CHAMPIONS, SOUS-CHAMPIONS

J’ai eu l’occasion de voir en Espagne, il y a quelques mois, le film Champions, un blockbuster que l’Académie du cinéma espagnole a sélectionné pour concourir aux Oscar.

 

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Plusieurs amis m’ont dit avoir aimé ce film. Ils trouvaient que c’était un film qui devrait être montré dans les écoles, dans le but, je suppose, de promouvoir ce fameux-pour ne pas dire fumeux- « changement de regard » sur le handicap.
La semaine dernière, Anita Botwin, journaliste qui publie régulièrement des billets en lien avec les thématiques du handicap dans son blog du journal Público, disait la même chose : « le visionnage de ce film devrait être obligatoire dans les écoles ».
Pour ma part, je n’ai pas aimé ce film, et cela non seulement en raison des clichés validistes qu’il véhicule mais aussi parce que les scénario m’a semblé faible et médiocre. Je pense que ce film est la comédie- bons sentiments- consensuelle de l’année. Une sorte d’Intouchables version handicap intellectuel, si vous voyez ce que je veux dire.

Dans une première partie, l’humour se fonde sur la caricature des personnages handicapés, que l’on pousse à l’extrême : rire de l’idiot du village, c’est consensuel. Rire des minorités que l’on caricature, une condition sine qua non de la comédie beauf consensuelle. Mais pour pouvoir rire sans culpabilité (la stratégie est bien connue), il faut passer à une deuxième partie « bon sentiments ». Et c’est là qu’arrive la rhétorique validiste des films sur le handicap qui fait toujours un carton : le personnage handicapé est une leçon de vie pour le personnage valide. Le personnage handicapé n’est là que pour avoir cette fonction subalterne. What did you expect ?

Dans une veine validiste aussi, nous trouvons dans ce film un message qui semble inspiré des campagnes de prévention routière qui, à travers la pédagogie de la peur, présentent les personnes handicapées comme épouvantail dans le but d’inciter à avoir des comportements raisonnables sur la route et de ne pas passer de l’autre côté-pas sympa-du mur.
Je me suis déjà exprimée, ainsi que d’autres personnes handicapées, au sujet des effets pernicieux que ces messages ont sur nos vies. Donc, si vous avez du mal à comprendre la chose, cliquez sur le(s) lien(s) en bas de page!

Lorsque le personnage valide de ce film a eu sa piqûre de leçon de vie grâce à une  incursion punitive auprès de personnes handicapées( pour avoir conduit en état d’ivresse, le personnage valide est condamné par un juge à entraîner un club de basket de jeunes handicapés mentaux de façon bénévole, eh ouais ), il retourne dans son monde, les gentils handicapés restant dans l’entre-soi.
Cet entre-soi est aussi l’entre-soi des écoles pour enfants valides où mes amis et Anita Botwin aimeraient voir ce film projeté.
Moi je pense que, pour que la leçon de vie soit permanente et réciproque, inter-individus et non pas inter-catégorielle ( des catégories qui sont construites socialement et par là-même contestables, par ailleurs), quoi de mieux que de scolariser ces enfants en milieu ordinaire et d’en finir avec les ghettos de toute sorte dans lesquels on enferme les personnes handicapées ? C’est ce que dit aussi Anita Botwin dans son billet. Rendons-lui justice, mais elle accepte ce qui pour elle est un moindre mal : un film qui véhicule quelques clichés sur le handicap mais qui reconnaît la capacité des personnes handicapées à apprendre quelque chose aux autres.

Si je ne suis pas d’accord avec cette perception, c’est parce que, je l’ai dit, cela ne me semble pas être nouveau, disruptif, mais plutôt dans la veine de la très ressassée leçon de vie qui ne nous met pas en position d’égalité. Pas d’accord non plus parce que dans nos représentations , il n’y a pas de moindre mal ou de demi-teintes à accepter. Nous ne devons pas être représentés dans la caricature, ni avoir des fonctions, narratives ou pas, subalternes.
La condescendance, le paternalisme ne nous rendent pas plus service que la handiphobie.
Je me permets d’emprunter à ce propos une remarque très pertinente de Jo Ao, co-fondateur de la revue politique Critique Panafricaine. Il a répondu aux tweets de certains internautes qui, pensant soutenir la journaliste Hapsatou Sy après les insultes ignobles dont elle a été l’objet de la part du tout aussi ignoble Eric Zemmour, disaient : "m’enfin ! elle est bien intégrée, elle ". Pour Jo Ao, ces remarques sont racistes, au même titre que les insultes de Zemmour, seulement, elles puisent dans un autre répertoire.
J’en conclue la même chose sur Champions. Certains peuvent penser que le regard paternaliste et condescendant de ce film est une étape et « un mieux » par rapport au rejet, à la handiphobie. Pour moi, il puise toujours dans le même répertoire : le registre validiste.
On y sera vraiment le jour où les personnages handicapés ne finissent pas sous-champions, comme c’est le cas dans le match de la fin du film, et ne sont pas présentés et représentés en tant que tels: des "sous-..." ( ni des "sur...", d'ailleurs).

P.S. Une conclusion au demeurant très parlante qui montre bien ce qui pose problème car, savez-vous comment on désigne encore dans la langue courant les personnes handicapées mentales en espagnol?: des sous-normaux ( mot qui figure dans le Dictionnaire de la Real Academia de la Lengua Española).

https://blogs.mediapart.fr/…/rebelotte-la-securite-routiere…

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