistes suivantes: l'AFP, L'Alsace, Capital, Courrier Cadres, Les Echos, Elle, L'Equipe, L'Etudiant, Europe 1, L'Express, Le Figaro, France 24, l'Humanité, I-télé, Le Journal du Dimanche, Libération, Livres Hebdo, Le Progrès de Lyon, Marianne, Midi libre, Le Monde, Le Monde interactif, Le Nouvel Observateur, Paris Match, Mediapart, Le Point, Le Quotidien du médecin, Radio France, Radio France internationale, RTL, Sciences et Avenir, Télérama, TF1, La Tribune, La Vie.

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