Invité en 2018 de France Inter, à l’occasion d’une série d’émissions sur les médias en 1968, René Backmann s’était amusé à dire, lui qui était dans les années 1960 le plus jeune journaliste du Nouvel Observateur, qu’il était devenu désormais « le plus vieux journaliste de Mediapart ». Mais, pour nous toutes et tous, René n’était pas vieux ; c’était plutôt notre « ancien », au sens plein du terme : une référence respectée. Ce fut surtout un ami fidèle et un formidable camarade.
Les lectrices et lecteurs de Mediapart connaissent René Backmann par son abondante production sur les questions internationales. Au total, 293 articles depuis le premier le 11 décembre 2014 et le dernier le 16 mai 2025, sans compter ses 19 billets de blog et ses interventions dans nos émissions (par exemple ici et là). Une collaboration hélas interrompue par la maladie, ce méchant cumul d’un syndrome parkinsonien et d’un cancer qu’il a enduré avec autant de courage que de dignité, soutenu constamment par Pascale Froment, sa femme, son amour.
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Si la Palestine et Israël, dont il était depuis quatre décennies un spécialiste reconnu aussi bien par notre profession que par tous les acteurs concernés – militants, diplomates, chercheurs, gouvernants, etc. –, y occupent la plus grande part, elle n’était pas exclusive, loin de là. Par exemple, en juin 2017, René fit en deux articles (ici et là) de spectaculaires révélations sur comment Bachar al-Assad a gazé son propre peuple, dévoilant les plans secrets du complexe militaro-scientifique syrien et prouvant que le dictateur se préparait à utiliser les gaz de combat contre ses opposants dès 2009, soit deux avant les premières manifestations en faveur de la démocratie.
Je rappelle cette enquête pour dire combien René Backmann fut, jusqu’au bout, un journaliste exceptionnel, dont le parcours force l’admiration. Son chemin professionnel a arpenté son époque comme peu d’entre nous, avec une grande force et une belle élégance. Il associait modestie et exigence, n’hésitant pas à partager ses savoirs et ses contacts auprès des jeunes générations, veillant toujours à jouer collectif.
C’est d’ailleurs ce qui l’avait amené vers Mediapart, devant le constat désolé qu’une histoire collective se terminait au Nouvel Observateur, dont il présida longtemps la Société des rédacteurs. Il en avait témoigné, en 2020, avec pudeur et émotion, sur son blog de Mediapart, rendant hommage lors de sa mort à Jean Daniel, le fondateur de l’hebdomadaire.
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Né à Saint-Romain-le-Puy le 24 février 1944, René Backmann a grandi à Saint-Étienne, au sein d’une famille ouvrière – son père était ouvrier verrier. Tou·tes les passionné·es de football dans l’équipe de Mediapart peuvent témoigner de sa passion et de son attachement jamais démentis au club de sa ville d’origine, l’AS Saint-Étienne. Tout juste diplômé du CFJ, le Centre de formation des journalistes fondé au lendemain de la Libération par Philippe Viannay, il rejoint L’Obs en 1967 et se distingue d’emblée par sa couverture en Mai-Juin 1968 de la révolte étudiante et de la grève ouvrière.
En témoignera une œuvre d’histoire immédiate, L’Explosion de mai, « histoire complète des “événements” » écrite avec Lucien Rioux, un livre paru dès octobre 1968 aux éditions Robert Laffont. En 2008, il raconta comment, à 24 ans, il fut le seul journaliste présent dans la salle du Conseil de l’université de Nanterre au soir du 22 mars 1968 où fut décidée la création du Mouvement estudiantin du même nom.
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Accompagnant tous les bouleversements et soulèvements sociétaux des années suivantes, René Backmann est alors un formidable journaliste tout-terrain, à la fois reporter et enquêteur, fait-diversier et rubricard, notamment sur les questions de police, mais aussi sur un drame comme l’incendie du 5-7 en 1970, où ses révélations lui valurent quelques soucis avec des milieux du grand banditisme.
Certains de ses scoops de l’époque furent repris en 1971 dans un livre de la « Petite collection Maspero », co-écrit avec Claude Angeli, Les polices de la Nouvelle Société, qui fit date. Ancêtre des enquêtes contemporaines sur les abus policiers (lire son enquête de 1971 sur « L’affaire Jaubert »), il se présentait comme un guide pratique, nourri d’informations exclusives depuis l’intérieur des services de police, qui se terminait par des recommandations sur « ce qu’il faut savoir », autrement dit les droits des citoyens en cas de contrôle, d’interpellation ou de garde à vue.
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En 1974, un événement aux résonances mondiales détermina la suite de son parcours professionnel. Envoyé au Portugal pour couvrir la Révolution des Œillets du 25 avril 1974 (lire son reportage sur le 1er-Mai 1974 à Lisbonne), il allait délaisser l’actualité française pour ne plus quitter le vaste monde. Grand reporter au service international du Nouvel Observateur, qu’il finira par diriger avec le titre de rédacteur-en-chef, il se démultiplie sur tous les terrains, de l’Afrique à l’Amérique latine.
C’est à cette époque qu’il noue une indéfectible amitié avec Rony Brauman, accompagnant Médecins sans frontières (MSF) dans des missions humanitaires. Ils cosigneront en 1996 une pertinente réflexion sur Les médias et l’humanitaire, aux éditions du CFPJ, en forme d’alerte sur l’éthique de l’information à l’heure de la charité-spectacle. On en retrouve l’écho dans cette vidéo de 2018 où il interroge l’ex-président de MSF, en compagnie de notre cofondateur François Bonnet, à propos des « mensonges des guerres humanitaires ».
Mais ce sont l’Indochine, puis le Proche et le Moyen-Orient qui devinrent alors ses terrains de cœur. Le Vietnam d’abord, où il noue une relation complice avec Võ Nguyên Giáp, célèbre vainqueur de la bataille de Diên Biên Phu en 1954 contre l’armée coloniale française. Lors de la mort en 2013 de cette figure du communisme vietnamien avec Hô Chi Minh, René Backmann raconta avec humour un déjeuner en sa compagnie à l’ambassade de France à Hanoï, le 24 février 1993, jour de son anniversaire.
C’est le général Giáp qui, le premier, lui avait parlé des « Quatre Non » qui allaient fonder la doctrine vietnamienne de coexistence pacifique. Le Vietnam, résumait René, ne participe à aucune alliance militaire ; il ne s’allie à aucun pays contre un autre ; il interdit aux pays étrangers d’établir des bases militaires sur son territoire ou de conduire des activités militaires à partir de son territoire ; enfin, il s’interdit d’utiliser la force dans les relations internationales.
Notre ami n’oubliait pas de rappeler ce souvenir après un autre 24 février, ce jour de 2022 où la Russie attaqua l’Ukraine. Cette méfiance historique à l’égard des « grands voisins expansionnistes », notamment la Chine, s’est d’ailleurs traduite, à l’ONU, par des abstentions du Vietnam, en forme de prises de distance avec la Russie poutinienne malgré leur alliance héritée de l’Union soviétique. Si je m’autorise ce détour indochinois, c’est pour dire combien le regard de René sur le monde n’avait rien de cette prétention « grand française » que l’on peut parfois croiser dans notre métier.
Il ne prétendait pas savoir le monde, tant cette connaissance était sans cesse à approfondir. Tout au contraire, il était toujours soucieux d’apprendre de la diversité des peuples, de leurs expériences et de leurs résistances. Foncièrement internationaliste, il pratiquait une curiosité sensible, généreuse sans naïveté. On la retrouve dans ses passions littéraires, et notamment sa fascination pour l’œuvre de John Le Carré. En 2020, lors de la mort de l’auteur de L’espion qui venait du froid, il raconta sur Mediapart son week-end au domicile de Le Carré, dans les Cornouailles. C’était en mars 2004, alors que l’écrivain venait de prendre publiquement position contre l’engagement de Londres aux côtés de Washington dans la guerre d’Irak.
De cet entretien-fleuve, ils ont même failli faire un livre ensemble. Évoquant leur correspondance amicale, René Backmann citait cette phrase par laquelle Le Carré justifia sa dérobade : « Cet instinct qui consiste à vouloir simultanément s’engager dans la vie et y échapper n’est pas rare chez les gens qui créent ». La relisant aujourd’hui, elle me semble faire écho à la personnalité de René lui-même, totalement engagé dans le journalisme tout en se tenant en réserve, maîtrisant cet alliage difficile du contact et de la distance qui, dans notre métier, produit le meilleur ouvrage.
Il en parlait en 2007, en réponse aux questions du public du Nouvel Observateur sur ce qu’est l’indépendance du journalisme. « Un journaliste qui veut être indépendant, expliquait-il, doit commencer par avoir conscience des dépendances qui le menacent ou le contraignent. Autrement dit, il doit être compétent et honnête. Il doit considérer son métier (informer) comme une fin en soi et non comme le moyen d’assurer sa réputation, de devenir célèbre, ou d’obtenir des avantages. Il doit faire le tri entre l'information et la communication. Se garder de toute connivence avec ses sources d’information. La connivence est le premier pas vers la manipulation. Consciente ou non. »
Cette conception exigeante de notre profession, dont René ne manque pas de souligner, dans le même entretien, ces pièges que lui tendent la vanité et la cupidité, en fait une figure de ce « journalisme intégral » qu’évoque Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison, alors qu’il est emprisonné par le fascisme. C’est un journalisme pour qui le principe d’être « au service de l’intérêt public » est un devoir radical qui oblige, en premier lieu à l’égard de celles et ceux qui nous lisent, nous écoutent ou nous regardent. Mais aussi envers soi-même, tant il impose une esthétique du métier, une façon de s’y tenir et de se tenir.
René fut ce journaliste-là, aussi rare qu’exemplaire. Car cette rigueur professionnelle n’est en aucun cas synonyme d’indifférence. Et s’il est une question où René Backmann l’a démontré, c’est celle du sort fait à la Palestine et à son peuple par l’État d’Israël. C’est au début des années 1980 qu’il rencontra, pour ne plus la quitter, la question de Palestine. Il avait été envoyé au Liban après l’invasion du sud du pays par l’armée israélienne, qui fut suivie du siège de Beyrouth où étaient réfugiés l’OLP et son leader Yasser Arafat. De là date son compagnonnage avec l’ami Elias Sanbar, alors responsable de la Revue d’études palestiniennes, à laquelle René confia une remarquable enquête, titrée comme une nouvelle de Joseph Conrad, Le voyageur secret, sur un séjour clandestin d’Arafat en Palestine en 1967.
La tristesse de son départ s’ajoute à la désolation dont nous sommes, toutes et tous, les témoins impuissants avec l’anéantissement de Gaza et l’accélération de la colonisation en Cisjordanie (lire son article du 29 janvier 2025 sur l’effroyable bilan humain de la guerre à Gaza). Son avant-dernier article pour Mediapart est une interview de Michaël Sfard, avocat défenseur des droits humains, sur le « virus » totalitaire inoculé à la société israélienne par le gouvernement Nétanyahou. En 2006, avec Un mur en Palestine, René avait écrit un livre prémonitoire, extrêmement documenté, qui démontrait combien la construction de ce mur d’apartheid, commencée en 2002, était en fait celle d’un « barrage contre la paix » au prétexte de faire barrage au terrorisme.
Il y aurait mille autres prouesses de René à évoquer, bien d’autres connaissances à convoquer et tant de souvenirs communs à partager. Mais c’est le temps du deuil, où l’émotion est encore trop vive. Il y a quelques jours, préparant un entretien avec l’historien Patrick Boucheron sur son dernier livre autour de la Peste noire, je suis tombé sur ces mots, à propos du poète Pétrarque qui y perdit son amoureuse, Laure : « On entre dans la vieillesse par la mort de ses amis ».
Adieu René, ami, confrère, camarade.
> Les obsèques de René Backmann auront lieu jeudi 5 février à 13 h 30 dans la salle de la Coupole du Crématorium du Père Lachaise à Paris.