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Billet de blog 15 oct. 2021

Sortir de l'hétérosexualité, et puis quoi encore ?

Juliet Drouar, blogueur sur Médiapart, nous invite dans son livre paru récemment à « sortir de l’hétérosexualité ». Si on est de plus en plus à se bousculer au portillon, la question reste cependant ouverte : sur quoi donne cette porte de sortie ?

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Ma chatte qui en a plein le dos de l'hétérosexualité

Je voulais lire ce livre depuis longtemps car je savais qu’il changerait ma vie. Le jour où j’ai rencontré Juliet Drouar, je lui avais pratiquement ordonné de l'écrire. Il m’avait regardé d’un œil incrédule, persuadé que je n’étais pas sérieuse, ou qu’il n’était pas capable. Ou peut-être les deux. Il avait tort pour cette fois, et moi je sentais que nos différences d’appréciation étaient loin de constituer des différends. Ne me demandez pas pourquoi, j’ai un flair pour ces trucs-là : plus ça me trouble, plus ça me dérange, plus je sais qu’il faut écouter et apprendre.

Nous étions dans un de ces événements au titre improbable qui scandent désormais le mouvement féministe, et dont je dois avouer que je suis, depuis la parution de Ceci est mon sang en 2017, partiellement responsable. Intitulé Sang rancune, ce festival organisé par le collectif Cyclique et son égérie, Fanny Godebarge, entendait combattre le tabou des menstruations dans une perspective queer et féministe. J’avais pour l’occasion dialogué avec la politologue décoloniale Françoise Vergès, et Juliet Drouar, alors en transition, avait présenté les avantages de la testostérone pour faire reculer les symptômes de l’endométriose.

C’était en 2019 et pour la énième fois, les personnes organisatrices m’avaient soigneusement briefée : on ne dit pas « les femmes », mais « les personnes menstruées ». J’avais respiré profondément. Pour être franche, j’éprouvais un certain malaise à l’idée que cette définition de « femme » m’était soudain interdite, au moment même où il me semblait que j’en perçais les mystères. J’étais de celles qui s’agaçaient quand on leur parlait de « personnes gestantes» au lieu de « femmes enceintes » ou de « personne dotée d’un utérus », voire « d’un vagin », comme si mes organes étaient à même de me définir, ce qui me paraissait pour le moins discutable.

Je ne veux pas qu’on me dicte mes mots, qu’on m’intime des postures et qu’on confisque mes imaginaires : c’est ce que fait le patriarcat tous les jours depuis trop longtemps.

Pourquoi pas libellule ou papillon ?

J’avais le sentiment que les personnes trans voulaient envahir « le féminin » : les toilettes, la maternité, l’éros, la prostitution… Plus particulièrement, revendiquer les souffrances qui y sont liées. Même fondé sur l’assignation, le féminin était devenu « mon féminin ». Le périmètre et la propriété de ces marques et de ces souffrances m’appartenaient plus qu’à d’autres en tant que « femme naturelle ». A cet endroit, moi qui revendiquais avec Beauvoir qu’« on ne naît pas femme on le devient », je n’arrivais pas à penser ailleurs que dans mon pré-carré, tout en sentant que je me fourvoyais. Je lisais, j’écoutais, je discutais, je réfléchissais.

Et j’ai commencé à bouger. A regarder différemment les enjeux liés aux luttes du travail du sexe par exemple, qui sont souvent portées par des femmes trans – assignées hommes à la naissance et attachées à l’idée que cette activité soit un choix libre comme un choix peut être libre dans une société des dominations. Attachées à aider et renforcer les droits des personnes qui l’ont choisi et lutter contre la traite et l’exploitation des personnes qui ne l’ont pas choisi. Je crois à la nécessité de prendre en compte la liberté pour chacune, pour chacun, de s’autodéterminer, de jouir de ses droits fondamentaux en toute circonstance, ce qui n’est aujourd’hui pas le cas pour les personnes engagées dans cette activité désignée sous le terme de travail du sexe. D’autant que j’appartiens à une de ces lignées. Mes arrière-grand-mères ont payé le prix de ce métier qui a tant fait pour alimenter le mythe de la séduction à la française – et de son exception cul-turelle sur l’air des petites femmes de Paris. Leurs souffrances, leurs révoltes, leurs aspirations et leurs joies amazoniennes sont inscrites dans chacune de mes cellules. Je respecte, j’aime, je vénère (du mot « Vénus », qui nous donne aussi « vénérien ») ces ancêtres et leurs semblables aujourd’hui, dont les destins sont plus complexes qu’on l’imagine. Elles étaient ce genre de femme que j’appelle aujourd’hui les salopes sauvages, dans lesquelles je reconnais quelques spécimens dans mon entourage amical ou militant : ce sont mes soeurs de tous les sexes, genres, âges ou origines, et de tous les métiers aussi.

Je me suis redemandée pourquoi ça me dérangeait de dire « personne menstruée » et j’ai médité encore un peu là-dessus – car je médite à mes moments perdus en chantant des mantras qui font flipper mon chat). Et puis j’ai compris. La domination par le sexisme divise toujours pour régner (araignée, araignée, quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ? écrivait Prévert dans Le Pape est mort) et les mots sont les premiers pions qu’elle engage sur l’échiquier du genre pour défendre son roi.

Mâle et fils, comme ça se prononce

En fait, j’étais attachée au mot femme comme on est attaché.e à sa névrose. On veut garder ce système de défense qui forme la matrice de nos douleurs. On est content.e de pouvoir classer, classifier, catégoriser. Se plaindre aussi, pourquoi pas. Hurler à la mort si on souffre et verser des larmes de sang. Malgré la douleur, ça nous rassure, parce qu’on est dans les clous. Dans la norme. On correspond au nom qu’on nous a donné. Et on croit que si on lâchait ça, le monde s’écroulerait. C’est vrai, et en plus c’est bien, mais la sortie en tant que telle fait quand même un mâle de chienne. On griffe, on mord, on se débat et on perd à la fois les pères et les repères, les repaires et les paires de vous savez quoi. Et on est puni.e. Souvent. Fort. Ne croyez pas qu’on nous laisse nous en sortir comme ça. On essaie le plus souvent de nous ramener à la niche, caniche. On nous blesse là où ça fait mâle (oui, j’ai décidé d’écrire mâle au lieu de mal dans toute cette chronique, sa mère). Et comme le rappellent les statistiques, on nous tue encore avec une régularité consternante.

C’est pour éviter ça, hein, qu'on continue à jouer le jeu de l’hétérosexualité, à vivre selon les règles du capitalisme qui en est pour ainsi dire l'acmé, à se mettre en couple et à faire des enfants, quand bien même ce serait à peu près la pire manière de s’épanouir. On continue à demander : « c’est une fille ou c’est un garçon ? » quand on nous annonce la naissance d’un enfant, comme si ça importait vraiment. On se fait chier un maximum dans ce cistème qui romantise sous le nom d’amour n’importe quelle relation qu’on classerait plutôt, si on avait les yeux en face des trous, comme une interminable gastro. Je sais que j’exagère. Il y a aussi quelques battements de cils, quelques moments de soulagement, de plaisir peut-être. Et parfois (c’est mon cas), on aime beaucoup avoir donné naissance à un.e enfant, avoir grandi à ses côtés, construit une relation riche, complexe, parfois complètement ratée, parfois miraculeuse.

Mais ce n’est pas pour ça qu’on s’accroche à l’identité « femme ». Ça, il n’y a pas besoin d’être une femme, une mère, ou d’avoir porté la personne dans son utérus. J’ai un sentiment de filiation envers bien des jeunesses qui ne font pas partie de ma famille.

En fait, on se fourvoie parce qu'on confond l’identité et la condition. Quand je prends la parole, je ne manque pas de rappeler d'où je parle : une femme cis, blanche, appartenant à la classe moyenne, hétérosexuelle et quinquagénaire. Ces attributs sont nécessaires pour me situer socialement (Ô combien !), mais pas pour m’identifier.

Pour dire toute la vérité, je ne me lève pas chaque matin en clamant : « Je suis une femme ! » Je laisse ce genre de brame à celles et ceux qui hurlent sur les podiums en tous genres, trop heureux (là aussi comme ça se prononce) de répandre la propagande hétéroflic, pour reprendre une formule toute en nuance de Françoise d’Eaubonne.

Moi quand je me réveille le matin, si vous voulez savoir, je suis plutôt un ours. Avant mon premier café, il est assez clair que je n’appartiens que de loin à l’espèce humaine. Je grogne, je pète, je marmonne et je tâtonne vers le bouquin qui m’est tombé des mains dans mon sommeil. Puis quand j’ai bu un café, que j’ai pris une douche, que je me suis habillée avec des vêtements confortables, j’ai vaguement l’impression d’être une femme. Je me jette un œil appréciateur dans le miroir, surtout que je ne porte mes lunettes que par intermittence, ce qui me permet de ne pas voir mes rides ou mes bourrelets. Quelques heures plus tard, quand vient ce qui correspondait pour moi au moment du goûter, je retombe en enfance : collez-moi devant un pot de pâte à tartiner avec du pain frais, et j’ai de nouveau 10 ans. Puis je vais faire des courses et je me sens vieille quand un jeune homme me cède sa place dans le métro. Et à l’heure de l’apéro, avec une bonne bière entre les mains, je suis à deux doigts de me chatouiller les couilles en balançant des conneries par-dessus le comptoir : je suis un mec et ça me va. Vient la nuit, la douce et belle nuit des gens qui écrivent : collée à mon ordi, je ne suis plus personne. Et quand je m’endors, je suis tout à fait sûre d’être le personnage du livre que je suis en train de lire. Espion, alien, superhéroïne, sorcière ou déesse oubliée, flic, guerrière, jeune fille fragile ou mère épuisée, rien ne me limite jamais.

Mais si on ne m’avait pas dit un jour « ne dis pas femme, dis plutôt personne menstruée », je n’aurais peut-être pas compris ce qui se jouait là.

Si je n’avais pas croisé la route de Juliet Drouar, je n’aurais pas compris la joie immense que l’on peut éprouver un jour à ne PAS se définir, à ne PAS s’identifier comme FEMME, même quand on est supposé.e en posséder tous les attributs.

Ce sentiment de liberté, de plénitude, à laisser la vie être et couler dans mes veines sans être qualifiée ou disqualifiée, je le dois en partie à Juliet Drouar. J’aimerais que vous lisiez son livre parce qu’il explique comment la hiérarchie s’inscrit dans les genres, les définitions, les catégories. Comment l’hétérosexualité, en tant que « cistème » réprime ce qui en nous serait puissant, profond, inclassable, insondable, irréductible. Et qué s’appelleriou la Personne Humaine. Ce n’est pas pour rien finalement que le mot « personne » dit aussi « personne », comme dans « il n’y a personne » alors qu’on criait dans la nuit : « Y a quelqu’un ??? » En anglais, on dit « nobody », « non-corps ». C’est peut-être même le secret..

Parce que vivre son corps dans son infinie singularité, c’est que nous propose Juliet Drouar, qui est aussi art thérapeute, peintre et poète.

Sus au matchisme

Je suis demandée en lisant « Sortir de l’hétérosexualité » : sortir, oui, mais pour aller où ? Je me disais, si je sors, qui va me remplacer ? Comme si j’étais sur un terrain de foot un jour de finale, à attendre sur le banc de touche que quelqu'un d'autre marque un but décisif.

Je voyais les choses de la même façon que nos ancêtres qui croyaient que la terre était plate. L’angoisse que ça devait être de marcher vers l’horizon en se disant : « A un moment donné, je vais tomber dans le vide ».

Est-ce que ça signifiait que je devais arrêter les hommes ? Ou le sexe ? Ou le sexe avec les hommes ? (Je dis ça comme s’il y en avait des floppées, mais rassurez-vous, à mon âge on perd autant en quantité qu’en qualité, quel que soit le genre).

En fait Juliet Drouar ne répond pas à ces questions, ce qui est heureux.

Parce que ce n’est pas comment on baise qui compte, avec qui ou avec quoi et combien de fois par mois. Ce n’est pas l’identité, ni la fatalité, ni les grands mots qui toujours nous divisent.

Ce qui compte, c’est de lire des livres, à commencer par celui-là, et d’inventer de nouveaux possibles où on s’aime et où on se fait du bien. Dans cette perspective, le conte qui termine la démonstration à la fois impeccable et humble de Juliet Drouar m’a particulièrement réjouie et j’attends la suite avec impatience.

Sortir de l'hétérosexualité, collection Sur la Table dirigée par Victoire Tuaillon chez Binge Audio Editions.

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