Depuis la mort en 2014 de Rémi Fraisse, tué à Sivens par une grenade offensive alors qu’il s’avançait les bras levés, inoffensif et pacifique, face aux forces de gendarmerie, nous savons que l’actuel tenant du ministère de l’intérieur tombera de préférence du côté d’un ordre injuste plutôt qu’il ne sera sensible aux injustices qui sont cause de désordres. Son trop long silence alors, ses mots manquants ou dérisoires, tardifs et pauvres, ses excuses absentes resteront comme la marque d’un pouvoir qui, sans états d’âme aucun, tourna le dos à la jeunesse dont il avait prétendu faire sa promesse, durant la campagne présidentielle de 2012.

Confronté depuis plus d’un mois à un mouvement social inédit, associant manifestations régulières et rassemblements quotidiens, ce même pouvoir, en son expression policière, confirme son penchant répressif, plus prompt à libérer la force qu’à la retenir. Alors que les témoignages, documentés par de nombreuses vidéos (un dernier exemple ici sur Mediapart), attestent de la disproportion de violence entre les ripostes des forces dites de l’ordre et les comportements des manifestants, dont l’immense majorité est pacifique ; alors qu’un abîme sépare ces manifestants, massivement inexpérimentés et désarmés, d’unités professionnelles aux équipements protecteurs et aux armes dangereuses, potentiellement létales selon leur usage ; alors qu’à Rennes, un jeune étudiant vient de perdre un œil, sans doute sous un tir de LBD (lanceur de balle de défense) ; bref, alors que la question de l’usage disproportionné et illégitime de la force par des policiers et des gendarmes est publiquement posée, le ministre de l’intérieur a adressé, samedi 30 avril, un télégramme à tous les préfets dont « les violences qui se développent en marge des manifestations revendicatives, voire des rassemblements “Nuit Debout” » sont le seul objet.

Chacun-e peut en juger puisque son texte intégral est disponible ici : Le télégramme de Bernard Cazeneuve aux préfets (pdf, 1.1 MB). Tout au plus y trouve-t-on un vague rappel, car sans précisions pratiques, de l’« usage proportionné et légitime de la force », suivi de l’évocation, sans aucun exemple concret, des « règles de déontologie qui s’imposent » aux forces de police et de gendarmerie. Pour le reste, ce ne sont que consignes de fermeté qui font peser sur les organisateurs des manifestations ou des rassemblements toute la responsabilité de leur déroulement pacifique, comme si l’attitude des forces dites de l’ordre, leur positionnement et leur comportement, n’y avait pas aussi sa part.

Le message principal de ce télégramme, qu’entendront parfaitement ces administrations hiérarchisées et verticales, par nécessité autant que par culture, est celui de la répression puisque Bernard Cazeneuve insiste sur les « instructions relatives à l’interpellation des individus violents ou auteurs d’infractions », soulignant, avec fierté, qu’il y en eut 214 pour la seule journée du 28 avril et près de mille – 961 précisément – « depuis le début des manifestations ». Nul doute que la « culture du chiffre » policière et gendarmique sera au rendez-vous de cette consigne, d’autant plus que c’est aussi l’un des héritages sarkozystes que n’aura pas remis en cause le hollandisme vallsien. 

Les rassemblements « Nuit Debout » et les manifestations « #LoiTravailNonMerci » étant appelés à durer face à l’entêtement du pouvoir, la question du maintien de l’ordre va devenir un enjeu en soi – d’information, de droit, de justice, de solidarité, de convergence, etc. Et ceci d’autant plus que le pouvoir risque fort de parier sur les violences, leur exacerbation provocatrice, leur exploitation médiatique, voire leur manipulation politicienne, afin de faire diversion pour gagner un peu de survie dans la profonde crise de légitimité qui le mine et le divise.

Dans ce contexte, il n’est pas inutile, il est même instructif de comparer le télégramme de Bernard Cazeneuve en 2012 à la lettre de Maurice Grimaud en 1968. Préfet de police de Paris sous le règne du général de Gaulle, fondateur de la Cinquième République, ce fonctionnaire et intellectuel de gauche avait succédé en 1966, à ce poste, au sinistre Maurice Papon dont le nom reste associé aussi bien à Vichy qu’à la guerre d’Algérie, aux déportations antisémites comme aux répressions coloniales. Responsable du maintien de l’ordre à Paris durant le mois de mai 1968, Maurice Grimaud (1913-2009, sa biographie est ici) sut, par ses consignes écrites aux unités comme par sa présence physique sur le terrain, éviter le pire alors même que les premières manifestations étudiantes étaient autrement déterminées qu’elles ne le sont aujourd’hui, se traduisant par une « nuit des barricades ».

Relire, à quarante-huit ans de distance, la lettre que Maurice Grimaud adressa, le 29 mai 1968 – soit après un petit mois de manifestations –, individuellement, à chaque policier, c’est prendre la mesure de la déliquescence de l’État sous cette Cinquième République aujourd’hui finissante. Quand il y avait, hier, de la hauteur, sinon de la grandeur, cette force de refuser l’usage inutile de la force, il n’y a plus, aujourd’hui, au sommet de l’État, que cette peur des faibles dont l’amour de la force est l’expression la plus triviale et la moins courageuse. Maurice Grimaud ne donne pas des consignes, il parle à des hommes. Il n’est pas au-dessus d’eux, mais dans la même « Maison », de plain-pied. Il leur parle métier, de façon précise, concrète et illustrée, et non pas chiffre ou résultat, de façon abstraite et désincarnée. Surtout, il s’adresse à leur conscience, faisant le pari du citoyen sous l’uniforme, évoquant avec le mot « réputation » l’image qu’ils ont d’eux-mêmes et, au-delà, du bien commun.

Voici le texte intégral de cette lettre de Maurice Grimaud que les #NuitDeboutPartout feraient bien de reprendre largement et, pourquoi pas, de diffuser sous forme de tracts auprès des forces dites de l’ordre, en ce jour de Fête internationale des travailleurs, 1er mai 2016, devenu 62 mars dans le nouveau calendrier de l’improbable sursaut qui, aujourd’hui, nous réveille. On en retiendra notamment cette injonction : « Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même. »

« Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force. 

« Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation. 

« Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter. Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.

« Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement. Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.

« C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.

« Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés. Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.

« Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai dit déjà et je le répèterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités. C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la préfecture de police.

« Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites. Dites-vous aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas.

« Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur.

« Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous.

 « Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la nation. »

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Tous les commentaires

J'en suis.

A valider les thèses de la droite et de l'extrême droite le PS les obliges à se radicaliser encore plus pour se démarquer.

Même sous Sarko il n'y a pas eu de violences policières comme cela (quoiqu'il n'a pas été tendre avec les banlieux. D'ailleurs, où étions-nous ???).

Je préfère un PS dans l'opposition qui fait semblant d'être de gauche plutôt qu'un PS qui se droitise (voire brunit) au pouvoir.