Martine à la fac

Une collègue m’a appris que tu es morte, Martine. Elle l’a su elle-même par un logiciel. Il était écrit « décédée » à côté de ton nom. Je me suis dit qu’il y avait bien dû y avoir le traditionnel courriel d’hommage envoyé par le doyen sur l’intranet de l’université, que j’avais dû le louper.

En effet, il y était ce mail. Il rappelait ton sujet de thèse, l’année à laquelle tu es devenue maîtresse de conférences, les années pendant lesquelles tu as été directrice de ton département, les travaux que tu as menés au sein de ton labo…

Il ne parlait pas, en revanche, du combat qui a dû être le tien, depuis l’enfance, pour en arriver là, pour éviter qu'on t'envoie en CAT, car tel était le destin tout tracé pour les enfants comme toi. Il ne parlait pas non plus de ton combat quotidien sur ton lieu de travail pour exercer ton boulot, ni de la charge mentale qui t’y était imposée. Il n’y a pas des DuoDay pour que les travailleur.e.s handicapé.e.s montrent ça. Cela n’est pas dit dans les CV non plus.

Tu m’avais dit que tu n’étais pas militante. Tu l’étais, Martine, malgré toi. Rappelle-toi, les mails que nous avons été contraintes d’envoyer toutes les deux, presque quotidiennement, la dernière année que nous avons travaillé ensemble. C’était après les quatre années de travaux de rénovation de la fac, autant dire quatre années de galère pour toi et pour moi qui nous déplaçons en fauteuil roulant.

Voilà, ça donnait ça au quotidien dans cette nouvelle fac censée être devenue accessible :

« Surprise ce matin : une twingo était garée sur mon emplacement dans le parking présidence. Il était 7 h 45, j'ai donc trouvé une autre place. Il faut absolument que cette voiture soit déplacée car les semaines qui viennent s'annoncent compliquées avec va-et-vient (en voiture puisque le cheminement est impossible en fauteuil) entre le bâtiment Portes où le SUFLE emménage et Egger où se tiennent les jurys en SCL.

Encore un point : il est affligeant qu'Elena Chamorro et moi ne puissions accéder au bureau des examens (1er étage de la scolarité) ».

« Bonjour,

L'entrée par le portail A est devenue extrêmement compliquée pour ma collègue Elena Chamorro et moi-même. Il nous faut attendre dans notre voiture que quelqu'un passe pour appuyer sur un bouton de façon à ce que la sécurité ouvre ce portail.

Nous aurons une télécommande mais comment se fait-il que rien à ce jour n'ait été anticipé ? Elena Chamorro et moi-même revendiquons notre droit à accéder sur notre lieu de travail. Si cela devait perdurer peut-on imaginer changer le système et que la sécurité puisse ouvrir ce portail sans qu'il soit nécessaire d'appuyer sur un bouton, mais sur un simple coup de téléphone au poste sécurité ? »

« Bonjour,

Il me semble que votre local à l'espace Cassin n'était pas accessible en fauteuil roulant. Si tel est toujours le cas, quelle solution proposez-vous aux personnels qui ne peuvent pas se rendre dans vos locaux pour renouveler leur carte professionnelle? »

« Bonjour,

Je me suis rendue sur le site Egger samedi dernier.

Des examens avaient lieu ce jour-là. Or, le petit ascenseur ( celui qui est censé être accessible aux étudiants handicapés) ne fonctionne apparemment pas le samedi.

Il ne fonctionne pas non plus après 18h, ce qui est pour le moins gênant car les étudiants qui ont des cours jusqu'à 19h sont obligés d'emprunter l'une des entrées principales pour accéder aux grands ascenseurs.

Le cheminement parking-entrée principale est difficile pour les utilisateurs de fauteuils manuels en raison de la topographie des lieux mais il est difficile aussi dans le sens entrée- parking lorsque la personne porte un cartable, un ordinateur ou lorsqu'il pleut.

Idéalement, comme je l'ai déjà signalé à maintes reprises, l'ascenseur dit des personnels doit être accessible à tout moment. Il faut trouver une solution qui réponde aux impératifs de sécurité sans nuire à l'accessibilité. J'espère qu'une solution sera enfin trouvée à la rentrée prochaine » .

« Bonjour,

Je soutiens TOTALEMENT le message d'Elena et je résume. Le site Egger n'est en aucun cas accessible aux personnes en fauteuil roulant. Elena continue à espérer que les choses soient plus simples à la rentrée prochaine. D'expérience, je sais qu'elles ne le seront pas".

« Bonjour,

 Ce message pour vous informer, si vous ne le savez déjà, que les difficultés croissent de jour en jour ».

En effet, depuis la rentrée, non seulement les couloirs sont hermétiquement fermés (ce que l'on peut comprendre), mais les portes coupe-feu sont également toutes fermées dans les couloirs et en particulier dans le couloir C du 3e étage.

Beaucoup de choses m'étaient d'ores et déjà interdites, maintenant je ne peux donc plus circuler librement pour me rendre au petit ascenseur ».

Charge mentale au quotidien mais aussi violence, humiliations, mise en danger.

Lors des travaux de rénovation, on avait cassé les toilettes que tu avais réussi à faire adapter à tes besoins. Personne ne t’a prévenue. On t’a proposé les toilettes des locaux rénovés, adaptées aux normes « handicapé » mais tu n’étais pas adapté aux normes « handicapé », toi. C’est ballot. On ne voulait pas que tu bricoles une solution car ce n’est pas aux normes, ça. On a voulu t’envoyer une ergothérapeute, à qui tu devais montrer comment tu faisais pour aller aux toilettes. Elle était censée évaluer tes besoins et te donner des solutions car, après tout, ton expérience de cinquante ans de handicap ne valait rien contre l’avis des experts en toi.

Tu avais désespéré :

« Pour ma part, voici 10 MOIS que j'attends que soit résolu le problème des toilettes. La seule chose que je sais, c'est qu'il ne le sera pas » .

Ca t’avait rendue malade, littéralement. Et tu avais eu peur:

« Et le plus grave est que cela a causé un problème d'insuffisance rénale à force de ne pas boire pour pouvoir rester sur place. J'espère de tout cœur que cela sera momentané, je dois bientôt faire de nouvelles analyses. J'ai eu / j'ai trop peur ».

Il ne t’aura pas fallu attendre le Co-vid 19 pour travailler la peur au ventre, toi. Mais il parait que tout ça,  c'est bien. La Secrétaire d'État en charge des personnes handicapées et tout son gouvernement, parmi eux un ancien président de notre université, disent que c'est de la résilience. Ils disent que nous sommes un exemple pour les autres travailleur.e.s. Voilà. C'est cool.

Bonne route, ma chère collègue. J’espère qu’au moins celle-ci sera accessible.

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