Les signes de ma radicalisation (4)

Les petites lignes (toujours de la fiction narrative, cela va sans dire). Et si l'on commençait par les transports ?

On se demande bien ce que Louise fait à la gare, dans cette gare-là qui est vide, rideaux baissés, guichets fermés, et dans laquelle il n’y a ni un chef de gare, ni un clampin en uniforme, ni même un factotum et même pas tellement de voyageurs, finalement, à part peut-être le vieux qui fulmine (alternativement contre la fumée de Louise et ce gouvernement qui nous enfume) ou encore les deux jeunes qui sont plantés là, à ne même pas avoir l’air de s’ennuyer, simplement à attendre on ne sait quoi. C’est dans le sud, cette gare, mais apparemment c’est aussi pauvre et désert que quand Louise était dans le nord,  avec la différence que dans le nord, elle savait au moins pourquoi elle était là, c’est-à-dire pour aller leur enseigner ce à quoi la Nation tenait beaucoup, attachait beaucoup de prix, quelque chose qui avait trait à l’histoire et à la culture, comme la drôle de guerre et ce qu’il en advint, par exemple, ou alors la désindustrialisation, même si tout le monde s’en foutait pareillement.

Alors, c’est plus fort qu’elle, chaque fois qu’elle se retrouve sur un quai désert à se geler sous la pluie, elle se demande pourquoi. C’est comme une distance qui s’installe, elle ne peut pas s’empêcher de divaguer à se contempler, comme si la personne qui attend était une autre personne, une personne qui attendrait quelque chose et qui aurait un destin.

Pour l’heure, le destin ne s’étant pas encore présenté, la seule observation utile à se faire était que dans les gares vides, sur les quais desquelles on attend des trains qui ne passent pas, ou pas souvent, en compagnie de presque personne, subsistent encore ces panneaux qui sont les immuables attributs des gares, tels que les publicités mensongères, le tableau des horaires ou la liste des amendes, cette dernière colorée de rouge et singulièrement détaillée, comme si le principal souci du voyageur qui attend le train qui ne viendra pas serait de mesurer précisément à quoi il s’exposerait en cas de défaillance de sa part : vous n’avez pas de billet et vous vous présentez de vous-même au chef de bord, 10 euros ; vous ne vous présentez pas, 50 euros ; vous avez gratté ou falsifié le billet, ce sera 70 euros et si, comble du comble, vous ne pouvez pas vous acquitter sur place du montant de l’amende, il faudra raquer au moins 120 euros, le tout gradué en fonction du nombre de kilomètres de trajet, étant donné que les montants précités valent pour un trajet compris entre un et vingt-cinq kilomètres et que cela augmente par étapes : 1 à 25, puis 26 à 50, 51 à 100, 101 à 150, enfin 151 à 300 kilomètres et, apparemment, ça s’arrête là jusqu'à 150 euros. Apparemment, donc, c’est comme tout le reste : quand on triche, se disait Louise, autant voir les choses en grand et le faire sur un Paris-Madrid ou un Lyon-Nantes plutôt que sur un bête Mont-de-Marsan-Saint-Sever, d’autant que cette dernière trajectoire n’existe plus, miséricorde.

C’est déprimant, c’est très déprimant, les quais de gare déserts. Bizarrement, la seule chose qui lui venait à l’esprit, complètement en décalage avec la réalité de la situation, c’est-à-dire avec la position d’une fille qui se trouvait là sans savoir pourquoi à se geler, tout en se demandant combien de temps son appareil vésico-sphinctérien serait capable de résister à l’absence, plus encore que du chef de gare et du factotum, de la moindre chance de trouver des lavabos et des toilettes, et alors qu’il aurait sans doute été plus judicieux de se dire que le monde n’est jamais fait pour les éclopés et de le déplorer, la seule chose qui lui venait à l’esprit, était une réflexion étonnamment pompeuse, bien dans son genre : la fermeture des petites lignes et la déréliction des petites gares, c’est un, c’est un… eh bien, c’est un échec de la République ! Un échec de la République, voilà ! Et même un échec de tout, du vivre ensemble, de l’égalité, de la cohésion, du tissu social, de tout… Et de la politique de l’emploi et de la politique du logement, itou. Parce que les deux gusses qui attendent avec moi, si tant est qu’on leur propose un jour un boulot dans leurs cordes, et pourquoi n’auraient-ils pas quelques cordes, on voit mal comment ils pourraient l’assumer, le boulot, à force d’arriver en retard ou de ne pas savoir comment s’y rendre à l’heure. Sauf à déménager, ce qui n’est certainement pas dans leurs cordes. Alors c’est bien de la préférence pour le chômage, dont on parle, quand on parle de transports. Et que la ministre qui s’en occupe vienne nous expliquer froidement et graphiques à l’appui que rien n’est plus efficace que l’avion pour désenclaver le Massif central, j’en suis sidérée. Ils n’ont pas besoin d’aller à Paris, les gens de là-bas, ils ont besoin de se déplacer du village à la ville-bourg et de la ville-bourg à la ville-centre, tout simplement. Pour rester dans les endroits où le logement est moins cher et où, peut-être, les salariés des villes-bourgs et des villes-centres choisiraient aussi d’habiter, parce que la vie est moins chère, si seulement on leur offrait les moyens de s’y rendre. Qu’on nous rebatte les oreilles avec les programmes cœur de ville et la revitalisation des centres anciens sans commencer par le maillage du territoire et les transports publics est insupportable…

Vous voyez : dire que cette fille est folle, c’est peu de le dire.

Heureusement, le train a fini par arriver. Après un changement pour un TGV, je suis rentrée à Paris où j’étais attendue à dîner. Ma belle-sœur était ravie que je lui aie rapporté de la liqueur de châtaigne du coin. Il faut dire qu’elle était également toute contente, parce qu’elle entame un voyage découverte vers l’Amérique du Sud et qu’en se connectant sur le site avant tout le monde (il faut le faire 24 heures avant le décollage), elle a réussi à se faire surclasser en business class pour seulement 450 euros de plus. En business class, les voyages c’est plus cool : cinq personnes pour s’occuper de toi et tu peux demander des coupes de champagne à volonté.

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https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/011119/les-signes-de-ma-radicalisation-3

 

 

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