Breton d'outre-mer, Breton du Tout-Monde

Pour mieux le comprendre, il faut parfois regarder son pays comme si on n'en était pas. En se décalant et en se décentrant. Entre passé et présent, la Martinique fut pour moi, ces derniers jours, ce pas de côté. Ou plutôt cette leçon de choses, tant cette île infinie m'enseigne depuis longtemps ce qu'est l'identité: non pas une racine, mais une relation.

Pour mieux le comprendre, il faut parfois regarder son pays comme si on n'en était pas. En se décalant et en se décentrant. Entre passé et présent, la Martinique fut pour moi, ces derniers jours, ce pas de côté. Ou plutôt cette leçon de choses, tant cette île infinie m'enseigne depuis longtemps ce qu'est l'identité: non pas une racine, mais une relation.

Alain Plénel, mon père, est breton. Si breton qu'il connaît la langue, la lit et la parle. Breton de plusieurs Bretagne puisque né à Lannion, ayant grandi à Rennes et, à la vérité, du Morbihan. Et, cependant, il a reçu, le 12 décembre 2009, à la Martinique, le prestigieux Prix Carbet de la Caraïbe, à l'unanimité d'un jury international présidé par le poète Edouard Glissant, jury qui compte un autre Martiniquais, l'écrivain Patrick Chamoiseau. Cette distinction inattendue a précédé d'une semaine les commémorations, à Fort-de-France, des événements de décembre 1959 pour lesquels il fut invité comme « grand témoin», recevant un hommage bouleversant d'une Martinique qui l'accueille sans réserve dans sa propre mémoire. On trouvera, sur Kadyotv, ici un reportage sur la marche aux flambeaux et là une vidéo de l'intervention d'Alain Plénel, le 21 décembre 2009, à l'Atrium de Fort-de-France, devant une salle comble.

Comme l'a expliqué Edouard Glissant dans un entretien à France-Antilles, l'honneur qui lui est fait distingue, cinquante ans après, l'attitude d'un homme sans parti, d'un simple individu en somme, dont la prise de position solitaire rencontra alors l'aspiration profonde de tout un peuple au respect et à la dignité. Alors haut fonctionnaire de l'éducation, il fut révolté par la violente répression coloniale des émeutes de décembre 1959, ce qu'il appela à l'époque « les Trois Glorieuses du peuple martiniquais », solidarité qui lui valut une persécution administrative et policière durable. Ayant reçu en son nom le Prix Carbet, puis n'ayant pu résister au désir filial de revenir pour être à ses côtés, une semaine plus tard, je me suis interrogé sur ce que cet itinéraire, le sien, de passion et d'engagement, nous apprenait sur l'identité.

Ce Breton, et toute sa famille avec lui, a été profondément transformé par la rencontre antillaise. Sans pour autant qu'il en vienne à oublier d'où il venait. D'une fin de terre continentale à un morceau d'archipel volcanique, ce coup de foudre aura déterminé une vie, au point qu'il n'est pas excessif de dire que l'imaginaire caraïbe a enseigné les Plenel. Il nous a appris les vertus du déplacement, de ce décentrement du monde qui renverse les perspectives identitaires. Il nous a intuitivement fait comprendre les ravages des universalités dominatrices, les potentialités des diversités créatrices, cette idée, au fond, que l'humanité a d'abord en commun ses différences. Et que ce n'est qu'en les admettant, en les respectant et en les accueillant, qu'elle peut s'inventer des unités nouvelles, tissées de libertés, d'égalités et de fraternités.

« L'identité est d'abord un être dans le monde, un risque avant tout qu'il faut courir », écrivent Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau dans Quand les murs tombent (Editions Galaade/Institut du Tout-Monde), le superbe manifeste qu'ils ont publié, dès l'automne 2007, contre ce scandale français : l'association de l'immigration et de « l'identité nationale » dans un même ministère. De longue date, Glissant a forgé le concept vital dont l'histoire qui m'a façonné témoigne : l'identité-relation, par opposition aux identités à racines uniques qui s'étiolent, se racornissent et se nécrosent. Le Tout-Monde glissantien est animé d'un tremblement océanique qui ébranle, transforme et métamorphose les identités sans jamais les dissoudre, en les entrecroisant à la manière de lianes, en les invitant à un mouvement infini à la façon des palétuviers, ces arbres dont les branchages font des racines et qui s'avancent ainsi, plongeant de branches en branches, arpentant des lieux de rencontres et de hasards au bord des mers et des fleuves tropicaux.

Deux membres du jury du Prix Carbet venaient de New York, où ils sont universitaires, le trinidadien Michael Dash et le malien Manthia Diawara, et j'ai alors repensé à une autre histoire de déplacement, symbole de liberté et d'émancipation : cette Statue de la Liberté qui trône en face de New York. Cadeau tricolore à l'Amérique, Miss Liberty fut d'abord parisienne, imaginée par le sculpteur Bartholdi, un ancien compagnon de Garibaldi dont les chemises rouges rêvaient de fraternité universelle. Mais il est, en France, d'autres statues de la Liberté, par exemple à Gourin, en Bretagne. Cette statue-là trône sur la place centrale de cette ville du Morbihan, à une petite centaine de kilomètres de Vannes et moitié moins de Quimper, sur le flanc sud des Montagnes noires. Elle témoigne du lien plus que centenaire qui unit cette terre bretonne aux Etats-Unis et, plus particulièrement, à New York. On prétend qu'il y a aujourd'hui, en Amérique, bien plus de descendants de Gourinois et de Gourinoises que Gourin ne compte aujourd'hui d'habitants, soit moins de 4500.

L'empreinte de cette émigration bretonne est si durable qu'il y eut même une fille de Gourinois parmi les victimes du 11 Septembre. C'est bien sûr une histoire de mondialisation – la première, celle qui accompagna la deuxième révolution industrielle (l'invention de l'électricité, après celle de la machine à vapeur) et mit en mouvement peuples et nations, créant au lointain des empires coloniaux et suscitant en Europe des migrations misérables. Au regard de nos préjugés d'aujourd'hui, les rôles sont inversés : pauvres, démunis, laissés-pour-compte, affamés même, les Bretons sont ici les travailleurs immigrés, fuyant la misère, cherchant du travail, prêts à assumer n'importe quelle tâche, sans aucune qualification, sans autre métier que l'expérience de la terre, analphabètes, incultes et ignares selon la vulgate des nantis, ne se faisant pas comprendre puisque ne parlant pas la langue – certes pas l'anglais, mais le français non plus –, baragouinant en somme comme le dit bien ce mot qui signifie mal parler et dont l'origine rappelle que nos migrations furent d'abord intérieures – « baragouiner » naît de l'association du pain (bara) et du vin (gwin) que demandaient, dans leur langue, les Bretons miséreux qui louaient leur force de travail à la ville où le français était la langue dominante. 

De Gourin, cette évasion vers le rêve new-yorkais aurait commencé en 1880 et se serait accélérée à partir de 1901, avant de reprendre dans les années 1950. On ne le sait plus, mais à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, la Bretagne est une terre délaissée et méprisée. Le 17 janvier 1903, Le Petit Journal titre sur « La misère en Bretagne », et le 23 janvier remet ça, mais en forçant la note : « La famine en Bretagne ». Dialectique du prochain et du lointain : le titre qui précède évoque « l'industrie européenne au Japon »... Les premiers émigrés gourinois sont donc partis pour s'inventer un avenir en fuyant une terre ingrate d'où il semblait banni. Puis, en 1901, Michelin achète à Milltown (New Jersey) une usine de caoutchouc dans laquelle il transfère en bloc des ouvriers gourinois de ses usines clermontoises. Les machines donnaient déjà le la, et les hommes étaient contraints de se délocaliser. Quoi qu'on en dise, les mondialisations qui se suivent se ressemblent – simplement, témoins de la troisième révolution industrielle (celle du numérique), nous avons trop oublié qu'il est arrivé à certains de nos anciens ce que vivent aujourd'hui des jeunes d'Afrique et d'Asie. Comme eux aujourd'hui vers nos rivages, ils partaient vers New York avec l'envie de s'en sortir, de gagner sa vie, de trouver un travail, de refuser la fatalité, d'inventer sa chance...

Des Caraïbes à New York, en passant par Gourin, cette pérégrination de père en fils autour de l'identité veut simplement rappeler que l'on n'est jamais tout à fait d'un seul lieu, d'une seule appartenance, d'une seule naissance. Emigrés d'ici, immigrés là-bas, il est aussi des Bretons d'outre-mer, s'inventant une identité ultramarine qui relève du déplacement plutôt que de l'enracinement. Apprendre à être d'ici et d'ailleurs, à savoir être ici ailleurs et, surtout, à accepter ici l'ailleurs. En somme, se connaître et se reconnaître soi-même comme un autre. 

Post-scriptum: ce billet reprend pour partie la réponse que j'ai donnée à l'excellent magazine Bretons qui, pour son prochain numéro, a demandé à diverses personnalités de s'expliquer sur leur éventuelle « identité bretonne ». Un instructif contre-pied armoricain aux divagations nationales, uniformisatrices et assimilationnistes, à découvrir début janvier en kiosque. (Par ailleurs, la photo ci-dessus est celle de la Statue de la Liberté de Gourin, Morbihan.)

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