Les signes de ma radicalisation (3)

Le pseudonyme, et encore de la fiction.

 

Car Je est un autre.
Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute.
Cela m’est évident :
j’assiste à l’éclosion de ma pensée :
je la regarde, je l’écoute :
je lance un coup d’archet :
la symphonie fait son remuement dans les profondeurs,
ou vient d’un bond sur la scène.

Rimbaud à Paul Demeny (Lettre du Voyant, 15 mai 1871)

 

 

Quand je me suis abonnée, sans doute parce que j'ai eu peur des fichiers, je n'ai pas donné mon vrai nom mais seulement un petit morceau de mon nom, un fragment, une parcelle, ce qui donnait Guéridon. Il faut dire aussi que mon patronyme est unique, puisqu'il s'agit de mon nom de naissance, assez courant finalement, précédé de celui de mon deuxième mari, beaucoup moins courant. Autrefois, et pour vous donner un exemple, j'avais fait la même chose avec celui de mon premier mari, ce qui donnait Louise Dupont-Guéridon, mais c'était moins grave car il existait tout de même quelque chance que je puisse avoir un(e) homonyme quelque part. Désormais non, j'en suis certaine. Avec ce nom à coucher dehors et désormais unique, c'est à dire dont il n'existe aucun autre exemplaire dans le monde entier (sur presque huit milliards d'habitants de la terre, tout de même), je suis devenue traçable, ce qui ajoute beaucoup de stress à la sensation d'avoir été fichée.

J'ai mis beaucoup de temps à l'imposer, ce nom composé, et j'ai bataillé ferme avec La Poste, par exemple, qui refusait de l'inscrire sur mon carnet de chèques, ou avec mon propriétaire, qui s'obstinait à m'écrire continument à l'adresse de "Mr et Mme Charles Dupont", prouvant en cela aussi bien sa méconnaissance de la langue et de la typographie françaises que sa curieuse conception de la modernité, puisqu'il avait entrepris de me faire disparaître toute entière. Vous conviendrez, ai-je fini par lui écrire, que quand on s'appelle Louise Guéridon, il est fort désagréable de se voir constamment adresser le courrier de Mr Charles Dupont, auquel, et même si je suis restée en excellents termes avec lui, je ne peux pas m'identifier, puisque je ne suis ni Charles, ni Dupont, ni même Mister. À la fin, j'avais gagné, mais avec la conséquence inattendue qu'un divorce après, mon deuxième nom (tout aussi composé que le précédent mais encore moins fréquenté) avait fini par se graver dans le marbre et que, l'âge aidant, il avait laissé des traces. École, diplômes, boulot, sécurité sociale, feuilles de paye, arrêtés de nomination, tout le monde avait fini par l'avaliser, si bien que je l'ai presque perdue de vue, cette pauvre Louise Guéridon, et que je ne sais même plus que c'est moi.

La belle affaire, me direz-vous, et alors ?

Alors, jadis, à l'époque de la semaine des quatre jeudis (celle où nous nous rendions à l'école vêtus de nos pèlerines et chaussés de nos galoches) cela avait beaucoup moins d'importance qu'aujourd'hui (de disposer d'un unique et rare patronyme) puisque, pour trouver ou retrouver quelqu'un dans la foule des patronymes, il fallait se fatiguer à éplucher le bottin, ou même plusieurs bottins, alors que nous vivons désormais sous le regard du monde - ou tout au moins avec la sensation de vivre sous le regard du monde - même quand on a renoncé à ouvrir un compte Face Book et à inonder ses contemporains de photos de famille et autres selfies. Il suffit aujourd'hui de taper le nom composé qui est le mien sur la toile et, pouf, on me trouve. Ce qui me paraît assez terrifiant.

Non, mais là, pourquoi, si tu n'as rien à te reprocher ?

Eh bien, parce que ce nom-là me colle à la peau, qu'il représente une personne traçable, avec un pedigree, et que ce pedigree écrase tout, qu'il m'identifie à quelqu'un que je respecte, certes, et que j'aime bien, même, mais qui, à mon avis, ne deviendra jamais, jamais, enfin vous voyez... Le fait de vieillir éloigne déjà de vous le champ des possibles, en ce sens que vous ne deviendrez jamais architecte, danseuse étoile ou archéologue dès lors que vous avez fait des études de gestion ou de marketing, mais le fait, de surcroît, que vous soyez fiché(e) aux yeux du monde entier, en tant que ce que vous êtes devenu (parfois à votre corps défendant), ajoute encore de la difficulté au fait de réaliser que plus jamais, plus jamais, vous ne deviendrez ce que vous auriez voulu devenir.

... c'est là tout mon drame, se disait Louise. Quand on s'appelle Louise Guéridon, ou même Louise Dupont-Guéridon, comment voulez-vous que quiconque vous imagine autrement que comme ce que je suis, à savoir le chef de bureau que je suis, ou disons la cheffe (c'est maintenant ce qui est écrit pour faire plus moderne, sauf quand on est ingénieure), la fille travailleuse, honnête, efficace et diligente que j'ai toujours été... enfin...

Enfin... qui l'était jusqu'à présent, si l'on y réfléchit.

Et c'est donc là qu'intervint le pseudonyme.

L'insondable mystère du pseudonyme, le miracle du pseudonyme, son insoutenable légèreté, la pâmoison, l'extase...

Disons-le tout net, je laisse de côté la question de savoir si c'est "bien" ou si c'est "mal", le pseudonyme. En d'autres termes (in other terms, puisqu'il paraît que c'est un anglicisme) : tous ceux qui n'écrivent jamais que des canailleries, et il y en a, en écriraient-ils moins sous leur vrai nom ? Lancinante question. C'est une source très enrichissante de polémique, à en dérouler des fils entiers, mais là n'est pas mon propos et c'est un débat sans fin. Donc, autant y couper tout de suite et sans façons.

En revanche, le pouvoir romanesque du pseudonyme est une véritable merveille. 

Et ce fut la découverte de Louise, absolument délicieuse et incroyablement féconde, quand elle décida de devenir Emma Rougegorge.

"Je est un autre", se dit-elle, alors allons-y gaiement et la suite au prochain numéro...

Olé !

 

_____________________

 https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/271019/les-signes-de-ma-radicalisation-2

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.