♠ Secrets et mensonges, l'Hôtel du Cheval Blanc

9. L'hôtel du Cheval Blanc. "– Vous serez très bien ici, vous verrez. Les chambres ne sont pas grandes, mais elles sont très bien aérées, et, quant à la propreté, on ne saurait exiger mieux. La chère est simple mais nourrissante, assura le propriétaire de la pension."

L’hôtel du Cheval Blanc

 

 

– Vous serez très bien ici, vous verrez.
Les chambres ne sont pas grandes, mais elles sont très bien aérées, et, quant à la propreté,
on ne saurait exiger mieux.
La chère est simple mais nourrissante, assura le propriétaire de la pension.

Eduardo Mendoza, La ville des prodiges

 

 

Avant cela, un petit tour par l’hôtel du Cheval Blanc. Tous les hôtels s’appellent le Cheval Blanc, c’est bien connu, de même que tous les bars-tabac s’appellent Le Balto. Ou alors c’était comme dans la vraie vie, près de la frontière belge, non loin de la bière et des champs de betteraves. Au moins à cette époque-là des années quatre-vingts. Et badame, j’vous jure…

C’est pour ça qu’à tout jamais c’est vrai, mon histoire, aussi vrai que l’Immaculée Conception.  

Et il est vrai qu’il était plus vrai que vrai, cet hôtel… Il était tenu par un marocain prénommé Akim et par une blonde ravageuse. Enfin, plus exactement, au début de l’année scolaire, il était tenu par Maurizio avec la même blonde, mais à la fin de l’année, c’était devenu Akim, le patron, vu que la blonde avait dû changer de gars... Du coup, ils ne servaient plus de pizzas, mais à la place, du couscous. Au début, on s’entendait assez bien, avec ces deux-là, parce que j’aime beaucoup le couscous et les tagines, surtout avec des olives, des figues et du citron confit. Les chambres étaient sans intérêt et les WC sur le palier, mais il faut reconnaître que l’autre hôtel, celui de la Gare, était encore plus glauque, avec un patron bedonnant et mal rasé qui circulait en pantoufles douteuses. Quand j’ai fini par y atterrir, les dernières semaines, il y a eu une descente de police. De la drogue, je crois qu’ils ont trouvé de la drogue, alors ça a fait du ram dam… Au lycée, ils ne comprenaient pas pourquoi l’hôtel, mais vu que je gagnais moins de 6000 francs par mois et que j’en dépensais déjà plus de 2000 en transports, louer une chambre ou un studio, avec la caution et toutes les formalités pour trois nuits par semaine… Oui, oui, c’était bloqué, l’emploi du temps, bien bloqué : le lundi de 8 heures à 10 heures, puis de 16 heures à 18 heures… Le mardi, rempli jusqu’à 17 heures, et le vendredi jusqu’en début d’après-midi. Donc, tous les dimanches soir, en route pour l’hôtel de la gare de Saint-Quentin, le Terminus, et tous les lundis et jeudis, le Cheval blanc à Hirson. Comme de son côté, Thomas avait été nommé à Creil, on n’aurait fait que se croiser, sinon. Et il faut voir, aussi, ce qu’on m’avait proposé d’autre, en location. Jean-Michel, le prof de maths du lycée, celui dont les lunettes tenaient avec du sparadrap (on aurait vraiment dit le type du « Tournez manèges » des Inconnus, qui répète en boucle « Tu baises ? » d’un air débile…), eh bien Jean-Michel était prêt à me la louer ; et pour pas cher, la chambre, sauf qu’il fallait partager la salle de bains, si j’avais bien compris. Alors, j’avais préféré le Cheval Blanc mais personne n’avait l’air de capter pourquoi. Comme appréciation, le proviseur avait mis : « Si madame Rougegorge a toutes les qualités qui font les excellents enseignants, on en regrette d’autant plus qu’elle n’ait pas choisi de résider sur place ». Et vlan, moins un demi-point de note administrative. J’avais bien refusé de signer, comme me l’avait conseillé Jérôme, et contesté devant la commission administrative paritaire, mais en vain, alors c’était la première tache sur mon dossier, le bien mauvais début. M’en fous, d’ailleurs, parce que l’année d’après, l’inspecteur d’académie m’a remis un demi-point de plus que le demi-point habituel. Il avait dû trouver lui aussi que c’était raide, surtout dans le contexte : un censeur irascible et un proviseur alcoolique… C’est même à cause d’eux et du surveillant général (à l’ époque, ça s’appelait comme ça, les conseillers principaux d’éducation, les CPE) que j’avais fini par crever dans le champ de betteraves, parce que le dernier jour de l’année, ils m’ont obligée à venir pour une seule heure, à faire cours devant une classe presque vide, et d’ailleurs même pas cours, parce que le dernier jour on fait des jeux… Quatre-cents bornes aller-et-retour, dans ma vieille Opel Kadett moisie pour aller faire des jeux, je vous demande un peu… Ah ben, non, sinon ce ne serait pas équitable pour les autres, ceux qui habitent ici. C’est ce qu’ils répondaient à tous les Parisiens, et on voyait bien qu’ils en avaient tous marre des Parisiens, ce que je peux comprendre, parce que tout le monde voulait un bon emploi du temps. Mais quand même, le dernier jour…

Le dernier jour, je n’étais plus au Cheval blanc, j’étais chez le gars aux pantoufles douteuses… À cause d’une sombre histoire de rugby, j’vous jure. Déjà la semaine d’avant, ils avaient gagné, ceux du coin, alors toute la soirée, et glou, et glou… Et qu’il est des nôtres et toussa… À taper sur le plancher toute la soirée et avec le boucan que ça faisait, impossible de corriger les copies, impossible de dormir… C’est sans doute pour ça que la semaine suivante, quand ils ont encore gagné et recommencé, j’ai été prise d’une de ces colères, une de ces rages impuissantes, j’étais excédée… J’ai rejeté la couverture (qui sentait le moisi), je me suis levée d’un bond et j’ai tapé de toutes mes forces contre la porte : taisez-vous, taisez-vous ! À peine trois fois, et je ne suis pas si costaude, mais c’était vraiment un hôtel pourri, parce qu’elle m’est restée entre les mains, la porte… Tout le contreplaqué du milieu a lâché et la scène suivante, c’est moi en pyjamas, accroupie devant ce qui reste de la porte, avec Akim et la blonde qui me dévisagent d’un air ulcéré… Un film de Chabrol, c’est ça, un film de Chabrol, avec des images un peu passées… Pour le marocain moustachu, je ne sais pas, mais on aurait pu prendre Victor Lanoux teint en plus brun, et pour la blonde, sûrement Stéphane Audran ou Bernadette Lafont, teintes en platine. Et filmés en contreplongée, tout ce petit monde, vu que j’étais accroupie…

Ensuite, je me souviens que je paye, soixante francs, et encore, on pourrait vous demander le prix de la porte, a dit la blonde, et n’y revenez plus, a cru bon d’ajouter Akim… et après, je m’en vais. Seule à déambuler dans les rues d’Hirson, à deux heures du matin… Hirson, si vous voulez une idée, c’est là où ils ont tourné en partie le deuxième opus du film Les Ch’tis… Rien à déclarer, je crois que ça s’appelle. Un très riant désert, avec des maisons jointives qui n’ont jamais vu de volets, les pauvres. Ce qu’on appellerait aujourd’hui des passoires thermiques, mais bon, ce ne sont pas les seules… Et il se met à pleuvoir, bien entendu, et il fait froid… Et les gars du rugby finissent par sortir du Cheval Blanc et ils font comme un rodéo, avec les klaxons et les avertisseurs, alors je rase les murs avec ma valise… Puis je vais à la gare, je n’ose pas, cette fois-là, sonner chez le gars aux pantoufles douteuses, mais je me dis que je pourrais dormir sur un banc… Sauf que je ne sais déjà pas dormir dans le bruit, alors sur un banc dans les courants d’air… Bon, d’accord, vous me direz que je pourrais sonner chez le prof de maths, celui qui m’avait proposé de partager sa salle de bains, mais je ne sais pas ce que vous en pensez, ça risquerait de faire un peu comme… le coup de la panne ou une heureuse coïncidence (pour lui), non ? Il ne faut pas oublier que j’ai vingt-trois ans et toutes mes dents, à cette époque.

Le truc qui fait que ça se termine tout de même bien, et pas comme un fait divers, c’est que vers trois heures du matin, j’ai eu l’idée de la pharmacie. Une de mes collègues, la prof de sciences-nat. était mariée au pharmacien et ils habitaient au-dessus, alors je suis allée sonner à la pharmacie, ils m’ont entendue, ils m’ont ouvert, et j’ai fini la nuit dans le lit d’appoint de leur grenier, ouf !

En revanche, et même s’ils m’ont gentiment accueillie, il y avait de la réprobation, dans leur regard. Est-ce parce qu’ils ne voulaient pas croire que j’avais démoli la porte sans le faire exprès ? Ou à cause de mon côté faiseuse d’histoires ? À la fin, elle a fini par me le dire, ma collègue : ils en avaient marre des Parisiens, avec leurs emplois du temps bloqués et qui n’étaient jamais contents. Il ne fallait pas leur en vouloir, à ceux du coin, mais c’était toujours la même sarabande, avec tous ces jeunes collègues qui ne restaient qu’une seule année, puis qu’on ne revoyait plus jamais. Fatiguant.

Parfois, je mesure le contraste, quand je pense aux premières années de la vie professionnelle de mes enfants. Ou encore à celles de tous ces directeurs de cabinets, conseillers techniques ou conseillers, qui ont à peine trente ans et que le chauffeur accompagne, pour les emmener à Bercy ou rue de Grenelle. Leurs discussions avec les ténors du CAC 40, les fonds de pension, les Blackstone et les Blackrock, elles ont quand même bien peu de rapport avec mes échauffourées de Hirson… Alors, ça me laisse songeuse. C’est un peu pour ça, je crois, que je n’adhère pas et que j’ai autant de mauvais esprit. On ne s’éloigne pas impunément de son milieu, même si Les Déracinés de Barrès avaient tort, autant que Les jeunes filles de Montherlant.

 

Dix ans plus tard, au moins, la directrice des relations européennes et internationales chargée de la normalisation et du BTP, une dame très chic, tordrait le nez en lisant mon CV :

– Quand même, vous êtes née à Lyon et vous avez fait vos stages à Londres et à Versailles, alors vous ne connaissez pas trop la France profonde…
– Euh, j’ai quand même fait la prof dans un collège de la banlieue parisienne, et ensuite dans un lycée polyvalent à Hirson, alors c’est plus qu’un stage…
– Hirson, je connais ! nous a interrompues son adjoint, le sous-directeur du BTP, de la normalisation, des études économiques et de la prévision, de la réglementation et de l’indice du coût de la construction et de tout un tas d’autres choses (il était né en Belgique), vous y êtes vraiment restée, là-bas ?
– Euh, pas longtemps, mais alors, qu’est-ce que je fais ?
– Ajoutez-le sur votre CV, mettez-le en toutes lettres, j’en parlerai au directeur général, pour moi c’est un bon point.

 

A suivre...

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Prochain épisode : La Joconde

 

 

 

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