Les signes de ma radicalisation (2)

Changer de vie, ça n'allait pas être facile. En cherchant bien, pourtant, j'ai fini par avoir une idée.

Puisque j'étais désormais au placard, comme la quasi-totalité de mes copains, d'ailleurs - et mettons tout le monde d'accord, qu'ils aient exercé leurs talents ou leur absence de talent dans le secteur public comme dans le secteur privé -, et puisque nous nous prenions tous les jours dans les gencives que "mon pauvre, tu ne représentes vraiment pas l'avenir de la boîte" ou alors qu'on a beau chercher, "on ne sait vraiment pas quoi te proposer", tu devrais y réfléchir et vraiment te poser des questions, mais puisque c'est un drôle de paradoxe, également (qu'il faut y réfléchir et qu'il va falloir aussi te préparer sérieusement à travailler plus longtemps, c'est une exigence), alors entre nous, ça ne tient pas debout...

Entre nous, et puisque c'est comme ça, je me ferais bien la malle. Vraiment bien, comme ils diraient. Sérieux.

Pendant un long moment, environ une année, c'est ce que me suis dit, jusqu'à ce que j'aie une idée. Une idée un peu régressive, d'accord, une idée pour profiter du temps perdu, un truc d'ado : j'allais recommencer à écrire. Plus exactement, puisque le placard n'est tout de même pas ce qui vous redonne le goût de vivre et en même temps l'inspiration, j'allais déstocker tout ce que j'avais écrit jusque-là, en le remettant à la sauce du jour (comme le firent, d'ailleurs, d'illustres prédécesseurs de moi-même, à commencer par Scott Fitzgerald). Il suffisait de presque rien, un traitement de texte et une imprimante, et on allait voir ce qu'on allait voir.

Hum, à l'issue de ce long travail de remise à la sauce du jour, il faut bien avouer qu'à la vérité, on ne vit pas grand chose. J'avais pourtant concocté un magnifique roman - picaresque et à peine autobiographique - intitulé "Les aventures extraordinaires d'Emma Rougegorge", mais figurez-vous qu'aucune maison d'édition digne de ce nom n'en a voulu. Je ne saurais leur jeter la pierre, remarque, vu que c'était singulièrement décousu, mais voilà, il fallait se rendre à l'évidence : c'était désormais le retour au placard et à la case départ, sans compter la dépression qui, ni une ni deux, allait fatalement me gagner, malgré tous mes efforts pour la refouler.

Un jour, pourtant (vers le début de l'année 2018), j'ai eu comme un sursaut. Je me suis souvenue que je m'étais abonnée à Médiapart (au moment de l'affaire Bettencourt, me semble-t-il) puis que j'avais continué à m'acquitter de cet abonnement, non tellement pour lire le journal (vu qu'à cette époque je n'avais pas le temps) mais plutôt parce que je trouvais bien qu'un journal soit indépendant, que c'était comme qui dirait une bonne action. Pas un truc engagé, n'exagérons pas, mais à tout le moins un truc qui avait du sens. Or, et c'est là que vous voyez où je veux en venir, il y avait aussi un espace de blog, là-dedans. Pour être franche, je n'y avais jamais mis les pieds jusqu'alors, mais je m'étais juste dit, un jour, quand tu auras le temps, il faudra aller voir comment ça marche. Ce ne fut d’ailleurs pas une sinécure, que de me dépatouiller avec l’ergonomie de la chose, mais au final, j’avais gribouillé un texte et je me tenais prête à appuyer sur le bouton "publier".

C'est déjà un truc de ouf que d'appuyer sur "publier", même en mode brouillon, de voir le texte mis en forme, mais alors, appuyer encore et le voir circuler dans le "48 heures", ce fut l'extase... Je ne mens pas, ça m'a vraiment bouleversée, comme si j'avais été publiée pour de vrai, et tant pis pour Gallimard :-) Alors même que dans mon jeune temps, j'avais déjà publié des articles dans des revues ou des dictionnaires, ça ne m'avait jamais fait cet effet-là. D'autant plus que, miracle, trois minutes après, j'avais un lecteur. En l'occurrence une lectrice, c'est à dire une dame qui m'avait répondu, sidérant ! Un grand moment de bonheur, en définitive, et chaque fois que je recommence, maintenant que je suis un peu blasée, je repense encore et encore à ce petit coup d'adrénaline et à la satisfaction intense qui a suivi, le sentiment de plénitude et d'aboutissement. C'est ce qui m'a le plus étonnée, le sentiment de plénitude. Vous me direz que c'est bête mais, quelque part, c'est ce que je me suis dit : ça me suffit. Je crois que c'était sincère car j'en étais vraiment très étonnée, de penser ça, de penser que cela me suffisait, alors que pendant des années j'avais rêvé d'un truc mirobolant qui s'appellerait la publication.

Comment l'expliquer ?

Je crois que la réponse se trouve dans Les Mots, c'est à dire ce que Sartre explique quelque part dans Les Mots, que pour échapper à la névrose, il faut avoir envie d'écrire avant de vouloir être écrivain. Et c'est cela que j'avais découvert, qu'il faut bien qu'il y ait un simulacre de publication, un acte symbolique disant que le texte est prêt, qu'il a été écrit, que c'est devenu de l'écriture, que c'est autre chose qu'un simple brouillon, mais qu'une fois franchi ce stade, peu importe le nombre de gens qui vous lisent, finalement, parce que ce qui compte c'est que ce soit devenu "à lire".

Alors ce soir, j'écris parce que ça me fait plaisir.

Déjà.

Ensuite, quand vous aurez le temps, je vous dirai pourquoi cela a changé ma vie, ou tout au moins celle de Louise. Et qu'on ne s'y trompe pas, ce sera une vraie fiction.

 

-------------------------

Les-signes-de-ma-radicalisation (1)

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.