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Billet de blog 9 juin 2015

J'aurais voulu être une artiste

« C’est un artiste. » Au pays de la baguette, cette petite phrase peut s’entendre comme un compliment, teinté d’admiration. Du genre : « Ouahou ! Ça, c’est vraiment un artiste ! ». Mais elle peut aussi revêtir un caractère méprisant, pour rappeler que la personne dont on parle ne connaît absolument rien à la vie - alors qu’en fait, c’est nous qui ne comprenons rien à ce qu’elle fait. « Mouais, de toute façon, c’est un artiste…».

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« C’est un artiste. » Au pays de la baguette, cette petite phrase peut s’entendre comme un compliment, teinté d’admiration. Du genre : « Ouahou ! Ça, c’est vraiment un artiste ! ». Mais elle peut aussi revêtir un caractère méprisant, pour rappeler que la personne dont on parle ne connaît absolument rien à la vie - alors qu’en fait, c’est nous qui ne comprenons rien à ce qu’elle fait. « Mouais, de toute façon, c’est un artiste…».

On peut enfin utiliser cette phrase pour signifier aux gens avec qui on discute qu’ils ne sont que de sales rustres, des fats, des ignorants, des illettrés et des cul-terreux. « Laissez tomber, vous ne pouvez pas comprendre : c’est un artiste ! ».

Au pays du dolma, dire « C’est un artiste » (« Artist bu ya ») est une manière - amicale, un brin taquine ou franchement ironique - de dire que la personne concernée est un être en tout point original.

Autant d’intentions, de langues et de cultures, autant de façons d’être un ou une artiste.

Et il en va de même pour une autre catégorie professionnelle, soumise aussi aux aléas et humeurs changeantes.

Au pays du dolma, comme dans beaucoup d’autres pays, les journalistess sont plutôt des repris de justice. Dernièrement, le président turc Recep Tayyip Erdogan – dont le parti AKP n’a pas obtenu la majorité absolue aux dernières élections législatives de dimanche dernier - a demandé la condamnation à perpétuité du rédacteur en chef du journal Cumhuriyet, Can Dündar. Raison invoquée : le quotidien avait publié sur son site une vidéo, montrant ce qui était identifié comme des armes transférées par les services secrets turcs en Syrie.

En d’autres circonstances, quand ils ne servent de punching-ball pour mâles testostéronés et creux du citron, les journalistes peuvent généreusement recevoir les coups de parapluie que veulent bien leur distribuer des parlemento-japonisants à tête blanchie.

© BFMTV

De manière plus grave, certains sont aussi l’objet de gaz lacrymogènes, de balles à blanc ou réelles, de tirs embusqués, d’obus, de mines, etc.

Rarement, mais cela arrive, ils se font tirer dessus à coups de kalachnikov, ou autres armes lourdes, dans les locaux de leur rédaction. C’est arrivé à Paris, et cela est arrivé et continue d’arriver un peu partout, de par le monde. Parfois, ça se passe tout simplement dans la rue, au restaurant, chez eux, ou même à l'hôpital. Une pensée ici à notre regretté Bruno...

Ils peuvent aussi être écrivains et publier des livres. Conteurs, car ils racontent de belles et moins belles histoires. Célèbres, ils reçoivent des prix, des distinctions. Inconnus des grands bataillons, ils bataillent tout de même pour produire des piges maigrement rémunérées. Il arrive qu’on les prenne aussi pour des conférenciers, et qu’on les invite à parler en tant que spécialistes de tel ou tel domaine.

Enfin, comme tous les êtres humains, ils sont parfois cons et parfois moins cons. Pardonnez-moi l’expression.

Comme chez leurs collègues artistes, autant de contrées, de conditions, de centres d’intérêt, autant de façons d’être journaliste. Deux professions aux profils multiples.

Mais aujourd’hui, on aime fusionner les entités, et la tentation était trop grande.

La chose est déjà insidieusement en cours en métropole. En début d’année, Pascale Clark, animatrice sur France Inter, annonçait la suppression de sa carte de presse par la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels, en raison, notamment, de son statut… d’intermittente du spectacle. On découvrait alors les connivences - voulues ou subies - entre les deux groupes.

Mais les initiatives françaises en faveur d’un statut unique sont encore relativement timides. Fort heureusement, au pays du bougna, on est moins timoré qu’en métropole ! On ne fait pas dans la demi-mesure, ni dans la molle moitié. On se lance, on saute, on tente, on ose !

Pour la Caisse de Protection Sociale de Nouvelle-Calédonie, depuis le 1er janvier de cette année, les journalistes sont donc affiliés à la catégorie « artistes ». Décision prise par le gouvernement calédonien, sans plus d'explication qu'un courrier succin à l'adresse des intéressés (je précise ici qu'en Calédonie, le statut de pigiste n'existe pas et les journalistes non salariés ne perçoivent pas de salaires mais des honoraires après émission de factures ; le statut des intermittents du spectacle n'existe pas non plus ici).

A tous les gratte-papiers, les flouteurs, les porteurs de micros, les mecs et nanas à oreillette, les Twittos en mal d’infos, les chroniqueurs du dimanche ou du lundi, et tous les autres : notre art, le journalisme, est enfin reconnu ! Pas partout, certes. Pour l'instant, il n'y a que le Caillou à avoir donné ses lettres de noblesse à cet art en manque de reconnaissance. Ne soyons pas trop gourmands, il faut bien commencer quelque part.

Toutefois, avant de nous emballer trop vite, posons-nous une bonne fois la question : sommes-nous vraiment, nous journalistes, des artistes ?

Comparons un peu.

« C’est un journaliste ».

Au pays du bougna - mais cela arrive aussi au pays de la baguette - cette petite phrase peut indiquer à l’interlocuteur qu’il faut se méfier et modérer ses propos. « Chut, fais attention à ce que tu dis, c’est un journaliste ».

Mais si on est dans une phase débordante d’optimisme, et en tirant un peu sur les cheveux, on pourrait presque sous-entendre dans cette phrase un compliment. Imaginez quelque chose comme : « Hé, ce n’est pas n’importe qui ! C’est un journaliste ! ».

A l’opposé, si on est réaliste et/ou déprimé, on peut imaginez exactement l’inverse, c’est-à-dire un profond mépris. Ce qui donne : « Pfff… de toute façon, on s’en fout, c’est qu’un journaliste ».

Alors, résumons. Quand ça se passe bien, en tant que journaliste, on ne suscite pas forcément autant d’admiration qu’un artiste. Mais nous avons par contre un avantage et non des moindres : on nous témoigne de la méfiance, ce que ne connait pas l’artiste.

Au final, cependant, ce qui unit les deux corps de métiers, c’est… le mépris ! C’est vrai que sur ce point - et les bureaucrates calédoniens ne s'y sont pas trompés en opérant cette récente fusion - on se ressemble quand même fichtrement.

C’est ce dernier point, associé à une précarité souvent partagée, qui me fait dire que les journalistes sont tout à fait en droit de clamer : « Je suis artiste ».

L'article est paru sur le blog "Dolma & Bougna".

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