Moloch et variations

Moloch ou Molech est une divinité dont le culte était pratiqué dans la région de Canaan selon la tradition biblique. Il apparaît dans un contexte lié à des sacrifices d'enfants par le feu. [wikipédia]. Quel sphinx de ciment et d'aluminium a défoncé leurs crânes et dévoré leurs cervelles et leurs imaginations? [Allen Ginsberg] Et prolongements.

molloch

Lecture de "Moloch" par Allen Ginsberg (1959)

"Moloch" est la seconde section de Howl  [VF], poème publié en 1956. Sous accusation de pornographie actée par la censure encore maccarthyste, les exemplaires furent saisis dès leur sortie de presse, leur éditeur Lawrence Ferlinghetti fut emprisonné, et Allen Ginsberg resta réfugié en France où il se trouvait de passage au cours d'un périple en Europe. Le procès s'avéra retentissant, engageant toute l'opinion publique états-unienne au point de convoquer des manifestations massives, principalement d'étudiants et de membres des middle-classes lettrées. En cette phase historique initiale de terreur nucléaire médiatisée de la guerre froide, les enfants étaient entraînés dès l'école primaire à se cacher sous les tables en cas d'alerte atomique. Le suprématisme racial et religieux, la chasse aux sorcières rouges dénichées jusque chez les nudistes et les amateurs de jazz, le patriotisme sacrificiel, la proclamation de supériorité militaire, le recours facile à la répression militarisée jusqu'à la psychiatrie des populations protestataires, le meurtre raciste pardonné par défaut, dominaient l'esprit des lois par l' injonction d'opinion et son contrôle répressif. Le prosélytisme de cette idéologie impériale intègrement croyante en Dieu dans sa maxime même inscrite sur sa monnaie, monopoliste de la Liberté, de la Démocratie, de la Justice, du Bien, du Vrai, et du Dollar, régnait sur le grand peuple Etats-unien à commencer par ses ressources humaines les plus traditionnellement esclaves écrasées à la base de la pyramide au sein de la fédération, comme sur la quasi totalité de son propre continent et déjà presque sur l'Europe, dont elle endettait la reconstruction tout en y fondant le souverainisme de sa protection militaire suzeraine. Son industrie militaro-financière dans le même temps achevait d'asseoir sa domination sur les ressources pétrolières du Moyen-Orient, en alliance-concurrence depuis les années 20 avec la Hollande et le Royaume Uni puis la France, au prix de séquences historiques majeures dont l'affaire Wikileaks est une continuation.

Le véritable fond de l'accusation était que dans ce long poème, Ginsberg attaque de front à la fois l'"american way of live" et les politiques intérieures et extérieures des Etats-Unis au plus chaud de la guerre froide. Il ne s'agissait pas de divulgations de dossiers classés TS sous raison d'état prouvant les exactions de celui-ci ni d'un flagrant délit de cambriolage certes. Mais ce que le poète clamait à travers les murs de la surdité entretenue, c'était l'accusation civile publique portée à l'Etat de retourner sa militarisation contre son propre peuple autant que contre les autres, cette éthique même qui fit une décennie plus tard la raison de la destitution de Richard Nixon en conclusion de l'affaire du scandale du Watergate. Le fond de l'affaire Assange-Wikileaks, est qu'un contre-pouvoir d'intelligence et d'information a révélé une intense reprise ou continuation de ce type de dynamique au radical de la politique et de la diplomatie états-uniennes, guerres d'agressions incluses.

En outre, Ginsberg développe dans Howl en axe primordial de sa dénonciation hurlante, une incrimination des horreurs expérimentales approximatives de la psychiatrie d'internement, qui initia et abrita la mise au point des méthodes de torture moderne, appliquée depuis en divers lieux aux grands opposants politiques plus ou moins coupables comme les membres de la RFA en Allemagne, les détenus de Guantánamo ou Julian Assange, coupable d'avoir dévoilé aux yeux du monde l'existence et les pratiques de ce camp de torture. La mère de Ginsberg, internée depuis plusieurs années, mourut des suites d'une lobotomie l'année même de la parution du poème. Howl est dédié à Carl Solomon, proche ami d'Allen rencontré lors de son bref séjour en hôpital psychiatrique. Salomon était alors interné à l'asile-prison de Rockland où, accablé d'électrochocs et sous camisole chimique il mourut détruit, comme Wikipédia ne le raconte pas et comme Julian Assange est en train de l'être dans un effarant silence médiatique après que son arrestation fut l'occasion de tant de buzz étincelant.

A l'issue d'un second procès en appel de Howl et de ses créateurs, le retournement de la Justice en gain de cause des accusés contre la raison d'état instaura dans la loi la fin du maccarthysme par le triomphe de l'éthique majeure du premier amendement.

Le procès Howl et le scandale du Watergate offrent leur jurisprudence au Russiagate et au sort de Julian Assange à qui porter des mégawatts de lumière solaire.

 Quel sphinx de ciment et d’aluminium a défoncé leurs crânes et dévoré leurs  cervelles et leur imagination ?

Moloch ! Solitude ! Saleté ! Laideur! Poubelles et dollars impossibles à obtenir! Enfants hurlant sous les escaliers ! Garçons sanglotant sous les drapeaux ! Vieillard pleurant dans les parcs !

Moloch ! Moloch ! Cauchemar de Moloch ! Moloch le sans-amour ! Moloch mental ! Moloch le lourd juge des hommes!

Moloch la prison incompréhensible ! Moloch les os croisés de la geôle sans  âme et du Congrès des afflictions ! Moloch dont les buildings sont jugements ! Moloch la vaste roche de la guerre ! Moloch les gouvernements hébétés ! Moloch dont la pensée est mécanique pure ! Moloch dont le sang est de l’argent qui coule ! Moloch dont les doigts sont dix armées ! Moloch dont la poitrine est une dynamo cannibale ! Moloch dont l’oreille est une tombe fumante !

Moloch dont les yeux sont mille fenêtres aveugles ! Moloch dont les gratte-ciel se dressent dans les longues rues comme des Jéhovahs infinis ! Moloch dont les usines rêvent et croassent dans la brume ! Moloch dont les cheminées et les antennes couronnent les villes ! Moloch dont l’amour est pétrole et pierre sans fin ! Moloch dont l’âme est électricité et banques ! Moloch dont la pauvreté est le spectre du génie ! Moloch dont le sort est un nuage d’hydrogène asexué ! Moloch dont le nom est Pensée !

Moloch en qui je m’assois et me sens seul ! Moloch où je rêve d’Anges ! Fou dans Moloch ! Suceur de bite en Moloch ! Sans amour et sans homme dans Moloch !

Moloch qui me pénétra tôt ! Moloch en qui je suis une conscience sans corps ! Moloch qui me fit fuir de peur hors de mon extase naturelle ! Moloch que j’abandonne ! Réveil dans Moloch ! lumière coulant du ciel ! Moloch ! Moloch ! Appartements robots ! banlieues invisibles ! trésors squelettiques ! capitales aveugles ! industries démoniaques ! nations spectres ! asiles invincibles ! queues de granit ! bombes monstres !

Ils se sont pliés en quatre pour soulever Moloch au Ciel ! Pavés, arbres, radios, tonnes ! soulevant la ville au Ciel qui existe et nous entoure partout !

Visons ! augures ! hallucinations ! miracles ! extases ! disparus dans le cours du fleuve américain !

Rêves ! adorations ! illuminations ! religions ! tout le tremblement de conneries sensibles !

Percées ! par-dessus le fleuve ! démences et crucifixions ! disparus dans la crue ! Envolées ! Epiphanies ! Détresses ! Décades des cris animaux et de suicides ! Mentalités ! Amours neuves ! Génération folle ! en bas sur les rochers du Temps !

Vrai rire sacré dans le fleuve ! ils ont vu cela ! les yeux fous ! les hurlements sacrés ! Ils ont dit adieu ! ils ont sauté du toit ! vers la solitude ! gesticulant ! portant des fleurs ! En bas dans le fleuve ! dans la rue !

Allen Ginsberg, 1956.

Une décennie plus tard les rageuses complaintes bleues de Bob Dylan en pleine guerre du Vietnam sont de la même veine.

dylan-good-on-our-side-blog-present-1

Cliquer pour la page complète.

Cliquer pour écouter la chanson

 

dylan-masters-of-war-present

Cliquer pour la page complète.

Cliquer pour écouter la chanson

Enfin, LA chanson que j'emporterais sur l'arche de Noé avec le Howl de Ginsberg et l'Ordre du discours de Michel Foucault et des playlists de musiques indienne et africaine, toute la collection de radiodrame, et puis tiens tout Dylan finalement et tout Gérard Manset et puis l'Art de la fugue et quelques autres trucs par Jordi Savall et Figueras et il faudra que je complète encore un peu d’œuvres majeures diverses. Moins on en a plus il faut en jouir.

Cliquer pour la page complète :

dylan-its-allright-ma

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.