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Billet de blog 20 nov. 2020

Mise au point sur les chances à "gauche" pour 2022 et la mauvaise idée d'une primaire

Complément pour répondre à deux petites questions : La gauche, union ou non, peut-elle gagner en 2022 ? & Pourquoi ne pas organiser une primaire de toute la gauche ?

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Cet article est un complément à  Jean-Luc Mélenchon : Meilleur choix pour 2022 ?

 La gauche, union ou non, peut-elle gagner en 2022 ?

La gauche (je parle d’étiquette, pas de politique) n’a gagné que 3 fois en France durant la Ve République contre 7 (avec Macron) pour la droite. Aucune des 3 victoires de la gauche n’a eu lieu dans un contexte d’union, pire que ça, la part des voix de gauche au 1er tour, en enlevant celle du candidat de ce camp à avoir atteint le 2nd tour, est énorme lors de ces victoires : Presque 25% en 1981, puis ~15% en 1988 et 2012.
A l’inverse il y a eu deux candidatures d’union en 1965 et 1974, deux défaites, tout comme en 2007 et 2017 sans union mais avec même pas 10% d'éparpillement des voix chez d’autres candidats que le leader à gauche.

Tout ça pour montrer et rappeler que, union ou pas, la question d’une potentielle victoire n’est pas ici. Et non aujourd’hui la gauche ne pèse pas moins lourd rendant une victoire sans union impossible. Hollande en 2012 a réalisé au 1er tour le meilleur score du PS depuis 1988 alors qu’il avait à sa gauche une concurrence équivalente ou supérieure à 1995 pour Jospin et 2007 pour Royal, candidats qui ont tous les deux perdu.

Du coup, qu’est-ce qui joue sur la victoire (comprenons le passage au 2nd tour pour le moment) ?
En 2017, aucun des deux partis traditionnels n’a atteint le 2nd tour. Cela n’étant jamais arrivé, la situation est nouvelle car en l’absence de partis hégémoniques, tout le monde peut prétendre au 2nd tour. Ainsi l’élection se joue d’une manière totalement différente : pour passer le 1er tour, l’élément incontrôlable le plus décisif est la quantité de candidats sur une ligne idéologique proche. Je ne vais pas rentrer plus en détails, mais 2022 devrait beaucoup ressembler à 2017. C’est à dire que sauf à avoir deux «super-candidatures» face à la gauche (deux candidats à 25-30% au 1er tour ce qui est très vraisemblablement impossible pour 2022), seulement ~20% suffiront pour se qualifier au 2nd tour. Autrement dit, la gauche a toutes ses chances car même dans les pires situations de candidatures multiples et de désintérêt des électeurs pour ce camp idéologique, 20% était un score atteignable. En 2002 il a manqué 200 000 voix à Lionel Jospin pour atteindre le 2nd tour, 600 000 voix à Jean-Luc Mélenchon en 2017. Cela représente un basculement de seulement 0.6-0.8% des inscrits sur les listes électorales, rien d'inatteignable du tout.

Voilà pour ce qui est de la situation. Je tiens cependant à rappeler une chose : un camp va gagner plutôt qu’un autre pour une question de contexte socio-politique et sur un programme et/ou une candidature (comprendre une personnalité). En 2017, 49,6% des gens ont voté ni pour Macron, ni pour les deux partis traditionnels (PS et LR). Cela signifie que la moitié de la population souhaite un changement important, peu importe lequel pour les plus dépités. Il est impensable qu'en 2022 cette proportion ne soit pas tout aussi forte, alors une gauche qui sera sociale, écolo, et surtout radicale (il est impossible qu'un simili Hollande ou même un Jadot récupère 20% d'adhésion sur sa gauche) aura ses chances en 2022. Et comme en 2017 il n’y a aucune raison que les électeurs ne tranchent pas en s’éparpillant sur 4, 5 ou 6 listes à 3-7%, ce qui n’est arrivé qu’en 2002 dans un contexte totalement différent de celui à venir. D'autant qu'avec l'état structurel et financier de certains partis historiques à gauche il est très probable, pour pas dire évident, qu'il y aura une quantité de candidats pas plus concurrentielle que ça, voir moindre qu'historiquement (généralement 4 ou 5 de l'extrême gauche au centre gauche).

Pourquoi ne pas organiser une primaire de toute la gauche ?

Je ne voulais pas ajouter cette partie pensant que la volonté d’une primaire était dépassée après l’échec des trois dernières en France (PS, EELV et LR), mais j’ai vu un tweet d’une grande finesse de réflexion par Julia Cagé, éminente économiste, prof d’éco à Science Po Paris, et responsable (avec son compagnon Thomas Piketty) de tout le programme économique de Benoît Hamon en 2017.

 Ce tweet (1), d’un raisonnement profond et engagé, était :
«Pas de primaire ouverte à gauche = Pas de gauche au 2nd tour de la présidentielle = tapis rouge à Macron / Le Pen
@JLMelenchon aurait pu créer les conditions d'une primaire & la gagner Pourquoi y aller seul ?» - Twitter @CageJulia 12 Novembre.

Je ne vais pas revenir sur la bêtise de ce raisonnement, la partie précédente démontre déjà, je pense, que l’union n’est pas vraiment en lien avec l’arrivée de la gauche au 2nd tour, alors une primaire, qui n’est absolument pas synonyme d’union, encore moins.
L’arrivée des primaires en France répondait aux dissensions internes des deux partis traditionnels (PS puis UMP / LR), comme un moyen de créer une légitimité à un candidat qui n’arrive pas à l’obtenir en interne du parti.
Dans un élan d’intelligence, ces deux partis sont allés chercher le système de primaire ouverte (c’est à dire qu’il ne suffit pas d’être adhérant au parti pour voter) aux États-Unis, pays bipartite et dépourvu de 2nd tour. Vous savez très bien que ce n’est pas du tout notre situation, l’équivalent des primaires américaines chez nous étant le 1er tour.
Bien évidemment les primaires peuvent propulser un candidat inconnu sur le devant de la scène et lui apporter une légitimité, c’est un processus très médiatique et c’est peut être ici son seul intérêt, mais elles sont aussi le meilleur moyen de créer encore plus de divisions internes à un parti. S’écharper pendant plusieurs mois projet contre projet est à la fois une perte de temps, un bon moyen de préfabriquer les attaques des camps opposés lors des présidentielles et de donner en spectacle les dissensions internes à une grande majorité de personnes qui souhaite juste voter pour le projet lui correspondant le plus.

Ça c’était la situation avant, lorsqu’il s’agissait de la primaire d’un parti.
En effet, depuis 2016 Cagé, Piketty et d’autres (j’y reviens très vite) ont inventé quelque chose de bien pire : des primaires de «toute la gauche».
Voilà le projet : on réunit des gens qui sont encore moins d’accord entre eux de base, qui viennent de partis et donc de cultures politiques différentes pour s’écharper sur des projets totalement opposés, alors qu’en face des candidatures solides peuvent faire campagne appuyés par l’unité de leurs camps. Et là vous savez bien ce qu’il s’est passé : deux des sept candidats n’ont pas soutenu le vainqueur. Ces deux traîtres opportunistes pesaient presque ~25% des voix au 1er tour et ~41% au 2nd. Ce qui aurait pu être bien pire puisque Cagé, Piketty et les autres (j’y arrive dans 2 phrases) voulaient une primaire avec en plus EELV, le PCF, Mélenchon et Macron, donc autant de sensibilités totalement opposées. Comme l’a dit Marie-George Buffet, secrétaire du PCF pendant 10 ans, candidate aux présidentielles 2007 et députée :

« Et si par exemple c'est Valls qui remporte la primaire, moi, électrice de gauche, profondément ancrée à gauche, on va me dire faut aller voter Valls ! Mais non je ne veux pas, je veux être libre de mon vote, je veux continuer à porter l'exigence d'une véritable politique de gauche.» (2)

Cagé et Piketty ont proposé et défendu l'idée d'une primaire avec 9 autres personnes dont les visages les plus connus sont Yannick Jadot, Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil (3). Je vous fais pas le CV de ces gens là mais idéologiquement on est loin de la gauche sociale. 
Ce brillant collectif «Notre Primaire» (c'est dingue ça sonne comme «Notre projet») avait pour unique but de relégitimer la social-démocratie après l’échec du quinquennat Hollande en faisant gagner un socdem libéral affilié PS (c’est à dire soit Hollande, soit un ancien ministre (Macron, Montebourg, Hamon, Valls, Pinel), soit un ami du PS comme Jadot (4)), tout en empêchant la concurrence d’une candidature de gauche radicale, car malgré les appels pour que Mélenchon et le PCF participent à la primaire, Cohn-Bendit déclarera dans les inrocks: « Il ne faut pas se faire d’idées : Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent n’ont aucune chance de gagner une primaire des gauches ouverte. » (5).

C’est d’ailleurs pour cette raison que les grands noms du PS de l’époque (Cambadélis, Bartolone…) poussaient Macron à participer à cette primaire (6).
Malheureusement pour eux, Jadot, candidat EELV déjà gagnant de la primaire de son parti, Macron, leader au centre/centre gauche (à l’époque), et Mélenchon, leader à la gauche radicale, n’ont pas voulu y participer. Résultat : la primaire fut un gros flop et nombreux de ses participants ou instigateurs n’ont même pas soutenu le vainqueur en appelant à voter Macron dès le 1er tour, contrairement aux engagements donnés.

Dans le même esprit, et comme pour appuyer mon propos, le PRG (Parti Radical de Gauche qui n’a de "Radical" que le nom) vient tout juste de «lancer un appel pour une primaire de la gauche en 2021». Le PRG faisait parti de l’alliance pour la primaire de 2017 et avait comme candidate sa présidente Sylvia Pinel, ministre de Hollande durant près de 4 années et aujourd’hui députée dans le récent groupe Libertés et Territoires composé principalement de Non Inscrits et d’ex-LREM.
Après les primaires quasiment toutes les figures connues du PRG -hormis la candidate Pinel- ont soutenu Emmanuel Macron, contrevenant aux engagements du parti. Le PRG fera également des appels dès l’entre-deux-tours dans l’espoir de «construire une coalition autour de lui (Macron) pour gouverner la France». Le PRG réclame donc à nouveau une primaire de la gauche via son président Guillaume Lacroix, un ancien membre du cabinet de Valls puis de Cazeneuve, qui déclara d'ailleurs en 2019 (au coté de Silvia Pinel) souhaiter «épauler Bernard Cazeneuve» et lui dire que «la gauche comme la France ont besoin de lui» (7).

Voilà après quoi et avec qui nous devrions organiser une primaire.
A quel moment peut on imaginer ces gens, des soutiens de Valls, de Cazeneuve, de Hollande, voir même de Macron pour certains, se ranger derrière une candidature de la gauche radicale ? Je rappelle quand même qu’en 2017 Hamon était déjà trop à gauche pour une bonne partie d’entre eux, au point de ne pas tenir leurs engagements de fidélité pour le 1er tour. 

Que ce soit sans réfléchir ou à escient (comme explicitement Cohn-Bendit en 2016), ces gens continuent d’insister pour la tenue d’une primaire tout en sermonnant ceux qui s’y refuseraient, alors même que la gauche radicale y est invitée dans l'unique but de l’effacer derrière une candidature plus "modérée", au mieux de centre gauche.

Je laisse à Engels la conclusion de ces deux parties :
«Il ne faut pas se laisser induire en erreur par les appels à l' « Unité ». Les plus grands facteurs de discorde, ce sont justement ceux qui ont le plus ce mot à la bouche. […] fauteurs de toutes les scissions, qui crient maintenant le plus fort pour avoir l'unité. Ces fanatiques de l'unité sont ou bien des petites têtes qui veulent que l'on mélange tout en une sauce indéterminée dans laquelle on retrouve les divergences sous forme d'antagonismes encore plus aigus dès qu'on cesse de la remuer, ne serait-ce que parce qu'on les trouve ensemble dans une seule marmite […], ou bien des éléments qui veulent sciemment brouiller et fausser les positions. C'est pourquoi, ce sont les plus grands sectaires, les plus grands chamailleurs et filous, qui crient le plus fort à l'unité dans certaines situations. Tout au long de notre vie, c'est toujours avec ceux qui criaient le plus à l'unité que nous avons eu les plus grands ennuis et reçu les plus mauvais coups.». (8)

 SOURCES:

(1)- Tweet de Julia Cagé : https://twitter.com/CageJulia/status/1326963831227211776

(2)- Marie-George Buffet à propos de la primaire du parti socialiste : https://www.youtube.com/watch?v=6naLrnZG_eA

(3)- Manifeste des "11" pour la primaire des gauches et des écologistes : https://blogs.mediapart.fr/yannick-jadot/blog/110116/manifeste-pour-la-primaire-des-gauches-et-des-ecologistes

(4)- 2012: « Jadot s'est dit qu'être porte-parole n'était pas la meilleure carte s'il voulait devenir ministre" http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2011/11/23/yannick-jadot-demissionne-de-la-direction-de-campagne-d-eva-joly_1607872_1471069.html & 2017: Législatives : EELV approuve l’accord négocié avec le PS : https://www.lemonde.fr/politique/article/2017/04/20/legislatives-eelv-approuve-l-accord-negocie-avec-le-ps_5114396_823448.html

(5)- 2016: Cohn-Bendit : «Il ne faut pas se faire d’idées : Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent n’ont aucune chance de gagner une primaire des gauches ouverte.» : https://www.lesinrocks.com/2016/01/24/actualite/actualite/daniel-cohn-bendit-je-voudrais-une-primaire-avec-hollande-taubira-hulot/

(6)- 2016 : Claude Bartolone invite Emmanuel Macron à participer à la primaire : https://www.lepoint.fr/presidentielle/claude-bartolone-invite-emmanuel-macron-a-participer-a-la-primaire-28-09-2016-2071945_3121.php & Cambadélis appelle Macron à participer à la primaire : https://www.capital.fr/economie-politique/cambadelis-appelle-macron-a-participer-a-la-primaire-1187486

 (7)- Toutes les sources sur le PRG:

 (8)- Lettre de Engels à August Bebel en 1873 : https://www.marxists.org/francais/engels/works/1873/06/fe18730620.htm 

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