Vœux présidentiels : désolée Manu, j'ai pas tout comprendu

Pff, comme c'était le réveillon, je faisais la navette entre la cuisine et le salon, si bien que j'ai failli rater le début... C'est peut-être pour ça ? Démonstration.

 Vœux présidentiels

 

 

Le choix du travail, le choix de la compétitivité, le rétablissement de nos finances publiques.
Il faut bien créer de la richesse pour pouvoir la redistribuer.
Pas de justice sociale sans prospérité.
On ne peut pas vouloir à la fois plus de dépenses et moins d'impôts.
La dette, nous ne voulons pas la laisser à nos enfants.

Refrain connu

 

 

Pff, comme c'était le réveillon, je faisais la navette entre la cuisine et le salon, si bien que j'ai failli rater le début...

" L’année 2018 ne nous a pas épargnés en émotions intenses de toutes natures.

Jusque là, ça allait, rien à dire... Nous, comme émotions diverses de 2018, on a eu l'infarctus de tonton Roger, la gazinière qui a explosé et que Darty voulait pas la reprendre, ensuite l'appendicite de Paul... C'était rudement intense, comme émotions, n'empêche.

Le Premier Ministre avec son Gouvernement et le Parlement, en 2018, ont fait beaucoup pour le pays... Ils ont posé les bases d’une stratégie ambitieuse...

- Ah, ça, c'est bien, a grogné l'oncle Roger.
- Tais-toi, laisse-nous écouter la suite, lui a prestement répondu Tata Jeannie en lui donnant une petite tape sur le bras.

... pour améliorer l’organisation de nos hôpitaux, nos cliniques et nos médecins, pour lutter contre le réchauffement climatique, éradiquer la grande pauvreté et permettre à nos concitoyens en situation de handicap de trouver leur place dans la société.

- Dommage qu'il n'ait pas dit laquelle, de grande stratégie. Rien vu de tout ça, en ce qui me concerne, sauf peut-être l'organisation des hôpitaux, mais là, je dois dire que l'amélioration ne m'a pas sauté aux yeux...
- Chut, écoute, Roger, tu critiqueras après !

Les résultats ne peuvent pas être immédiats et l’impatience – que je partage - ne saurait justifier aucun renoncement.

- Non, ça c'est sûr, c'est sur plusieurs années, une stratégie, c'est pas de la tactique. Mais quand même, sur le changement climatique, par exemple, ai pas bien compris en quoi... Ou même sur le handicap... Ou même sur la grande pauvreté... Bien dommage qu'il n'ait pas donné des exemple, quand même...
- La ferme, Emma !

Le Gouvernement, dans les prochains mois, devra poursuivre ce travail pour ancrer nombre de ces réformes dans notre quotidien mais aussi pour changer en profondeur les règles de l’indemnisation du chômage afin d’inciter davantage à reprendre le travail,

Là, je suis d'accord que l'indemnisation, ça va s'inscrire dans notre quotidien. En revanche, l'incitation à reprendre le travail quand il n'y en a pas, vois pas bien en quoi ça va nous améliorer...

l’organisation du secteur public pour le rendre plus efficace et notre système de retraite pour le rendre plus juste.

- On va virer les fonctionnaires, c'est ça ? a soudain demandé ma copine Myriam.
- Mais non, t'inquiète, on va juste les réorganiser. Ce ne sera pas la première fois.

Au fond, pour bâtir les nouvelles sécurités du XXIème siècle.

?!? À partir de là, j'ai un peu décroché, je l'avoue, à la fois parce que ça commençait à sentir un peu le brûlé dans la cuisine et parce que je ne vois pas bien, mais alors pas du tout, même, quel est le rapport entre les règles d'indemnisation, qu'on va durcir, et les "nouvelles sécurités du XXIe siècle". Si quelqu'un le voit, le lien, qu'il me le dise (quand on m'explique bien, en général, je comprends.)

Après, il a parlé des colères, notamment contre un système administratif devenu trop complexe et manquant de bienveillance (là, Myriam a encore grommelé que c'était toujours la faute des fonctionnaires et que c'est pas juste) ; colère aussi contre des changements profonds qui interrogent notre société sur son identité et son sens (là, tout le monde a pris un air abruti, vu qu'il fallait réfléchir et que ce n'est pas facile, quand tu tiens le toast aux œufs de lompe d'une main et la coupe de mousseux de l'autre).

C'est beau, non, de s'interroger au niveau du vécu, vous ne trouvez pas ?

Cette colère a dit une chose à mes yeux, quels que soient ses excès et ses débordements : nous ne sommes pas résignés, notre pays veut bâtir un avenir meilleur reposant sur notre capacité à inventer de nouvelles manières de faire et d’être ensemble. Telle est à mes yeux la leçon de 2018 : nous voulons changer les choses pour vivre mieux, défendre nos idéaux, nous voulons innover sur le plan démocratique, social, politique, économique et environnemental pour cela. Il serait dangereux que notre situation nous conduise à ignorer le monde qui nous entoure. Bien au contraire, car tout se tient !

- Ouaip, tout est dans tout et réciproquement ! a soudain beuglé l'oncle Roger.

Là aussi, de grandes certitudes sont en train d’être mises à mal. L’ordre international bâti en 1945 est remis en cause par de nouvelles puissances et malmené par certains de nos alliés.

Là, en revanche, j'étais bien contente, parce que ça me rappelait mon manuel d'Histoire de Terminale : le nouvel ordre international... Yalta et tout le tremblement, tout ça, j'avais bien révisé pour le Bac, à l'époque. Après, lesquels de nos alliés ? c'étaient sûrement les Américains, mais peut-être aussi qu'il pensait à d'autres, je ne sais pas. Tout le monde pouvait y mettre qui il voulait, de toutes les façons.

Partout en Europe montent les partis extrémistes tandis que les interventions de puissances étrangères étatiques et privées se multiplient. Les grandes migrations nous inquiètent et sont instrumentalisées par les démagogues alors même qu’il nous faut bâtir de nouvelles réponses à ce phénomène qui ne cessera pas demain, compte tenu de la démographie mondiale. Les luttes contre le réchauffement climatique et pour la biodiversité sont plus nécessaires que jamais mais se trouvent entravées. Nous surmonterons ensemble les égoïsmes nationaux, les intérêts particuliers et les obscurantismes. Le terrorisme islamiste continue aussi de sévir ; il change et sur tous les continents se déploie. Il y a quelques semaines, à Strasbourg, il a encore frappé comme il avait frappé à Trèbes et Paris durant l’année qui s’achève. Enfin, des changements technologiques profonds, au premier rang desquels l’intelligence artificielle, transforment rapidement notre manière de nous soigner, nous déplacer, nous former, produire… Vous le voyez, nous sommes en train de vivre plusieurs bouleversements inédits : le capitalisme ultralibéral et financier trop souvent guidé par le court terme et l’avidité de quelques-uns, va vers sa fin ; notre malaise dans la civilisation occidentale et la crise de notre rêve européen sont là.

- Bravo ! Tout ça, c'est tout vrai, rien à redire, a dit oncle Roger.
- Le capitalisme ultralibéral ! a hurlé Arnaud, mon fils aîné.
- Un malaise dans la société occidentale... a murmuré sa copine.
- Y'a tous les mots qu'ils faut, en tout cas, a remarqué Paul, son petit frère.
- Taisez-vous ! a répété Tata Jeannie pour la dixième fois.

Alors faut-il s’en désespérer ? Je ne le crois pas. C’est un défi immense et tout cela est évidemment lié avec le malaise que vit notre pays mais précisément, nous avons une place, un rôle à jouer, une vision à proposer. C’est la ligne que je trace depuis le premier jour de mon mandat et que j’entends poursuivre. C’est remettre l’homme au cœur de ce projet contemporain. Cela suppose beaucoup de constance et de détermination. Mais je suis intimement convaincu que nous avons à inventer une réponse, un projet profondément français et européen à ce que nous sommes en train de vivre chez nous comme au-delà de nos frontières.

- Ben non, faut pas désespérer, quand même, ça fait pas avancer le schmilblick…
- Oui, mais c’est quoi, la ligne, t'as compris, toi ?
- C’est de la constance et de la détermination.
- Oui, mais de la détermination à quoi faire ?
- La ferme, Emma.

Il nous faut, là aussi, prendre comme nous l’avons toujours fait, toute notre part à la renaissance de notre monde et de notre quotidien.

- C'est bien ce que je dis toujours : faut prendre sur soi ! s'est exclamée Tata Jeannie à ce moment-là. C'est bien ce que je dis toujours : de nos jours, les jeunes veulent plus bosser et d'ailleurs...

C’est pourquoi mes chers compatriotes, cette année 2019 est à mes yeux décisive et je veux former pour nous trois vœux.

Bon, allez, on arrête de rigoler. On se concentre un peu, on écoute les trois vœux : la vérité, la dignité, l’espoir. Manque de bol, j’ai raté les deux derniers, plus exactement j’ai fait un arbitrage entre le risque de rater le repas et celui de rater les vœux du président mais, pas grave, d’après tonton Roger, il va nous écrire, à chacun personnellement dans nos boîtes aux lettres, et j’espère que le budget de cette opération de communication restera compatible avec l’équilibre de nos finances publiques.

En revanche, j’ai attrapé une parcelle du vœu de vérité : Oui, nous souhaiter en 2019 de ne pas oublier qu’on ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés. Or, je dois bien dire que depuis des années, nous nous sommes installés dans un déni parfois fragrant de réalité. On ne peut pas travailler moins, gagner plus, baisser nos impôts et accroître nos dépenses, ne rien changer à nos habitudes et respirer un air plus pur !

Non, il faut tout de même sur ces sujets que nous nous regardions tels que nous sommes et que nous acceptions en face les réalités.

Mince ! J’ai du mal à comprendre… On ne peut pas travailler moins et gagner plus, baisser les impôts et augmenter les dépenses ?

Là, comme il le dit lui-même, il faudrait peut-être y regarder de plus près, non ? Lesquels des impôts et lesquelles des dépenses ? Si on les répartissait mieux, les impôts, il en faudrait peut-être moins ? Et s'agissant du travail, toute l'histoire du XXe siècle a au contraire montré que si, on pouvait... Ensuite, que la transition écologique impose effectivement une interrogation sur le mode de développement qui conviendrait le mieux au XXIe siècle, je suis d’accord, mais dès que j’y réfléchis un peu, je me dis que l’idéal serait plutôt de travailler mieux et de dépenser mieux, aussi, en partageant plus. Moins en objets inutiles, plus en services publics, par exemple.

Et quant à savoir comment respirer un air plus pur sans changer les habitudes, quelles sont les habitudes, et de qui ? L’autre jour, j’ai visionné un reportage sur le plus grand paquebot de croisière du monde, et je vous assure que c’était effrayant : vingt restaurants, des bars à cocktails, des piscines, des toboggans géants, des boutiques, des jardins, des solariums, des quantités de victuailles, une chambre froide digne de Rungis et même des denrées périssables, des barquettes de framboises qu'il faut contrôler tous les jours, le tout sur je ne sais combien d'étages de verre et d'acier flottant en Méditerranée… Si l’on me demandait mon avis, ce serait plutôt ce genre de trucs, que j’aurais envie de changer...

Nous vivons dans l’une des plus grandes économies du monde, nos infrastructures sont parmi les meilleures au monde, on ne paye pas ou presque la scolarité de nos enfants, on se soigne à un coût parmi les plus faibles des pays développés pour avoir accès à des médecins d’excellence, nous dépensons en fonctionnement et en investissement pour notre sphère publique plus de la moitié de ce que nous produisons chaque année. Alors, cessons… cessons de nous déconsidérer ou de faire croire que la France serait un pays où les solidarités n’existent pas et où il faudrait dépenser toujours davantage !

Voilà qui est vrai, c'est beau, la France, non ? Alors, d’accord pour dépenser moins en fringues, s’il le faut pour la patrie...

Nous pouvons faire mieux et nous devons faire mieux : nous assurer que nos services publics restent présents partout où nous en avons besoin, que les médecins s’installent où il en manque - dans certaines campagnes ou dans des villes ou des quartiers où il n’y en a plus - qu’on puisse avoir le téléphone portable ou internet partout où on vit et travaille. Et, surtout qu’on puisse vivre en sécurité et tranquillité partout.

Encore vrai ! Mais quel est le lien logique avec ce qui a précédé ? Il nous dit qu'il faut faire mieux mais dépenser moins. On peut aussi dépenser mieux, non ? Et pour les services publics, il faut dépenser moins, ou mieux ? S'il faut les maintenir là où ils ferment, je ne vois rien dans la loi de finances qui concoure à cet objectif. Alors c'est bien beau, d'énoncer des évidences, mais encore faudrait-il étayer ce que l'on dit.

J’y veillerai personnellement et chaque jour.

Hum… Ce ne serait pas lui, plutôt, qui serait dans le déni de réalité ? :-)

 

PS : pour ceux que cela intéresse, j'avais fait quelques magrets de canard au porto et, ma foi, ça ne s'est pas trop mal terminé. Après, pour dire le fond de ma pensée, je l'ai trouvé nul, ce discours. Et comme Alain Juppé s'est exclamé, dès le lendemain matin, qu'il était remarquable... je n'ai pas changé d'avis :-)

 

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AOC :https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

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