Rustines, sparadrap et langue de bois

Que nous révèlent les tentatives de traduction des annonces présidentielles, notamment les 100 euros de plus, soi-disant sur le Smic ? Eh bien (chers thuriféraires de la pensée néolibérale) votre grand mépris pour l'utilité marginale des smicards, votre incapacité à mener de vraies réformes structurelles et, en définitive, la totale obsolescence de vos logiciels (comme vous diriez).

Leur travail ne leur permet tout simplement pas de vivre.
C'est vrai en particulier pour les femmes seules qui élèvent des enfants.
C'est vrai pour tous ceux qui ont un salaire au niveau du Smic.
Les Français veulent une juste rémunération de leur travail.

Bruno Le Maire, extraits de son intervention du 17 décembre 2018 devant l'Assemblée nationale

 

"L'empressement de ce pauvre peuple, qui, malgré les impôts dont il est accablé..." : ainsi l'écrivait Marie-Antoinette, il y a plus de deux-cents ans (1773) dans une lettre adressée à Marie-Thérèse d'Autriche, comme si l'accablement dudit peuple découlait d'une fatalité, d'une loi divine totalement étrangère à la monarchie. Comparaison incongrue ? Sauf que ce n'est pas moi qui ai commencé, à soulever la question de la figure du Roi et de la verticalité du pouvoir. Une fois qu'on en est conscient, la rhétorique du nouveau monde est de la même sorte, un peu comme les paroles de Bruno Le Maire. Si, si, je vous assure, et beaucoup de nos ministres l'emploient à merveille.

Leçon n° 1, commencez par reprendre le constat fait par ceux qui se plaignent, en approuvant à grand bruit et en ajoutant si possible un exemple de ce que vous avez constaté, vous même, la semaine dernière (puisque vous êtes constamment sur le terrain) :


Blanquefort, c'est une honte ! (Le Maire),
À Marseille, l'immense fléau du logement insalubre (Denormandie dénonce...)
Écart dividendes-salaires, Darmanin choqué!

...

Deuzio, n'hésitez surtout pas à y mettre les trémolos qu'il faut : "Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous..." (Barbara si vous voulez, mais c'est à peu de choses près ce que nous a dit Macron à la télévision, non ?) Ensuite, répondez d'un air convaincu, concentré, responsable, que vous vous en occupez.  Et n'oubliez pas, à la première interpellation, de laisser entendre d'un air navré que c'est malheureusement le résultat de trente ans d'échec des politiques publiques. Enfin, martelez, martelez, martelez, il en restera toujours quelque chose :

Le choix du travail, le choix de la compétitivité, le rétablissement de nos finances publiques.
Il faut bien créer de la richesse pour pouvoir la redistribuer.
Pas de justice sociale sans prospérité.
On ne peut pas vouloir à la fois plus de dépenses et moins d'impôts.
La dette, nous ne voulons pas la laisser à nos enfants.

Là, c'est facile, les gens comprennent. On ne va quand même pas leur dire que c'est moins la question du niveau des impôts et de la dépense, que le problème de la structure des impôts et de la dépense, en d'autres termes, de la justice fiscale et de la juste allocation des ressources. On ne va pas non plus leur dire qu'une politique de redistribution serait tout à fait possible à produit constant et que, de toutes les façons, le déficit budgétaire ne se réduit jamais, puisqu'on ne fait jamais de vraies réformes structurelles mais qu'on se contente de peser sur les budgets et les effectifs, dans une formidable course à l'échalote. On ne va surtout pas leur dire que l'analogie entre de budget de l’État et le budget des ménages est une comparaison trompeuse, qu'un État ne lègue jamais seulement de la dette, mais qu'il transmet à la fois le passif et l'actif, à savoir tout ce qui fait le prix d'un pays aussi développé que le nôtre, des infrastructures qui fonctionnent, des administrations publiques, des universités, des écoles... puisqu'on n'y croit pas nous-mêmes. Qu'on ne croit pas aux hôpitaux, aux services publics, aux territoires, mais seulement aux additions et aux soustractions. Qu'on est obnubilé par le coût du travail et les comparaisons internationales, par la gabegie que représenterait le modèle économique et social de la France, où les pauvres vivent mieux qu'aux États-Unis, les classes moyennes mieux qu'en Grande-Bretagne, alors qu'ils se taisent.

Certes, mais alors, qu'est-ce qui est complexe, dans la pensée complexe ? Eh bien, pas la pensée, justement, mais simplement l'artillerie et la capacité à produire des usines à gaz, la capacité à complexifier ce qui pourrait être simple et à simplifier ce qui ne l'est pas. Pour preuve, le véritable jeu de bonneteau qu'est devenu le débat budgétaire (ce qui n'est pas nouveau mais ne cesse de s'aggraver) : un milliard par ci, moins cinq-cents millions par là, j'en ajoute un peu ici, j'en retire par là, sans compter tout ce que tu ne vois pas, c'est à dire tout ce qu'on ne dépensera pas grâce à la régulation budgétaire de fin d'année (les gels de crédits). Et qu'on ne me dise pas que les responsables seraient seulement "les technocrates de Bercy", cette armée invisible, comme si leur poids était une variable exogène, alors que le président, les principaux ministres et leur garde rapprochée en sont issus (non pas seulement de leurs rangs , d'ailleurs, mais de leurs état-majors) et qu'ils en partagent les fondamentaux.

Quant aux députés LREM, ils auront du mal à nous convaincre de "la revanche du politique sur la technocratie", au motif que quelques uns d'entre-eux se seraient opposés à telle ou telle mesure ponctuelle, puisque depuis le début de la législature, ils ne cessent de rabâcher les mêmes éléments de langage, frappés au coin du bon sens près de chez nous.

Le choix du travail, le choix de la compétitivité, le rétablissement de nos finances publiques.
Il faut bien créer de la richesse pour pouvoir la redistribuer.
Pas de justice sociale sans prospérité.
On ne peut pas vouloir à la fois plus de dépenses et moins d'impôts.
La dette, nous ne voulons pas la laisser à nos enfants.

Toutes ces maximes en forme de clichés ne résistent pas à l'analyse et aucune des réformes mises en avant n'est de nature à pallier les faiblesses de l'économie française. À preuve l'investissement, dont Bruno Le Maire dit lui-même qu'il faudrait en améliorer l'orientation, la qualité. Grâce à la suppression de l'ISF et la transformation du CICE en baisses de charges, qui peut le croire ?

Et qui peut croire, également, à la priorité donnée au travail ? Dans la "carabistouille" qu'est devenu le débat sur les 100€ de Smic, se focaliser sur le montant ne suffit certainement pas et c'est bien le passage par la prime d'activité, qui constitue le vrai scandale. Qu'est-ce qu'on lit, dans les journaux ? Que le nombre de foyers éligibles a été revu à la hausse, que 5 millions de foyers seront concernés contre 3,8 prévus à l'origine. Que "tous les salariés célibataires sans enfant auront 100€ de plus, jusqu’à 1560€ nets de revenus. Avec un enfant, une mère célibataire, et elles sont nombreuses sur les ronds-points, pourra percevoir la prime jusqu’à 2000€ de salaire. Un couple de deux enfants, dont l’un gagne le Smic et l’autre 1750€, verra ses revenus augmenter de 200€", a par exemple annoncé le Premier ministre dans Les Echos. La hausse, en effet, ne concernera pas tous les salariés au Smic car la prime d'activité tient compte de l'ensemble des revenus du ménage.

Pour des raisons d'équité, lit-on à peu près partout.
- Ben, oui, faudrait quand même voir à ce que les smicards riches n'en profitent pas autant que les smicards pauvres, du fait des revenus de leur conjoint.
- Ben oui...

Ah bon ?!? Alors, une petite question : quel cadre supérieur accepterait, au moment où il vient de passer ses derniers entretiens d'évaluation, que l'on tienne compte de sa situation matrimoniale et/ou de ses charges de famille pour réévaluer le montant de sa part variable ?

Alors que le gouvernement ne cesse de jouer sur l'opposition entre les premiers de cordée et les autres, entre ceux qui travaillent et ceux qui "se contentent" du bénéfice des aides sociales, il vient au contraire de nous démontrer comment, demi-mesure après demi-mesure, rafistolage après rafistolage, toujours au nom de l'arithmétique, on ne cesse de creuser le fossé entre ceux qui travaillent pour peu, dont on finit par ne plus distinguer qu'ils travaillent, et ceux qui travaillent pour beaucoup plus. Entre ceux dont la rémunération n'est jamais calculée qu'à l'heure, en quantité, avec comme point de sortie de faire des heures supplémentaires à compléter par des aides sociales, et ceux qui ont l'immense privilège qu'elle soit calculée autrement, au diplôme, à la qualification, à la compétence peut-être, mais aussi à l'entregent ou à l'entre-soi, quoi qu'on veuille bien nous dire de leurs "performances" (par exemple, Benalla, c'était quoi, ses qualifications et ses compétences, déjà ?)

D'un côté les smicards et les petits salaires, à qui l'on dit qu'ils n'ont qu'à travailler plus d'heures et travailler plus longtemps, de l'autre les plus qualifiés (ou leurs obligés) qu'on a parfois du mal à convaincre de prendre leur retraite, ce qui démontre à mon avis que leur travail et les heures "qu'ils ne comptent pas", paraît-il, ne sont sans doute pas si pénibles. Entre les deux ou autour d'eux, puisque la population active est devenue ternaire, on trouve tous les exclus du travail, privés d'emploi ou situés dans la zone grise, le "halo du chômage", quelquefois par choix, c'est possible, mais le plus souvent par la force des choses, vu qu'il n'y a pas de travail là où ils peuvent habiter ou que les offres d'emploi (qui s'amoncèlent de l'autre côté de la rue) ne correspondent pas à leurs qualifications.

Est-ce à dire que leur utilité sociale ne vaudrait rien ? Que la seule chose qui compte serait leur "productivité marginale", plafonnée à 9,76 euros bruts de l'heure ?

Ce n'est pas vrai, parce qu'au moment où une révolution théorique s'impose, pour répondre à l'urgence écologique, il devient totalement absurde de penser dans le cadre conceptuel du XIXe siècle : plus de croissance, pour enrichir encore les 1% les plus riches de la planète ? Plus de travail au coût le plus faible, pour produire quantité d'objets qui ne servent à rien ? Un haro sur les réservoirs de fuel de ceux qui ne prennent jamais l'avion ? Encore plus de portiques dans les gares, pour diminuer la masse salariale ? Avoir laissé se développer des zones vides et continuer à vouloir concentrer toute la richesse et les emplois qualifiés sur les métropoles ?

On marche sur la tête, non ?

Dit autrement, je ne suis pas certaine que l'utilité sociale d'une infirmière, pondérée par son bilan carbone, soit inférieure à celle d'une star de la télévision. Je ne suis pas non plus persuadée que celle de sa voisine, qui pourtant vit (ou survit) des aides sociales, soit tellement en deçà de celle de Kim Kardashian ou des Marseillais versus le reste du monde. Et doit-on gagner plus, quand on passe tout son temps à bâtir des ratios et à concocter des PowerPoint pour inciter les autres à travailler, j'en suis de moins en moins convaincue.

C'est grave, quand même.

Enfin, à mon avis :-)

 

 

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AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

 

 

 

 

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