Que faire ? De la dialectique, dit-elle

Hors contexte. Un texte de 2007 que je viens de ressortir, et à peine remanié. Comme quoi, c'est intemporel, la littérature.

Que faire ? La dialectique, dit-elle

 

 « La conscience politique de classe ne peut être apportée à l'ouvrier que de l'extérieur, c'est-à-dire de l'extérieur de la lutte économique, de l'extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où l'on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et couches de la population avec l'Etat et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles. C'est pourquoi, à la question : que faire pour apporter aux ouvriers les connaissances politiques ? - on ne saurait donner simplement la réponse dont se contentent, la plupart du temps, les praticiens, sans parler de ceux qui penchent vers l'économisme, à savoir “aller aux ouvriers”.

Pour apporter aux ouvriers les connaissances politiques, les social-démocrates doivent aller dans toutes les classes de la population… »

 Lénine

 

Et vous, qu’est-ce que vous allez faire ? Vous ne savez pas ? Vous trouvez que ça boucle ? Alors, relisez, relisez bien. Comme je le dis souvent à mon fils, quand j’avais ton âge, les livres, ça coûtait cher, alors on les relisait. Par exemple, j’ai relu au moins cent fois Le Club des cinq au bord de la mer et au moins autant de fois Langelot Agent secret.

Sans compter que la dialectique, même au plan opérationnel, vu par Lénine, c’est compliqué. Alors relisez.

Qu’est-ce que j’aimais ça, la dialectique, quand j’y pense… C’est même ce que j’ai préféré de toutes mes études supérieures. Encore plus rigolo que les trois lois de la thermodynamique, celles qui, d’après Jean-Pierre ne sont que deux. Sur cette question,  d’ailleurs, je ne me prononce pas. Je ne me prononce pas, parce que je ne suis pas une scientifique. Moi, quand on me dit que tout moteur a une source chaude et une source froide, je pense à un frigidaire, et quand on me promet que c’est la même chose, exactement la même chose que de dire que l’entropie augmente, le chaos, tout le chaos du monde, je ne le crois pas.

En route, Huysmans, c’est le déclin.

La seule chose que je veux bien croire, c’est que d’accord, le bordel augmente, il augmente même en raison géométrique, vu que personne ne range jamais rien, dans cette foutue baraque, là, je suis bien d’accord. En revanche, la dialectique, ça m’a toujours plu. Après l’idéalisme kantien, c’est vraiment un truc qui me plaît, la dialectique. Bon, je ne suis pas une demeurée, non plus, je sais faire la différence entre Tonton Marx, Hegel et Nietzsche, même si Nietzsche, je n’arrive pas toujours à l’écrire du premier coup. C’est assez imagé Nietzsche, c’est bien métaphorique, c’est ça qui me plaît : est-ce que vous connaissez l’histoire du chameau, du lion et de l’enfant ?

Par exemple, ce livre : au début vous le lisez, vous êtes comme le chameau… Vous en prenez le fardeau, vous en acceptez les prémices, le commencement, et même les prémisses de quand ça vire au syllogisme… Et pareillement tous les amphigourismes, lorsque vous n’y comprenez vraiment plus rien. Vous êtes le chameau, vous portez le fardeau. Puis vous vous dites, là, j’en ai ras-le-bol, ça m’ennuie. Alors vous balancez tout par la fenêtre et vous êtes un lion. Un de ceux qui rugissent et qui en ont marre… C’est le deuxième temps de la dialectique, c’est quand on fout tout par terre. Ensuite vient le troisième temps : le temps de l’enfance, quand on renaît, quand on n’a plus de certitudes et qu’on les cherche. Quand j’avais dix ans. Là, vous êtes comme un enfant, vous reprenez le livre, on peut vous faire croire n’importe quoi, c’est le temps de l’enfance…

Non ?

Non, je simplifie ? Je fais un contresens ?

Vous avez raison, je simplifie, je biaise. Je biaise, on est en plein syllogisme, alors garez bien vos prémisses.

J’ai oublié de vous dire qu’il y avait une alternative, une seule, comme le savait si bien mon copain Mitterrand, qui causait si bien le français. Il causait bien le français, lui, le choix entre deux solutions, c’est ça, une alternative, pas une seule de mes deux. Car de deux choses l’une : ou bien le bouquin, vous l’avez vraiment balancé par la fenêtre, sur la tête de Kevin ou chez les Fontaine, au troisième, ou même il est allé rouler sous les pieds du grand type qui écrase les vôtres, à Châtelet les Halles, ou sous les fesses de la greluche et vous ne pouvez carrément plus le reprendre (ou alors bon courage) ou bien vous l’avez simplement laissé tomber sur vos genoux, par lassitude… Donc, vous pouvez vous reprendre, vous ressaisir, je vous fais confiance.

La dialectique, c’est la plus belle invention depuis la Fée électricité (et même avant), avant même qu’ils aient mis des panneaux lumineux dans le métro, pour te dire dans combien de minutes le métro arrive. Là, c’est juste pour vous prouver que je sais positiver, et tant pis pour le barbarisme, je sais aussi positiver. C’est rudement bien les panneaux lumineux, c’est une belle invention, on est beaucoup plus zen quand on attend, on peut même arbitrer entre deux rames. On se fait des petites alternatives, comme ça, tous les matins : le métro ou le RER ? Lequel va planter en premier ?

Donc, tu vois, je suis en train de me sortir de ma dépression. J’ai écrit ce bouquin pour me sortir de ma dépression, pour oublier les fourmis dans mes jambes, parce que la sclérose, les plaques et la meringue, et même le cygne, ce n’est pas rigolo tout le temps, pas vraiment. Et que j’ai peur de la survenue du handicap, comme ils disent à l’hosto. Pas la survenance, parce que ça m’énerve aussi de mettre des « ance » partout. La gouvernance, la gouvernitude, je ne vois pourquoi ce serait mieux que le mode de gouvernement. Sans majuscule, le gouvernement, sans majuscule sauf quand on parle du Corps constitué, parce que j’en ai marre également qu’on finisse par confondre les trucs impérissables, comme la Nation, l’Etat, la République, avec le gouvernement d’aujourd’hui, celui qui est contingent et qui nous cause franglais sur le perron de l’Elysée.

Ah non, je me suis trompée, tu veux dire Matignon ? Il y a un perron, aussi, à Matignon ?

En attendant, j’ai peur, comme tout le monde…

J’ai peur.

J’ai peur qu’il mourisse, sans moi, et qu’on mourisse tous.

Ben oui, que vouliez-vous qu’il fît contre Troie ? Qu’il mourisse, pardi.

Et qu’elle fît contre Rome ? Qu’elle pleurasse, quoi d’autre…

Rome, unique objet de mon ressentiment.

Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant.

Accrochez-vous.

Rome qui t’a vu naître et que ton cœur adore.

Je ne suis pas foldingue, ni frappadingue, pas du tout.

Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore.

Attention au virage.

Rodrigue qui l’eût cru? 

Chimène, qui l’eût dit ?

Je suis folle-amour, docteur, et tant pis pour l’alexandrin.

Va, je ne te hais point.

Alors, accrochez-vous, accrochez-vous bien. Accrochez-vous à la litote, c’est le passage le plus difficile alors je m’accroche. Oubliez le cul, c’est simple. Quand on est amoureux, le cul, c’est simple ou ça devrait l’être…

Les enfants le savent bien, qui disent que c’est à cause de la cortisone. Maman ça la dope, la cortisone, ça lui fait des flashes. Elle est toute joyeuse, toute rigolote, c’est grâce à la cortisone.

Sainte Cortisone, merci.

Merci Flemming, pour la pénicilline, merci les autres, pour la cortisone, merci aussi pour la Marijuana et pour les clopes, mais là je m’égare…

Il est comme Madame Bovary, lui, il est moi. Il est le soleil, il est comme toi. Comme la lune au Togo, tous les matins du monde, comme un souffle sur ta joue, comme un horizon sur ton cœur… Comme tous les matins du monde et comme la vie qui s’en va, ton père, nos amis, comme ma main sur ton épaule, parce que je suis là, je suis toujours là. Et c’est ça qui devrait être vrai.

Il est alpha et il est oméga.

Il est poisson et je suis bélier.

Il est oméga, mais il est mal barré.

Au secours, Paul et Virginie, au secours Tristan et Yseult, au secours, Roméo, j’espère que ça se terminera mieux. C’est clair qu’il est mal barré, vu mon âge. Encore heureux qu’il ne soit pas gai, en prime, j’ai de la chance. Non, il n’est pas gai.

Il est simplement mal barré, c’est ça le problème.

Le problème, parce que mes sœurs, toutes mes sœurs…

Le problème et la vraie question, puisque les histoires d’amour finissent mal, en général, que moi aussi, c’est sûr, je vais mal finir et que je parle avec elles…

À mes sœurs, à toutes mes sœurs…

À Virginie, qui ne pouvait pas sortir, qui ne pouvait pas, toute nue sans sa robe, à Chimène qui ne voulait pas aimer l’assassin de son père, à Juliette qui ne comprenait pas… À la jolie Manon et à la princesse de Clèves, à la fière Camille et à la triste Yseult, à mes soeurs, à toutes mes sœurs…

À celles qu’on attache et qu’on plie sous la burka, à celles qui ne veulent pas, à celles qu’on flagelle et qu’on lapide, à Banda Ache, partout… À celles qu’on vilipende et à celles qu’on force, dans toute l’acception de la force, à celles qu’on vomit. À celles qui s’échinent dans les rizières et qui se noient, à celles qui arpentent le bitume tout le jour et qui se perdent à Pigalle, à celles qu’on traîne sur les genoux, dans la Sibérie glaciale des goulags comme dans la poussière chaude des favelas… À celles qui se traînent et qui ne se relèvent pas, à celles qui rampent et qui saignent, à celles dont on a pris les enfants pour qu’on les écartèle, à celles qui sont perdues, en Colombie, partout. Dans la poussière glacée des goulags et dans l’Afghanistan des talibans, dans les marécages de la Chine de Mao, dans la chaleur de plomb, partout… À la chienne de ma chienne et à celles qui finissent dans un brasier, il y a longtemps aux Indes et encore aujourd’hui, à Aulnay-sous-Bois, à celles qu’on promène en laisse à la Défense, le soir, parce que tu ne vaux pas plus qu’un chien, alors je te laisse…

Elles qui sont toutes mes sœurs, elles qui n’ont pas le droit…

Elles n’ont pas le droit.

Alors c’est quoi, le droit ? Et on est qui ?

Je ne sais pas, je ne comprends pas. Je m’abandonne à douceur délétère de la cortisone, je suis heureuse. Je suis heureuse et il est fort, ma sœur, fort comme le lion. On est dans le monde occidental, on n’a pas faim, c’est déjà ça.

Réminiscence encore, comme la douceur sucrée d’une petite madeleine ou d’un petit sapate…

 

Et les vents alizés inclinaient leurs antennes

Aux bords mystérieux du monde occidental…

 

Car ce sont d’Heredia les deux vers qui me plaisent, je n’ai jamais su pourquoi. Attention à la diérèse, il faut prononcer mysté-ri-eux.

 Et pourvu que ça dure…

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Sur l'effet Sainte Cortisone, cf. : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/310518/quand-jai-commence-y-reflechir-6

 

 

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