Mediapart honoré en Algérie par le prix Omar Aourtilane

J’ai reçu à Alger, le week-end dernier, le treizième prix international Omar Aourtilane de la liberté de la presse. Ce prix porte le nom – transcrit également en Ourtilane ou en Ouartilane – du journaliste co-fondateur et rédacteur en chef du quotidien arabophone El Khabar, assassiné en 1995. En l’acceptant au nom de Mediapart, je l’ai dédié à l’amitié entre les peuples algérien et français.

J’ai reçu à Alger, le week-end dernier, le treizième prix international Omar Aourtilane de la liberté de la presse. Ce prix porte le nom – transcrit également en Ourtilane ou en Ouartilane – du journaliste co-fondateur et rédacteur en chef du quotidien arabophone El Khabar, assassiné en 1995. En l’acceptant au nom de Mediapart, je l’ai dédié à l’amitié entre les peuples algérien et français.

Créé en 1990, au début de l’ouverture démocratique algérienne et à la veille de la décennie noire qui suivra l’interruption du processus électoral, le journal El Khabar s’est imposé comme le quotidien algérien de référence en langue arabe. Ne serait-ce que par son titre – El Khabar signifie « la nouvelle » –, il affiche son positionnement d’abord informatif. Aujourd’hui dirigé par Cherif Rezki et toujours contrôlé par des journalistes, il revendique une indépendance éditoriale qu’exprime ce prix annuel, organisé avec la Fondation Omar Aourtilane, animée par Zakia Aourtilane, la veuve du journaliste assassiné.

L’an dernier, le prix Omar Aourtilane avait distingué une figure médiatique de la révolution tunisienne, le blogueur Sofiane Chourabi qui, selon le communiqué du jury, « a dignement incarné l’aspect professionnel ainsi que l’engagement manifesté par le journaisme issu des nouvelles technologies de l’information en Tunisie dans la résistance contre l’arbitraire imposé à toutes les formes de liberté par le régime de Ben Ali ». Une façon aussi de saluer, depuis l’Algérie, « la Tunisie, pays pionnier des récents changements démocratiques dans l’espace arabe ».

Présidé par Ahmed Bedjaoui, professeur des universités qui, pour le grand public algérien, est en quelque sorte le « Monsieur cinéma » national, le jury qui attribue le prix Omar Aourtilane est international, composé de Giuliana Sgrena (Italie), Ahmed Boughaba (Maroc), Yahya Chakir (Jordanie) et de trois Algériens, Zoubir Souissi, Nacer Djabi et Ali Djerri. Ses délibérations ont lieu le 3 mai, à l’occasion de la journée internationale de la liberté de la presse, mais la remise du prix se fait à l’automne, autour de la date anniversaire de la mort d’Omar Aourtilane, le 3 novembre 1995.

Décrit par ses confrères et ses proches comme un modèle d’intégrité, de rigueur et de modestie, ce dernier n’avait rien voulu changer à ses habitudes de vie alors qu’Alger vivait une vague de terrorisme dont journalistes et intellectuels étaient les cibles privilégiées. Tenant ferme le cap de la liberté de l’information, du pluralisme des opinions et du droit de savoir des citoyens, il fut assassiné, un matin d’automne, au pied de la cité populaire où il habitait. Plusieurs dizaines de journalistes algériens ont ainsi payé de leur vie, pour la plupart à Alger, entre 1993 et 1997, leur refus de l’intégrisme et de l’intolérance.

Dans le communiqué lu lors de la cérémonie de remise du prix, dans les salons de l’hôtel Al Aurassi d’Alger, le jury explique avoir décidé à l’unanimité de m’attribuer ce prix, distinguant ainsi, souligne-t-il, « le co-fondateur du site en ligne Mediapart ». « Cette distinction, poursuit-il, se veut une reconnaissance pour la carrière exemplaire du journaliste, qui a su garder son indépendance d’esprit et pour l’engagement qu’il a démontré dans la recherche d’une presse d’investigation libre de toute forme de pression économique ou politique. Dans le climat de désinformation qui parfois sévit dans un monde en pleine mutation, le jury a voulu, à travers ce prix, honorer la contribution du journaliste au développement d’une presse proche des idéaux de liberté à la fois des citoyens et des peuples opprimés ».

Dans une profession qui se doit d’être au service du public et à distance du pouvoir, il y a toujours quelque embarras devant les honneurs et les distinctions. Outre l’exception évidente d’une reconnaissance par des pairs journalistes, entre égaux en somme, il y avait d’autres raisons, plus profondes, d’accepter avec émotion ce prix. D’abord parce que l’Algérie, où j’ai vécu de 1965 à 1970, m’a fait ce que je suis, son peuple m’enseignant, tout comme celui de la Martinique de mon enfance (lire ce billet de 2009 sur un autre prix), le souci de la justice et du monde dans le refus des dominations et des oppressions.

Ensuite parce que, par ce choix qui me dépasse, c’est la presse algérienne, emmenée par El Khabar, qui adresse un message de fraternité à la presse française en cette année du cinquantenaire d’une indépendance chèrement conquise et en ces temps où, hélas, jusque dans nos médias, l’intolérance, la xénophobie et l’islamophobie font ici des ravages. Dans mon propos de remerciement tout comme dans les interviews que j’ai accordées, j’ai souligné à la fois cette dette algérienne d’hier et cet espoir, pour demain, d’une nouvelle amitié entre deux pays et deux peuples qui ont partie liée.

La statue en bronze qui m’a été remise pour ce prix symbolise un hirondelle, dont les lignes épurées mêlent force et sérénité. A quelques semaines du voyage très attendu de François Hollande en Algérie, prévu les 19 et 20 décembre, cette hirondelle ne fera sans doute pas le printemps, comme le dit le proverbe. Mais peut-être est-elle le signe annonciateur qu’une nouvelle page va enfin s’écrire entre la France et l’Algérie, dans la vérité de l’histoire et la réconciliation des mémoires, comme y invitait l’appel lancé le 17 octobre 2011 par Mediapart et l’association Au nom de la mémoire – appel signé, à l’époque, par François Hollande et Jean-Marc Ayrault (retrouver ici cet appel, là mon article Pour une fraternité franco-algérienne, et là les vidéos de notre soirée événement pour le cinquantenaire de l’indépendance).

Je l’espère en tout cas, du fond du cœur. Avant de terminer mon mot de remerciements par ce souhait, j’avais rappelé ce qui nous rassemble, journalistes de tous les pays, et que j’ai, le lendemain, développé à l’université, lors d’une conférence devant les étudiants de l’Ecole nationale supérieur du journalisme d’Alger, dirigée par Brahim Brahimi (en vidéos ici). A savoir le devoir de vérité, quoi qu’il en coûte, cette exigence des vérités de fait sans lesquelles il n’est pas de démocratie d’opinion authentique. Les épreuves qui, familialement, m’ont formé, dans la solidarité avec les peuples colonisés en lutte pour leur souveraineté, étaient traversées par cet enjeu vital : dire au grand jour ce que cachait la raison d’Etat, réveiller les consciences par le scandale de la révélation.

Epreuve morale, quand la gangrène de la torture était au cœur de la République, la guerre d’Algérie nous l’a durablement appris. J’ai donc cité ce propos du mathématicien Laurent Schwartz, en prologue à L’affaire Audin de l’historien Pierre Vidal-Naquet : « S’il est partisan, c’est seulement de la vérité ». Et j’ai aussi évoqué cet avertissement de l’écrivain chrétien François Mauriac, en 1954, face à la barbarie née de l’aveugle négation de l’autre produite par la situation coloniale : « Je doute s’il existe un crime d’indiscrétion. Mais il existe un crime de silence. Le jour du règlement de comptes, nous ne serons pas accusés d’avoir parlé mais de nous être tus ».

Ce à quoi, dans la double épreuve sanglante subie par l’Algérie en un demi-siècle, fait écho ce cri du journaliste et écrivain Tahar Djaout, victime en 1993 d’un attentat islamiste, comme le sera, deux ans après, Omar Aourtilane : « Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors, dis et meurs ».

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Post Scriptum : J’ai découvert, sur place, à Alger, que le prix Omar Aourtilane n’avait pas qu’une haute valeur symbolique, mais qu’il était, de plus, superbement doté : rien moins qu’un montant d’un million de dinars. En Algérie, c’est une petite fortune : par exemple, à peu près le salaire annuel d’un professeur d’université. J’ai donc dit au président du jury et au directeur d’El Khabar que je souhaitais offrir cette somme en Algérie même, à une ou des associations liées aux causes qui nous rassemblent : la liberté de la presse et la fraternité franco-algérienne. Dès que le ou les bénéficiaires seront connus, je l’indiquerai ici.

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